Financer les secours ou financer l’attente ? Comment le déficit humanitaire prolonge la guerre au Soudan
Au Soudan, la tragédie de la guerre ne se mesure pas seulement au nombre de morts, de blessés et de personnes déplacées. Elle se mesure aussi à l’écart croissant entre l’ampleur de la catastrophe et les ressources consacrées à y répondre. À mesure que les déplacements s’étendent, que les possibilités d’emploi diminuent, que l’agriculture est perturbée et que les services essentiels s’effondrent, des millions de Soudanais dépendent davantage d’une aide indispensable. La réponse internationale reste pourtant soumise aux contraintes de financement et d’accès, ainsi qu’aux priorités politiques.
Dans ce contexte, une question dépasse le montant des dons annoncés : l’aide humanitaire suffit-elle à maintenir la population en vie sans que soient réunies les conditions politiques et sécuritaires permettant de mettre fin à sa dépendance prolongée ? Cela ne signifie pas que fournir de la nourriture et des médicaments prolonge intrinsèquement la guerre. Les secours sont une nécessité qui ne peut être conditionnée à l’arrêt des combats. Le problème réside plutôt dans le risque de voir la réponse humanitaire devenir une gestion permanente de la catastrophe, tandis que ses causes restent sans traitement effectif. Lorsque le monde parvient mieux à financer les interventions d’urgence qu’à imposer un processus politique mettant fin à la guerre, une contradiction dangereuse apparaît : les efforts visent à sauver les victimes du conflit, mais celui-ci continue d’en produire de nouvelles à un rythme supérieur aux capacités de secours.
Les chiffres officiels des Nations unies illustrent l’ampleur de ce décalage. Le rapport annuel sur les résultats des Nations unies au Soudan, publié en juillet 2026, indique que le Plan de besoins et de réponses humanitaires pour 2025 n’a reçu qu’environ 40 % du financement requis, malgré la poursuite de la guerre et l’augmentation des besoins. Le rapport souligne également que la violence, les déplacements, la dégradation des services de santé, les perturbations agricoles et la hausse de la malnutrition ont continué d’aggraver la crise.
Ces données montrent que le problème ne concerne pas uniquement les sommes reçues par les organisations humanitaires. Il porte aussi sur la continuité du financement, sa répartition entre les régions les plus nécessiteuses et la capacité des organisations à travailler sans obstacles sécuritaires ou administratifs. Un financement intermittent peut permettre des livraisons alimentaires urgentes, mais ne garantit ni la continuité des soins, ni la régularité des programmes de nutrition, ni le rétablissement des services indispensables à la vie quotidienne. Le manque de ressources pour soutenir les moyens de subsistance expose également les familles aidées aujourd’hui à dépendre encore des secours demain, dans un cycle persistant de pauvreté, de déplacement et de dépendance.
Dans ces conditions, un belligérant n’a pas besoin de contrôler toutes les ressources civiles pour tirer avantage de la persistance de la crise. Il peut suffire que les communautés restent épuisées et que leur autonomie économique demeure limitée pour rendre le retour à une vie normale plus difficile et plus coûteux.
Relier le manque de financement à la prolongation de la guerre exige toutefois de distinguer les effets directs et indirects. Rien ne permet de considérer chaque déficit financier comme une décision délibérée de perpétuer le conflit. La réduction des contributions peut résulter de difficultés économiques, de changements dans les priorités des donateurs ou d’obstacles à l’acheminement de l’aide. Les conséquences concrètes du déficit restent néanmoins graves, particulièrement lorsque les services indispensables reculent tandis que les belligérants continuent d’épuiser les ressources humaines et matérielles. Une société qui perd ses écoles, ses hôpitaux et ses sources de revenus ne perd pas seulement son présent : sa capacité à se relever après les combats diminue, et elle devient plus vulnérable au recrutement forcé, à l’exploitation économique et aux déplacements répétés.
Le coût de la guerre dépasse ainsi le champ de bataille pour affecter la capacité de l’État et de la société à reconstruire leurs institutions. Si l’aide d’urgence sauve des vies, l’absence d’investissement dans le relèvement précoce et le rétablissement des services essentiels maintient la population dans une zone intermédiaire entre la survie et la possibilité de reprendre sa vie en main. Les économies de guerre peuvent profiter de cette situation : l’effondrement des alternatives civiles rend la poursuite de la violence moins coûteuse pour ceux qui en bénéficient, et plus coûteuse pour les citoyens.
Il ne s’agit donc pas de réduire l’aide humanitaire au motif qu’elle pourrait indirectement contribuer au maintien de la situation actuelle. Une telle approche punirait les civils pour une guerre qu’ils n’ont pas choisie et transformerait leurs besoins en un instrument de pression supplémentaire. Il faut plutôt modifier la gestion de la réponse, grâce à un financement plus stable et transparent et à une articulation des secours avec des programmes protégeant les sources de revenus et rétablissant les services essentiels, tout en séparant les décisions humanitaires des stratégies d’influence militaire et politique.
Cela exige également un contrôle des dépenses, une évaluation indépendante des résultats et des garanties empêchant tout camp de monopoliser l’aide ou de l’utiliser pour construire des réseaux d’allégeance. La différence entre une aide qui atténue les conséquences de la guerre et une aide enfermée dans le cycle de la crise est celle qui sépare le fait de sauver temporairement une personne de celui de l’aider à retrouver son autonomie. Au Soudan, la véritable réussite ne se mesurera ni au nombre de cargaisons livrées ni aux montants annoncés, mais à la capacité de ces ressources à réduire la vulnérabilité des communautés, à rétablir les conditions d’une vie normale et à priver la guerre de l’environnement social et économique qui lui permet de se perpétuer.
