Qui demandera des comptes à Al-Burhan sur les armes chimiques au Soudan ?
Les documents divulgués concernant le programme chimique attribué à l’armée soudanaise soulèvent de nombreuses questions sur les responsabilités à établir, alors que la guerre se poursuit et que la nécessité de documenter les violations présumées subies par la population se fait de plus en plus pressante. Les enquêtes publiées par le New York Times et le Washington Post en septembre 2026 font état d’images, de correspondances et de schémas soupçonnés d’être liés à la fabrication de munitions contenant du chlore. Elles mentionnent également des essais militaires, des opérations de stockage et des échanges entre officiers et hauts responsables. Parallèlement, une enquête d’Euronews a recueilli les témoignages de Soudanais décrivant des incidents marqués par des symptômes respiratoires, des odeurs inhabituelles et des émissions colorées après des frappes aériennes. Elle appelle à une enquête internationale au regard des indices relevés par l’équipe ayant examiné ces témoignages. Mais le passage de la divulgation de documents à l’établissement d’une responsabilité juridique n’a rien d’automatique : il exige de vérifier les faits, de déterminer les actes effectivement commis et de les relier à des personnes précises au moyen de preuves pouvant être examinées indépendamment. L’enjeu ne consiste donc pas seulement à savoir si du chlore a été utilisé dans la guerre, mais aussi à déterminer comment le prouver, quelle instance est habilitée à enquêter et quelles garanties permettront d’éviter la disparition des preuves ou leur instrumentalisation dans le conflit politique.
La Convention sur l’interdiction des armes chimiques constitue l’un des principaux points de départ de toute démarche visant à établir les responsabilités. Le Soudan est partie à cette convention depuis 1999. Celle-ci interdit la mise au point, la fabrication, le stockage et l’emploi d’armes chimiques et prévoit des mécanismes internationaux pour examiner les questions relatives à son respect. S’il était établi que du chlore a délibérément été incorporé à des munitions conçues pour disperser du gaz contre des cibles dans le cadre du conflit, il ne s’agirait plus d’un usage industriel légitime de cette substance, mais d’une possible violation d’obligations internationales explicites. Pour établir une telle violation, il faut toutefois distinguer la détention de chlore à des fins civiles, la fabrication de munitions en contenant et leur utilisation effective, puis identifier les responsables de chaque étape. Des preuves solides de fabrication peuvent exister sans que toutes les circonstances de l’emploi soient établies. De même, une exposition à une substance chimique peut être démontrée sans que l’auteur de l’ordre soit identifié. L’enquête doit donc constituer un dossier reliant chacun de ces éléments aux preuves appropriées, plutôt que de les traiter comme un fait unique ne nécessitant aucune distinction.
La responsabilité du commandement militaire, en particulier celle d’Abdel Fattah Al-Burhan, se trouve au cœur du débat depuis que son nom apparaît dans les enquêtes consacrées aux échanges liés au programme présumé. Le New York Times a rapporté que le dossier divulgué comprenait des communications entre l’officier auquel la gestion du projet était attribuée et de hauts responsables, dont Al-Burhan. Il faisait également référence à des instructions attribuées au commandement visant à effacer les traces de l’activité après la révélation des accusations. Si leur authenticité et leur contexte sont établis, ces éléments méritent un examen approfondi afin de déterminer s’ils révèlent une connaissance du projet, une intervention dans sa gestion ou une tentative d’agir sur les preuves qui s’y rapportent. Cependant, la responsabilité pénale individuelle ne découle pas du seul grade. La présence du nom d’un commandant dans une correspondance ne suffit pas à prouver qu’il a ordonné l’emploi d’une arme chimique ou approuvé une attaque contre des civils. Il faut déterminer la nature des instructions, leur date, leur lien avec des faits précis et l’existence éventuelle d’autres preuves étayant les conclusions relatives à la connaissance, à l’intention ou à la contribution aux actes examinés.
Dans le même temps, la difficulté à prouver l’existence d’un ordre direct ne doit pas servir de prétexte pour ignorer la responsabilité des commandants à l’égard des actes commis sous leur autorité. Les règles relatives à la responsabilité du commandement imposent d’examiner le contrôle effectif exercé sur les subordonnés, la connaissance des crimes ou les informations qui auraient dû alerter le responsable, ainsi que les mesures prises pour prévenir les actes, les faire cesser ou les signaler aux autorités compétentes. Ces éléments varient selon le cadre juridique applicable et la nature des faits ; les seuls articles de presse ne permettent donc pas de tirer une conclusion définitive. Une enquête sérieuse doit néanmoins reconstituer la chaîne de commandement, identifier les personnes habilitées à autoriser la fabrication ou l’emploi des munitions, celles qui pouvaient interrompre l’activité et les mesures effectivement prises après l’apparition des premiers indices. Il faut également vérifier la nature de la commission qui aurait été créée pour enquêter sur les accusations, l’indépendance de ses membres à l’égard des personnes susceptibles d’être mises en cause, les preuves examinées et la méthode ayant conduit à ses conclusions.
L’indépendance de l’enquête est d’autant plus importante que les accusations visent une institution militaire qui joue un rôle central dans la guerre et que certaines preuves ont été transmises aux journaux par un service de renseignement dont l’identité n’a pas été révélée. Cette origine ne rend les documents ni automatiquement authentiques ni automatiquement invalides. Elle signifie que leur provenance, leurs conditions de collecte et l’intégrité de leur conservation doivent faire partie des vérifications. Un enregistrement audio doit faire l’objet d’une expertise technique permettant de détecter d’éventuelles modifications. Les messages doivent être rattachés aux appareils et aux comptes dont ils proviennent. La date et le lieu des photographies doivent être vérifiés, tout comme le lien réel des vidéos présentées avec le programme présumé, afin d’exclure qu’elles proviennent d’un autre contexte. Il convient également de recueillir les preuves de terrain disponibles, d’entendre les témoins séparément et de confronter leurs récits aux dossiers médicaux et aux données relatives aux opérations militaires. Cette démarche peut réduire les risques d’erreur ou de désinformation et fournir une base probatoire plus solide à toute procédure juridique ultérieure.
