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Le Soudan face à la famine : la sécheresse et la guerre menacent des millions de civils

Une guerre qui ne provoque pas seulement morts et déplacements, mais menace aussi la survie des populations


Le risque de famine au Soudan ne tient plus uniquement à la guerre et ne peut être expliqué par la seule baisse de la production agricole ou la hausse des prix des produits essentiels. La crise qui s’aggrave en octobre 2026 résulte de facteurs militaires, climatiques, économiques et humanitaires qui, conjugués, menacent directement la sécurité alimentaire, la santé et la survie de millions de civils. Dans de vastes zones du Darfour et du Kordofan, l’accès à la nourriture se dégrade, les revenus diminuent, l’agriculture et l’élevage sont fragilisés, tandis que les organisations humanitaires rencontrent des difficultés croissantes pour acheminer l’aide.

Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, un dispositif international utilisé par les organismes humanitaires pour évaluer les niveaux d’insécurité alimentaire, a alerté sur le risque croissant de famine dans certaines parties du Soudan. La gravité de cet avertissement tient au fait que la sécheresse ne frappe pas un pays stable, doté de services capables d’absorber le choc. Elle touche une société épuisée par la guerre depuis avril 2023, où de vastes territoires ont subi des déplacements de population, des destructions et l’interruption des services essentiels.

Ces conditions alimentent un cercle de privations croissantes. Lorsqu’un agriculteur perd ses terres ou ne peut plus y accéder, les quantités de produits agricoles disponibles sur les marchés diminuent. Lorsque l’offre recule et que les prix augmentent, les familles privées de revenus ne peuvent plus acheter ce dont elles ont besoin. La persistance de la malnutrition accroît ensuite les risques de maladie, alors que les services de santé sont de moins en moins capables de soigner les enfants, les femmes et les personnes âgées, particulièrement là où les établissements ont été endommagés ou ne sont plus approvisionnés.

Le danger ne réside donc pas seulement dans une disponibilité insuffisante de nourriture, mais dans l’effondrement de la capacité d’une part croissante de la population à y accéder. Certains produits peuvent être présents sur les marchés ou ailleurs dans le pays sans que les familles déplacées ou pauvres puissent les acheter, ni que les denrées puissent être transportées en sécurité vers les zones assiégées ou isolées par les combats.

La sécheresse frappe l’agriculture dans un pays épuisé par la guerre

La sécheresse associée au phénomène El Niño a ajouté une nouvelle dimension à la crise humanitaire. Selon l’alerte publiée le 12 octobre, elle touche environ la moitié du territoire soudanais et se conjugue au conflit et aux déplacements, réduisant la disponibilité alimentaire, faisant monter les prix et affaiblissant les moyens de subsistance.

Ses effets dépassent le simple manque de pluie. L’agriculture dépend du calendrier et de la régularité des précipitations, mais aussi des semences, du carburant, de la main-d’œuvre, des transports et de la possibilité, pour les agriculteurs, d’accéder à leurs terres et de commercialiser leurs récoltes. Lorsque tous ces éléments sont perturbés simultanément, la campagne agricole risque de subir de lourdes pertes, même dans les zones épargnées par les combats directs.

Au Darfour et au Kordofan, les risques sont accrus par la dépendance d’une partie de la population à l’agriculture pluviale et à l’élevage. La diminution des pluies limite la croissance des cultures et des pâturages et réduit les ressources en eau pour les habitants et les animaux. Agriculteurs et éleveurs peuvent devoir engager des dépenses supplémentaires pour obtenir de l’eau ou déplacer leurs troupeaux, sans disposer nécessairement des fonds ou des transports requis.

Un agriculteur qui perd sa récolte ne perd pas seulement les aliments destinés à sa consommation. Il perd aussi les revenus qui devaient financer les médicaments, le carburant, les vêtements et la scolarité de ses enfants. S’il doit vendre le bétail qui lui reste pour couvrir ses dépenses quotidiennes, il entame son capital productif et réduit ses chances de se relever lors de la campagne suivante.

Le lien entre sécheresse et conflit apparaît ainsi clairement : la guerre affaiblit la capacité d’adaptation aux chocs climatiques, tandis que la sécheresse accentue les pressions sur les familles et les marchés locaux et fragilise davantage les communautés déjà privées de leurs revenus. Une mauvaise saison agricole, qui aurait pu être surmontée dans des conditions normales, peut devenir en temps de guerre une crise alimentaire majeure difficile à contenir.

