Les terres soudanaises dans les calculs du Caire et de Khartoum
Investissements agricoles ou accords dépassant le cadre économique ?
Les relations entre le Soudan et l’Égypte soulèvent une question fondamentale : comment les ressources soudanaises sont-elles gérées en temps de guerre ? Les accords agricoles et les investissements étrangers servent-ils en priorité la sécurité alimentaire des Soudanais ou risquent-ils, dans certains cas, de devenir des instruments de renforcement de l’influence politique et économique des pays voisins ? Cette question revêt une importance accrue alors que le Soudan dépend davantage de ses relations extérieures pour obtenir un soutien politique et militaire, tandis que la poursuite du conflit affaiblit les institutions de l’État et alourdit le fardeau des citoyens.
La relation entre le Soudan et l’Égypte repose sur des liens géographiques et historiques ainsi que sur des intérêts communs, notamment le Nil, la sécurité des frontières, les échanges commerciaux et la coopération agricole. Avec leurs superficies cultivables, leurs ressources en eau et leurs pâturages, les terres soudanaises constituent l’un des principaux attraits pour les investissements régionaux. La valeur de ces ressources exige toutefois des règles claires protégeant les droits des agriculteurs et des communautés locales, ainsi que la transparence dans l’attribution des terres et la répartition des revenus.
En octobre 2025, les autorités égyptiennes ont annoncé des discussions avec la partie soudanaise visant à renforcer la coopération agricole et la sécurité alimentaire. Les échanges portaient notamment sur les investissements conjoints, le partage d’expertise et la coopération dans la recherche agricole. Cette annonce confirme l’existence d’une démarche officielle de coopération économique entre les deux pays, mais elle ne prouve pas, à elle seule, l’existence d’un accord liant l’accès aux terres agricoles à un soutien militaire à l’armée soudanaise.
Cette distinction est essentielle pour examiner le dossier sans tirer de conclusions non étayées. Des intérêts agricoles communs ne signifient pas automatiquement que les terres sont devenues une contrepartie politique ou militaire, pas plus que le rapprochement entre les deux directions ne suffit à établir l’existence d’un accord secret. Cela n’enlève toutefois rien au droit des Soudanais d’exiger la publication des contrats et des accords, la délimitation des superficies concernées, l’identification des bénéficiaires, ainsi que la clarification des conditions d’utilisation de l’eau et des terres, ainsi que des obligations financières des investisseurs.
Ressources agricoles et souveraineté économique
La question des terres agricoles revêt une importance particulière au Soudan. La terre n’y est pas seulement un facteur de production commerciale : elle est aussi liée aux moyens de subsistance de millions de personnes et à la stabilité sociale des zones rurales. Les investissements étrangers peuvent apporter des capitaux, des technologies modernes et des emplois, mais ces retombées ne sont pas automatiques. Elles dépendent des contrats, de la protection des droits des communautés locales, de la capacité à contrôler leur exécution et de la définition de la part des bénéfices revenant à l’État et aux agriculteurs.
Une étude publiée parmi les ressources de l’organisation « Transparence Soudan » évoque plusieurs arrangements historiques concernant des investissements agricoles étrangers. Elle mentionne notamment un intérêt égyptien pour la sécurisation d’un volume important de production agricole annuelle, sans que le tableau présenté précise la superficie concernée ni la date de l’accord. Cette mention souligne la nécessité de consulter les documents originaux avant de tirer des conclusions sur l’étendue des terres ou la nature des concessions.
En temps de guerre, la transparence devient encore plus indispensable. L’affaiblissement du contrôle institutionnel peut favoriser des ententes insuffisamment débattues publiquement ou des contrats auxquels les citoyens ont difficilement accès et au sujet desquels ils peinent à demander des comptes aux responsables. Les déplacements de population et la perturbation de la production agricole peuvent également accroître le risque, pour les communautés locales, de perdre leurs moyens de subsistance si l’usage des terres est modifié sans garanties juridiques et sociales adéquates.
Il ne s’agit donc pas de présumer que des terres ont été cédées en échange d’armes, mais de poser des questions précises : existe-t-il de nouveaux accords attribuant des terres agricoles à des investisseurs égyptiens ? Quelles autorités les ont signés ? Leurs conditions ont-elles été publiées ? Prévoient-ils des droits d’usage à long terme ? Quelles garanties protègent les détenteurs de droits fonciers et les agriculteurs locaux ?
Les liens entre économie et sécurité
La coopération agricole ne peut être dissociée du contexte politique régional. Le Caire a réaffirmé à plusieurs reprises son soutien à l’unité et à la stabilité du Soudan, tandis que les institutions militaires des deux pays ont maintenu des relations étroites. En décembre 2025, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a confirmé son soutien au Soudan lors d’une rencontre au Caire avec le président du Conseil de souveraineté, Abdel Fattah al-Burhan.
Cette relation autorise des interrogations légitimes sur les intérêts réciproques, mais elle ne suffit pas à prouver l’existence d’un échange entre investissements agricoles et fournitures militaires. Établir une telle contrepartie exige des documents contractuels, des correspondances authentifiées ou des témoignages indépendants concordants, plutôt que la simple concomitance d’un accord économique et d’un rapprochement politique.
Il faut également distinguer les intérêts égyptiens en matière de sécurité alimentaire du droit du Soudan à gérer ses ressources. Il est naturel qu’un pays voisin cherche à sécuriser ses approvisionnements alimentaires, mais cette démarche doit reposer sur des accords publics et équilibrés, sans compromettre la capacité du Soudan à définir ses priorités agricoles ou à protéger ses ressources en eau.
Que devraient savoir les Soudanais ?
L’enjeu n’est pas de rejeter les investissements étrangers, mais de veiller à ce qu’ils ne créent pas une relation déséquilibrée dans les circonstances de la guerre. Cela suppose de publier les contrats agricoles concernés, de les soumettre à un contrôle juridique indépendant, de préciser le montant des investissements, les revenus et les emplois attendus, et d’évaluer leurs effets sur la sécurité alimentaire locale.
Il convient également de mettre en place des mécanismes permettant aux communautés concernées de consulter les accords et de présenter leurs objections, tout en garantissant qu’aucune modification de l’usage des terres dont dépendent les habitants n’intervienne sans procédures juridiques claires. Cet examen doit couvrir les engagements relatifs à l’eau, aux infrastructures et aux exportations, car la sécurité alimentaire ne se mesure pas seulement au volume de production : elle dépend aussi de la capacité des populations à accéder à la nourriture et à bénéficier des ressources de leur pays.
En définitive, la relation agricole entre le Soudan et l’Égypte mérite un contrôle public rigoureux, particulièrement dans un contexte de guerre et d’affaiblissement des institutions de surveillance. Mais l’affirmation selon laquelle al-Burhan aurait remis des terres agricoles à l’Égypte en échange d’un soutien militaire reste une allégation qui exige des preuves directes. Pour demander des comptes au pouvoir, la démarche la plus efficace consiste à réclamer les documents, à établir les responsabilités et à rendre publiques les conditions financières et juridiques des accords, plutôt qu’à présenter des conclusions non étayées comme des faits définitivement établis.
