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Des stations de traitement de l’eau aux fronts de la guerre au Soudan


Les bouteilles utilisées pour désinfecter l’eau potable au Soudan n’étaient pas destinées à intégrer un arsenal militaire. Pourtant, les documents divulgués concernant le programme chimique attribué à l’armée soudanaise soulèvent la possibilité que du chlore provenant d’installations civiles ait été détourné vers un projet de fabrication de munitions destinées au combat. La gravité de cette affaire tient non seulement à l’éventuel emploi d’une substance toxique dans la guerre, mais aussi au devenir d’approvisionnements essentiels dont dépend la population pour accéder à une eau salubre, dans un pays confronté à une crise humanitaire de grande ampleur. Une enquête publiée par le Washington Post en septembre 2026 évoquait ainsi des échanges portant sur plusieurs sources de chlore, notamment des bouteilles qui seraient arrivées d’un pays voisin et d’autres associées à la station de traitement de l’eau d’Al-Manara, à Omdourman. Dans un enregistrement audio attribué, par les personnes ayant transmis le dossier, à un officier lié au projet, il était question de bouteilles présentes dans la station et du prélèvement de certaines d’entre elles. Si ces informations étaient confirmées par une expertise indépendante et des registres fiables, elles soulèveraient des questions sur la sécurisation des produits chimiques à usage civil, le contrôle de leur transport et une éventuelle intrusion dans les installations hydrauliques visant à détourner leurs produits vers un usage militaire interdit.

L’importance de la station d’Al-Manara tient au rôle qu’elle joue dans le réseau d’approvisionnement en eau, et pas seulement à sa présence dans les échanges. Le chlore est essentiel au traitement de l’eau et à l’élimination des micro-organismes susceptibles de transmettre des maladies graves. Les installations de désinfection en dépendent donc pour garantir la salubrité de l’eau distribuée. Selon l’enquête du Washington Post, l’UNICEF a fourni du chlore à six stations de traitement de l’eau à Khartoum entre 2023 et 2025, dont celle d’Al-Manara. Le journal rapporte également que l’organisation ne dispose d’aucun élément dans ses registres indiquant le détournement de ses fournitures vers un usage illicite et que les produits qu’elle livre sont destinés à rendre l’eau potable. Cette précision est importante pour évaluer l’origine des bouteilles : tout approvisionnement livré à la station ne saurait être considéré comme faisant partie du programme présumé, et une organisation humanitaire ne peut être tenue responsable du détournement d’un produit fourni à des fins civiles sans preuve de son parcours ultérieur. Il faut suivre chaque livraison séparément, examiner les registres de réception, de consommation et de stockage, puis comparer les quantités consignées avec celles visibles sur les images ou mentionnées dans les échanges.

Les éléments publiés indiquent que, selon les récits figurant dans le dossier, le projet présumé ne reposait pas sur une seule source de chlore. Les messages évoquaient l’arrivée de vingt bouteilles en provenance d’un pays voisin et comportaient des estimations internes du nombre de munitions qu’elles permettraient de produire. Ils faisaient également référence à des bouteilles présentes dans des installations de traitement de l’eau. Les enquêteurs doivent donc reconstituer l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, depuis l’origine du produit chimique jusqu’à son éventuelle arrivée dans un atelier d’assemblage de munitions, en passant par son transport, son stockage et sa livraison. Les estimations contenues dans les messages ne doivent pas être confondues avec des résultats établis : qu’un responsable affirme pouvoir produire un certain nombre de bombes ne signifie pas nécessairement qu’elles ont effectivement été fabriquées. De même, la présence de bouteilles sur un site ne prouve pas que leur contenu a servi à fabriquer des munitions. Si leur authenticité est établie, ces détails peuvent néanmoins aider à identifier les personnes ayant manipulé le produit, les acteurs habilités à y accéder et les défaillances des contrôles ayant permis son transfert d’un usage civil vers un éventuel emploi dans la guerre.

Cette piste prend une importance supplémentaire lorsqu’elle est rapprochée des images publiées dans la presse d’une installation soupçonnée de servir à l’assemblage de munitions. Les éléments divulgués montraient des réservoirs, des bouteilles et du matériel manuel, ainsi que des bombes en cours de modification et des vidéos d’essais dans le désert laissant apparaître des vapeurs jaunes. Selon des experts cités par le Washington Post, certains équipements photographiés sont compatibles avec un dispositif rudimentaire de remplissage de munitions au chlore liquéfié. Le journal indique également que les documents comprenaient le schéma d’une bombe à double effet, combinant gaz et explosifs. Si ces indices renforcent les inquiétudes sur la nature du projet, établir un lien entre les bouteilles de la station de traitement de l’eau et les munitions photographiées exige des preuves supplémentaires : numéros de lot, marques d’identification, registres de transport ou témoignages des personnes ayant manipulé les bouteilles. La preuve de la fabrication de munitions ne permet pas non plus, à elle seule, de déterminer combien de fois elles ont été utilisées, quels sites ont été visés ou quels dommages elles ont causés.