Des millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire

Les chiffres des organismes humanitaires révèlent l’ampleur de la catastrophe. Selon une évaluation de mai 2026, environ 19,5 millions de personnes au Soudan, soit plus de 40 % de la population, étaient confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë. Quelque 135 000 personnes se trouvaient en phase 5, la plus sévère de la classification, correspondant à des conditions catastrophiques de privation alimentaire, de malnutrition et de mortalité.

Ces chiffres ne signifient pas que toutes les personnes concernées vivent la même situation. Certaines familles ne parviennent pas à se nourrir suffisamment de manière régulière ; d’autres réduisent le nombre de repas ou renoncent aux aliments les plus nutritifs. Les groupes les plus vulnérables affrontent, eux, une faim extrême. Tous ont cependant en commun une capacité décroissante à satisfaire leurs besoins essentiels et des possibilités d’adaptation limitées.

Les ménages peuvent d’abord recourir à des solutions apparemment temporaires : acheter moins de nourriture, s’endetter auprès des commerçants ou de proches, ou vendre certains biens. Avec le temps, ces stratégies s’épuisent. Les économies disparaissent, les dettes s’accumulent et les biens disponibles à la vente se raréfient. Une famille déplacée à plusieurs reprises peut ne plus avoir de logement, de terres ou d’outils sur lesquels s’appuyer.

Les conséquences sont particulièrement graves pour les enfants, car la malnutrition pendant la croissance peut affecter leur santé et leur développement physique et cognitif. Les femmes enceintes ou allaitantes et les personnes atteintes de maladies chroniques ont également des besoins alimentaires et médicaux auxquels la distribution de quelques repas ne peut suffire. Lorsque le manque de nourriture se conjugue à une eau contaminée et à des services de santé insuffisants, les maladies deviennent plus dangereuses pour des organismes affaiblis par la faim.

Cette crise ne peut être traitée comme une urgence qui s’achèverait avec l’arrivée d’une cargaison dans une zone sinistrée. L’aide immédiate est indispensable pour sauver des vies, mais elle ne rétablit pas, à elle seule, l’agriculture, les revenus des familles, les marchés ou les services publics. Le Soudan a besoin d’une réponse associant alimentation, nutrition, soins et eau, ainsi que soutien aux moyens de subsistance et rétablissement des capacités de production.

Le Darfour et le Kordofan au cœur du danger

Le Darfour et le Kordofan figurent parmi les régions les plus préoccupantes en raison de la combinaison du conflit armé, du déficit de pluies, des déplacements et de l’accès limité aux services. Ces facteurs compliquent l’acheminement de l’aide et empêchent les organisations humanitaires d’évaluer continuellement les besoins dans toutes les zones touchées.

Dans certaines parties du Darfour, les moyens de subsistance agricoles ont été gravement endommagés. Des zones du Kordofan subissent, quant à elles, une pression croissante sur les ressources en eau et en nourriture. Le problème ne concerne pas uniquement les familles ayant perdu leurs récoltes : il touche aussi les commerçants, les transporteurs et les travailleurs des marchés locaux, qui dépendent de la circulation des marchandises et du pouvoir d’achat des habitants.

Lorsque les routes sont coupées ou deviennent dangereuses, le transport coûte plus cher et les approvisionnements peuvent être retardés ou interrompus. Des denrées peuvent atteindre une localité voisine sans parvenir aux communautés qui en ont le plus besoin. Les coûts de transport, d’assurance et les risques commerciaux peuvent aussi faire monter les prix, même sans pénurie absolue à l’échelle nationale.

Les personnes déplacées affrontent des risques supplémentaires. Fuir les combats peut signifier perdre ses terres, ses outils et ses réseaux de soutien. Dans un camp ou une zone accueillant de nombreux déplacés, elles peuvent se retrouver en concurrence avec les habitants pour des ressources limitées, notamment l’eau, les soins et l’emploi. Si la zone d’accueil subit à son tour la sécheresse ou l’insécurité, la capacité de résistance de tous diminue.

