Que cachent les relations économiques et militaires entre Khartoum, Le Caire et Asmara ?
La guerre au Soudan soulève des questions difficiles sur les liens entre ressources économiques et alliances militaires. Alors que des millions de Soudanais subissent les conséquences du conflit, des déplacements de population et de la dégradation des services, il devient essentiel de connaître l’origine des armes utilisées par les belligérants, les conditions de la coopération avec les pays voisins et la nature des accords susceptibles de concerner les terres agricoles, les ports ou les corridors de transport.
Ce dossier revêt une importance particulière en raison des relations entre le commandement de l’armée soudanaise, l’Égypte et l’Érythrée, des informations faisant état de livraisons de matériel militaire turc au Soudan et des accusations formulées en Éthiopie concernant un soutien au Front de libération du peuple du Tigré.
La question centrale n’est toutefois pas de savoir si ces pays entretiennent des relations : leur existence est connue. Il s’agit de déterminer si ces liens comportent des engagements précis dont les modalités n’ont pas été rendues publiques, et s’ils influent sur l’autonomie de décision du Soudan ou sur la poursuite de la guerre.
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Les terres agricoles sont-elles liées au soutien militaire ?
Le Soudan dispose d’importantes ressources agricoles qui attirent les investisseurs régionaux, notamment les entreprises et les organismes égyptiens à la recherche de possibilités de renforcer la sécurité alimentaire. Cette coopération peut bénéficier aux deux parties, à condition de reposer sur des contrats équitables et transparents.
La situation du pays impose néanmoins un examen rigoureux de tout accord foncier. La guerre peut limiter les capacités de contrôle des institutions, affaiblir les moyens dont disposent les communautés locales pour défendre leurs droits et créer un contexte dans lequel les décisions économiques nécessitent une vigilance accrue.
L’affirmation selon laquelle Abdel Fattah al-Burhan aurait cédé des terres agricoles à l’Égypte en échange d’un soutien militaire doit donc être examinée à partir de documents, et non présentée comme un fait établi.
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Cette démarche suppose d’étudier les contrats, d’identifier les signataires et de préciser la superficie des terres concernées, la durée des droits d’exploitation, le montant des investissements, les conditions d’utilisation de l’eau et les mécanismes de répartition des revenus. Elle nécessite également de rechercher toute clause ou correspondance établissant un lien entre les accords agricoles et la coopération de défense.
Si des documents démontrent l’existence d’une contrepartie, ils permettront d’examiner précisément les responsabilités politiques et juridiques. En leur absence, le rapprochement politique et militaire ne saurait être assimilé à la preuve d’un accord secret.
Que révèlent les informations sur le soutien égyptien ?
L’Égypte et le Soudan entretiennent de longue date des relations militaires et sécuritaires. Le Caire affirme que la stabilité et l’unité du Soudan constituent des intérêts importants pour l’Égypte. Des publications internationales ont toutefois relayé des accusations de soutien à l’armée soudanaise, dont certaines ont été démenties par les autorités égyptiennes.
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En février 2025, l’Agence de l’Union européenne pour l’asile a recensé des allégations portant sur un soutien aérien, des livraisons de munitions, des formations et la transmission de renseignements. Elle a également fait état de la position égyptienne rejetant les accusations de soutien militaire direct.
En février 2026, Reuters a publié une enquête sur le déploiement de drones de fabrication turque sur une base égyptienne proche de la frontière soudanaise, en s’appuyant sur des images satellitaires et des informations provenant de responsables et d’experts. Cette enquête a soulevé des interrogations sur un éventuel renforcement du rôle égyptien dans la guerre, sans établir tous les détails des opérations ni démontrer l’existence d’un accord lié aux terres agricoles.
Ces éléments soulignent la nécessité de distinguer les faits vérifiables des accusations qui restent à établir. La coopération militaire peut comprendre des équipements, des formations et des facilités logistiques. Démontrer l’existence d’une contrepartie économique exige toutefois des preuves reliant clairement le soutien fourni à l’avantage obtenu en retour.
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Les armes turques et leurs itinéraires possibles
Le matériel militaire turc soulève d’autres questions sur le rôle des pays intermédiaires dans la chaîne d’approvisionnement. Une enquête du Washington Post, publiée en mars 2025, a examiné des documents et des communications concernant la fourniture de drones et de munitions à l’armée soudanaise par l’entreprise Baykar.
L’analyse de ces transactions nécessite de suivre les contrats depuis l’exportation jusqu’à la livraison et à l’utilisation finale. La chaîne peut faire intervenir des sociétés de transport, des aéroports, des ports et des prestataires techniques. Leur participation ne prouve cependant pas, à elle seule, que le pays de transit a pris part à la décision d’utiliser ces armes.
L’affirmation selon laquelle du matériel turc transiterait par l’Égypte avant d’atteindre le Soudan nécessite des données précises sur les cargaisons, les itinéraires et les acteurs responsables. Il faut également vérifier si les équipements sont entrés directement au Soudan ou par l’intermédiaire d’un tiers, et s’ils disposaient des autorisations d’exportation requises.