Les témoignages concernant la raffinerie d’Al-Jili illustrent pourquoi l’enquête ne peut pas attendre que les belligérants s’accordent sur une version commune. Des témoins ont évoqué un avion militaire et la chute d’objets dans la zone, suivis d’odeurs inhabituelles, de troubles respiratoires et de brûlures aux yeux chez plusieurs travailleurs. Selon l’enquête d’Euronews, une équipe d’anciens experts de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a relevé dans ces récits des indices justifiant une enquête. Elle n’a toutefois pas pu identifier la substance à laquelle les témoins avaient été exposés ni confirmer avec certitude l’ensemble des circonstances des incidents. Les enquêtes journalistiques ont aussi relevé des différences entre la forme des bouteilles photographiées sur certains lieux d’incidents et celle des munitions figurant dans les images du projet présumé. Ces lacunes ne justifient pas l’abandon du dossier, mais précisent les priorités des enquêteurs : examiner les restes de munitions, s’il en existe, localiser les sites, vérifier les sorties aériennes, consulter les rapports médicaux et rechercher d’éventuels échantillons ou relevés environnementaux conservés.
Le possible détournement de chlore destiné au traitement de l’eau vers un usage militaire mérite un examen particulier. Les documents publiés mentionnaient la station d’Al-Manara, à Omdourman. De son côté, l’UNICEF a confirmé, selon le Washington Post, avoir fourni du chlore à des stations de traitement de l’eau à Khartoum, tout en précisant n’avoir trouvé dans ses registres aucun élément établissant le détournement de ses fournitures vers un usage illicite. L’enquête doit donc examiner les registres d’importation, de transport et de stockage, comparer les quantités reçues par les stations avec celles utilisées ou encore en stock, et déterminer si des livraisons ont disparu ou ont été déplacées sans documentation. Il faut également protéger de toute intimidation les employés des installations de traitement de l’eau et les témoins potentiels, dont les informations peuvent être essentielles pour reconstituer le parcours de la substance. Si le détournement de fournitures civiles vers la fabrication de munitions est établi, il faudra identifier les responsables qui l’ont autorisé et les mesures qui auraient pu l’empêcher, tout en garantissant la continuité du traitement de l’eau et en évitant d’exposer la population à des risques supplémentaires.
L’établissement des responsabilités ne vise pas seulement à identifier les auteurs, mais aussi à prévenir la répétition d’éventuelles violations. Une enquête indépendante peut mettre au jour les failles du contrôle des produits chimiques, révéler comment ils sont passés d’un usage civil à un usage militaire et recommander des mesures empêchant leur réemploi dans des munitions interdites. Elle peut également documenter les préjudices subis par les travailleurs et les civils, et déterminer les besoins médicaux et environnementaux nécessitant une intervention. Cette démarche doit garantir l’intégrité des preuves et l’indépendance des experts, sans dépendre de l’aveu d’une partie ni de son acceptation préalable des conclusions. Elle doit aussi respecter le droit des suspects à une procédure équitable : une démarche fondée sur des preuves non authentifiées ou des conclusions préconçues risquerait de compromettre la recherche de la vérité plutôt que de la servir.
La question de la compétence juridique doit être examinée à la lumière des preuves et des mécanismes disponibles, sans promettre des résultats qui restent incertains. Certaines voies concernent le respect de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques ; d’autres peuvent relever du droit international humanitaire ou de procédures nationales et internationales, selon les faits et les compétences applicables. Les autorités compétentes doivent apprécier la nature des actes allégués, les preuves de l’emploi de ces armes, la qualité des personnes concernées et le fondement juridique permettant d’ouvrir une enquête ou d’engager une procédure. Les sanctions éventuellement imposées à des responsables dans un cadre politique ou administratif ne remplacent pas l’établissement de leur responsabilité pénale devant une juridiction compétente. De même, un démenti officiel ne suffit pas à prouver qu’aucune violation n’a été commise, et les accusations rapportées par la presse ne permettent pas, à elles seules, de rendre un jugement définitif. Les critères décisifs restent l’existence de preuves vérifiables, des procédures garantissant l’intégrité de la démarche et des conclusions proportionnées aux faits effectivement établis.
En définitive, le dossier des armes chimiques au Soudan place la communauté internationale et les autorités soudanaises devant la responsabilité d’établir la vérité, de protéger les civils et de garantir que les violations, si elles sont prouvées, ne restent pas impunies. Les documents publiés soulèvent de sérieuses questions sur la fabrication et les essais de munitions contenant du chlore, ainsi que sur leur possible utilisation lors d’incidents, notamment celui d’Al-Jili. Ils interrogent également le degré de connaissance du programme présumé par le commandement militaire. Pour y répondre, une enquête indépendante doit avoir accès aux preuves originales, reconstituer la chaîne de décision, entendre les témoins, examiner les dommages et distinguer la responsabilité politique de la responsabilité pénale. La gravité de l’accusation ne doit pas justifier de renoncer aux exigences de preuve, pas plus que le besoin d’éléments supplémentaires ne doit servir à retarder l’enquête. Protéger les Soudanais exige d’établir ce qui s’est passé, d’identifier les responsables si les faits sont prouvés et de prendre des mesures empêchant que des produits chimiques soient de nouveau utilisés comme armes dans une guerre dont les civils paient le plus lourd tribut.