La réponse ne doit donc pas se limiter aux régions qui dominent l’actualité. Des zones moins visibles peuvent abriter des familles privées de nourriture et d’aide régulière. Les organismes humanitaires doivent s’appuyer sur des évaluations de terrain actualisées et donner la priorité aux endroits combinant besoins élevés, accès difficile et absence de solutions locales.

L’accès sécurisé ne doit pas non plus dépendre de considérations politiques ou militaires. L’aide s’adresse aux civils selon leurs besoins, et non selon l’acteur contrôlant leur lieu de résidence. Toute entrave à l’acheminement de nourriture, de médicaments ou d’eau potable accroît les risques de faim et de maladie et aggrave la souffrance de personnes sans prise sur les circonstances de la guerre.

Le manque de financement menace la capacité de réponse

L’insuffisance des financements humanitaires au regard des besoins aggrave la crise. Dans un communiqué du 16 octobre 2026, les Nations unies ont averti que des stocks essentiels de nourriture et de fournitures humanitaires pourraient être épuisés dès le début de 2027 sans financement urgent. Le texte soulignait que les zones touchées par le déficit pluviométrique avaient besoin d’aide alimentaire et nutritionnelle, d’eau, d’assainissement et de services de santé, parallèlement à un soutien aux agriculteurs avant la campagne hivernale.

Le danger ne tient pas seulement à la réduction du nombre de cargaisons arrivant au Soudan. Le manque de moyens peut aussi entraîner une diminution des rations, du nombre de bénéficiaires ou des programmes de santé. Dans un contexte de risque de famine, ces réductions peuvent avoir des conséquences directes sur la survie des familles entièrement dépendantes de l’aide.

Les organisations ne peuvent compenser l’effondrement économique ou l’arrêt de la production agricole sans ressources suffisantes. Les secours nécessitent l’achat, le stockage et le transport de nourriture, du carburant, la protection du personnel, le fonctionnement des centres de santé et l’approvisionnement en eau salubre. Chaque étape exige des financements continus, et non des promesses restant en suspens ou concrétisées trop tard.

Les acteurs humanitaires doivent également arbitrer entre les urgences immédiates et la prévention de nouvelles dégradations. Ils peuvent être contraints de concentrer leurs moyens sur les personnes les plus menacées par la faim, tandis que d’autres ménages risquent de basculer dans la même situation s’ils perdent leurs récoltes ou leurs revenus. Une intervention tardive peut donc coûter davantage, car elle laisse la crise s’aggraver.

Le financement demandé ne relève ainsi pas d’une simple solidarité symbolique avec les Soudanais : il constitue une condition concrète pour enrayer la détérioration. Les bailleurs doivent fournir des ressources suffisamment souples pour répondre aux besoins du terrain, avec des garanties de transparence et de contrôle afin d’atteindre les personnes les plus vulnérables.

La guerre perturbe l’alimentation, de la production à la consommation

Aussi grave soit-elle, la sécheresse ne suffit pas à expliquer la transformation de la crise en catastrophe alimentaire. Depuis avril 2023, la guerre a affaibli la production agricole, les moyens de subsistance, les infrastructures et les services, tout en déplaçant des millions de personnes. Elle constitue donc l’un des principaux facteurs réduisant la capacité des communautés à faire face au déficit de pluies.

L’agriculture exige un minimum de stabilité. Un agriculteur ne peut cultiver sous la menace d’une attaque, ni acheter semences et engrais s’il a perdu ses revenus ou si les marchés ne fonctionnent plus. La récolte nécessite aussi de la main-d’œuvre, des transports et du stockage, autant d’activités pouvant être interrompues par les combats ou l’insécurité routière.

Une baisse de production réduit la nourriture disponible localement et peut faire monter les prix dans les zones dépendantes d’autres régions. Les familles privées de revenus subissent alors une double pression : des aliments plus rares ou plus chers et une capacité moindre à les acheter.

Les déplacements modifient également la consommation et la demande de services. L’arrivée de nombreuses personnes dans une même zone augmente la pression sur les marchés, les sources d’eau et les centres de santé. Si les services ne s’adaptent pas assez vite, habitants et déplacés rencontrent davantage de difficultés à satisfaire leurs besoins essentiels.