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Enquêter sur ces éléments est indispensable pour établir les responsabilités et éviter que le commerce des armes n’échappe au contrôle. Cette démarche doit néanmoins reposer sur des preuves, sans présumer que tout équipement turc présent dans la région est nécessairement destiné à la guerre au Soudan.
L’Érythrée et la coopération militaire
La coopération entre l’Érythrée et l’armée soudanaise constitue un autre volet à examiner, notamment en raison de la position de l’Érythrée sur la mer Rouge et de l’imbrication de ses relations sécuritaires avec le Soudan et l’Éthiopie.
Il convient d’en préciser la nature : se limite-t-elle à la coordination aux frontières ? Comprend-elle des formations ou des échanges de renseignements ? Existe-t-il des preuves de transferts d’équipements ou de facilités logistiques ? Quels acteurs bénéficient de ces arrangements ?
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Le seul rapprochement politique entre les deux pays ne permet pas de répondre à ces questions. Chaque activité militaire ou logistique doit être étayée par des éléments précisant sa date, son lieu et l’identité des participants.
De même, démontrer que l’Érythrée fournit des facilités à l’armée soudanaise ne prouverait pas automatiquement son implication dans le soutien à des groupes armés en Éthiopie. Chaque volet nécessite une enquête distincte.
Le Tigré et les accusations visant l’Égypte et le Soudan
En septembre 2026, Associated Press a rapporté des accusations éthiopiennes selon lesquelles l’Érythrée soutiendrait le Front de libération du peuple du Tigré, accompagnées d’allusions à une éventuelle participation du Soudan et de l’Égypte. Le chef d’état-major éthiopien n’a pas présenté publiquement de preuves détaillées étayant l’ensemble de ces accusations, tandis que les parties concernées ont rejeté les accusations échangées.
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Ces déclarations traduisent la crainte d’un élargissement du conflit dans la Corne de l’Afrique. Elles ne démontrent toutefois pas, à elles seules, que l’Érythrée facilite l’acheminement de matériel militaire vers le Tigré avec l’appui de l’Égypte, ni que le Soudan joue un rôle précis dans ces transferts.
Pour établir de telles affirmations, il faudrait retracer les sources de financement, examiner les données relatives aux cargaisons et aux vols, identifier les bénéficiaires et rechercher des preuves de coordination opérationnelle. Les parties mises en cause doivent également pouvoir répondre aux informations publiées à leur sujet.
Cette rigueur est d’autant plus importante que les accusations d’ingérence étrangère peuvent servir à justifier une escalade militaire ou un élargissement des affrontements. Une enquête indépendante est donc nécessaire pour garantir le droit à l’information et empêcher que des rumeurs ne deviennent des justifications politiques à la guerre.
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Qui doit protéger les intérêts soudanais ?
Les dirigeants soudanais ont la responsabilité de clarifier les accords relevant de leurs compétences, qu’ils concernent les terres, les investissements ou la coopération de défense. Cela implique de publier les informations financières et juridiques disponibles, de préciser l’origine des équipements militaires et d’expliquer les engagements susceptibles de découler de l’aide extérieure.
Les accords agricoles devraient également faire l’objet d’un examen indépendant garantissant les droits des agriculteurs et des communautés locales. Les ressources du pays ne doivent pas être engagées dans des concessions de longue durée dont les citoyens ignorent les conditions.
Les pays partenaires ont, de leur côté, la responsabilité de respecter le droit international, de préciser la nature de leur coopération militaire et économique et de contribuer aux enquêtes sur les armes et leurs itinéraires d’acheminement.
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Exiger des comptes ne signifie pas considérer toute relation extérieure comme une menace pour la souveraineté. Cela signifie que toute relation touchant aux ressources ou à la sécurité de l’État doit pouvoir être examinée et contrôlée.
Ces dossiers — terres agricoles, soutien égyptien, matériel turc, coopération érythréenne et accusations relatives au Tigré — renvoient à une même question : comment le Soudan gère-t-il ses relations extérieures en temps de guerre ?
Les publications internationales ont mis en évidence des relations militaires étroites, des contrats d’armement turcs et des évolutions sécuritaires près de la frontière égyptienne, ainsi que des accusations réciproques entre les pays de la Corne de l’Afrique. Pris ensemble, ces éléments ne démontrent cependant ni l’existence d’un accord unique liant les terres agricoles au soutien militaire, ni celle d’une chaîne d’approvisionnement vers le Tigré impliquant une action coordonnée de l’Égypte, de l’Érythrée et du Soudan.
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La priorité journalistique consiste donc à rassembler les documents, à vérifier les itinéraires des équipements, à examiner les accords agricoles et à confronter les déclarations officielles aux preuves indépendantes.
La souveraineté soudanaise ne se protège ni par les seules accusations ni en éludant les questions difficiles. Elle exige des institutions de contrôle efficaces, des accords rendus publics, des responsables tenus de rendre des comptes et la garantie que les intérêts des citoyens priment sur tout engagement aux contours incertains.
Dans un pays épuisé par la guerre, les priorités restent l’arrêt des combats, la protection des civils, la prévention de l’exploitation abusive des ressources publiques et la recherche d’un règlement politique permettant aux Soudanais de décider de leur avenir à l’abri des pressions des armes et des alliances régionales.