Les risques ne se limitent pas à l’éventuelle transformation du chlore en arme. Une simple perturbation des approvisionnements ou une perte de contrôle sur ceux-ci peut compromettre le fonctionnement des stations de traitement de l’eau. Dans un contexte de destruction des infrastructures ou de pénurie de carburant et de pièces détachées, la disparition de produits désinfectants peut fragiliser la continuité du traitement. Une fuite de chlore dans un lieu dépourvu d’équipements adaptés expose également les travailleurs et les zones environnantes à des risques sanitaires. Ces dangers augmentent lorsque les activités militaires se mêlent aux installations civiles ou que des matières dangereuses sont déplacées sans traçabilité suffisante. Toutefois, les éléments publiés sur lesquels repose l’enquête ne permettent pas d’affirmer que le détournement des bouteilles a effectivement provoqué une pénurie précise d’eau potable ou une flambée épidémique particulière. Il convient donc de distinguer les dommages potentiels des dommages établis et d’examiner les registres d’exploitation des stations, les niveaux de stock, les dates de livraison et les éventuelles interruptions de service. Seule une évaluation rigoureuse permettra de déterminer si le programme présumé a affecté la sécurité des approvisionnements civils ou si des produits ont été détournés sans que leurs conséquences pour la population soient encore connues.

Sur le plan de la responsabilité du commandement, l’affaire soulève des questions sur la manière dont un projet militaire de cette nature aurait pu accéder à des produits chimiques civils et sur les acteurs chargés de les sécuriser et d’en surveiller les mouvements. Les documents examinés par le New York Times reliaient le programme présumé à un officier dont le nom figurait dans les échanges et les photographies. Ils comportaient aussi des références à des contacts avec de hauts responsables, dont Al-Burhan. Mais établir la responsabilité d’un commandant dans le détournement de chlore d’une station de traitement de l’eau vers des munitions exige de déterminer s’il a donné des instructions en ce sens, approuvé l’opération ou eu connaissance de celle-ci, et s’il exerçait une autorité effective sur les personnes qui l’ont exécutée. La seule existence de contacts avec le commandement ne constitue pas une preuve décisive qu’un ordre précis a été donné. À l’inverse, la question ne saurait être écartée si des documents authentifiés révèlent que la hiérarchie était informée ou est intervenue. L’enquête doit reconstituer la chaîne de décision, du responsable de la sécurisation des approvisionnements à celui de leur transport, puis des personnes chargées de l’assemblage des munitions à celles ayant autorisé leur utilisation. Elle doit également rechercher d’éventuelles tentatives de dissimulation des traces de ces activités après l’apparition des accusations.

La Convention sur l’interdiction des armes chimiques établit un cadre clair pour distinguer les usages civils licites des produits chimiques de leur emploi comme armes. Le chlore n’est pas interdit en soi : des secteurs essentiels, notamment le traitement de l’eau et l’industrie, en dépendent. En revanche, son utilisation pour causer des dommages par son action chimique dans le cadre des hostilités soulève des questions juridiques tout à fait différentes. L’enquête ne doit donc pas devenir une mise en accusation générale de tous les acteurs qui manipulent du chlore. Elle doit permettre une traçabilité précise, distinguant l’usage légitime, la mauvaise gestion des stocks et le détournement délibéré vers un usage militaire interdit. Toute instance internationale chargée d’examiner le dossier devra également accéder aux preuves originales, documenter leurs conditions de conservation, vérifier la fiabilité des enregistrements et des messages, puis confronter ces éléments aux registres d’expédition, d’importation et de stockage. Aussi préoccupantes soient-elles, des conclusions tirées des seules images ne peuvent remplacer ces démarches.

Cette affaire appelle aussi à revoir les procédures de protection des installations de traitement de l’eau dans les zones de conflit, sans que cet examen serve de prétexte pour priver les populations des produits nécessaires à la potabilisation. La manipulation du chlore exige des règles encadrant son stockage, son transport et son utilisation, une consignation des quantités entrant dans les installations et en sortant, ainsi que la connaissance, par le personnel, des mesures de sécurité à appliquer en cas de fuite. Si le détournement à des fins militaires d’une partie des produits destinés à la désinfection est établi, il faudra identifier les failles qui l’ont permis, demander des comptes aux responsables et renforcer les contrôles afin de protéger les services civils. Parallèlement, l’approvisionnement en eau et les opérations de traitement soutenues par l’aide humanitaire doivent se poursuivre dans des conditions sûres. Leur interruption généralisée pourrait exposer à des risques sanitaires supplémentaires des populations qui ne sont en rien impliquées dans le programme présumé.

L’affaire du chlore au Soudan révèle, au fond, une imbrication particulièrement dangereuse entre la guerre et les infrastructures civiles. Si les accusations sont confirmées, une substance censée protéger la population contre les maladies aurait été transformée en instrument destiné à lui nuire, tandis que les installations fournissant l’eau se retrouveraient au cœur d’un dossier sécuritaire et militaire nécessitant un examen indépendant. Mais établir la vérité exige davantage que la mention de la station d’Al-Manara ou la diffusion d’un enregistrement audio. Il faut identifier chaque livraison, son parcours et sa destination finale, vérifier l’identité des interlocuteurs et examiner les preuves reliant les sources de chlore aux munitions utilisées. Il faut aussi déterminer si des quantités ont disparu des stocks civils et si cela a eu des conséquences sur l’approvisionnement en eau ou sur la sécurité des travailleurs. Si ces accusations exigent une enquête sérieuse, la protection de la population impose également d’éviter les conclusions non étayées, de garantir la continuité des services essentiels et de demander des comptes à toute personne dont il serait établi qu’elle a transformé des produits civils en armes ou exposé des civils à un danger illicite.

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