L’effondrement des services de santé ne doit pas être négligé. Les enfants souffrant de malnutrition ont besoin d’un dépistage précoce et de traitements spécialisés. Les cas graves peuvent nécessiter des centres capables de traiter les complications médicales. Les dommages aux établissements et le manque de médicaments, d’équipements et de personnel limitent cependant la réponse. L’OMS a indiqué que la faiblesse du système de santé et les difficultés d’accès à l’eau salubre augmentaient les risques de maladie et de décès chez les personnes sous-alimentées.

La lutte contre la famine ne peut donc être séparée de la protection des civils et des infrastructures civiles, de l’absence d’entraves à l’aide et de conditions permettant aux agriculteurs de reprendre leur activité. Plus les combats durent, plus la reconstruction devient difficile, même si la météo s’améliore ensuite.

Comment éviter une catastrophe plus vaste ?

La priorité consiste à permettre un accès rapide et sûr de l’aide aux personnes qui en ont besoin. Cela exige d’ouvrir les itinéraires nécessaires, de réduire les contraintes administratives retardant les opérations et de protéger les travailleurs humanitaires et les installations de distribution. L’aide doit également pouvoir franchir les lignes de conflit et les frontières lorsque ces voies sont indispensables pour atteindre les zones isolées.

La réponse urgente doit toutefois dépasser la seule distribution alimentaire. Les traitements nutritionnels pour les enfants atteints de malnutrition aiguë, l’eau salubre, l’assainissement et les soins sont indissociables. Une famille recevant de la nourriture mais contrainte de boire une eau contaminée peut continuer à subir des maladies qui affaiblissent l’organisme et accroissent ses besoins nutritionnels.

Il faut ensuite protéger les moyens de subsistance. Les agriculteurs ont besoin de semences, d’outils et d’intrants, ainsi que de garanties leur permettant d’accéder à leurs terres et de les cultiver. Les éleveurs ont besoin d’eau, de pâturages et de services vétérinaires. Les marchés locaux nécessitent des routes sûres et des transports fiables. Soutenir ces activités aide les familles à retrouver des revenus et réduit leur dépendance prolongée aux secours.

Le déficit de pluies exige aussi une planification agricole et humanitaire régulièrement actualisée. Le suivi des précipitations, des cultures, des prix et des stocks permet d’identifier les zones susceptibles de se dégrader avant qu’un risque ne devienne une famine généralisée. Cette surveillance doit s’accompagner d’une information claire afin que les autorités locales, les organisations et les communautés puissent décider à temps.

Les financements humanitaires doivent parallèlement augmenter et être alloués selon les besoins, avec des mécanismes empêchant le détournement de l’aide. Les civils doivent rester au centre de la réponse, indépendamment de leur localisation, de leur appartenance ou du contrôle exercé sur leur région.

La solution la plus durable demeure toutefois l’arrêt des combats et un règlement protégeant les civils et permettant de reconstruire les institutions et services. L’aide sauve des vies, mais elle ne peut, à elle seule, supprimer les conditions exposant des millions de personnes à la faim. L’agriculture, les marchés, l’éducation et les soins ne peuvent être durablement rétablis tant que la guerre menace la population, détruit les infrastructures et provoque de nouveaux déplacements.

Le Soudan face à une épreuve humanitaire et politique

L’alerte à la famine d’octobre 2026 n’annonce pas simplement une mauvaise campagne agricole. Elle révèle la profondeur de la crise soudanaise : la sécheresse affaiblit les cultures et les pâturages, la guerre perturbe la production et le commerce, les déplacements détruisent les revenus et le manque de financement limite l’intervention humanitaire. Ensemble, ces facteurs laissent les familles trop fragiles pour absorber un nouveau choc.

Le danger tient à une dégradation qui peut être progressive avant d’atteindre un point difficile à inverser rapidement. Une famille commence par réduire sa consommation, vend ensuite ses biens, puis perd la capacité d’acheter de la nourriture ou d’obtenir des soins. La perte d’une seule récolte peut provoquer une crise de plusieurs années sans moyens pour relancer la production et les revenus.

Éviter la famine nécessite donc une action simultanée sur trois plans : une réponse humanitaire urgente contre la faim et les maladies, un soutien économique et agricole préservant la capacité à produire et acheter de la nourriture, et une action politique et sécuritaire mettant fin à la violence et protégeant les civils. Une réponse limitée à un seul volet ne suffira pas à traiter les causes imbriquées de la crise.

Les avertissements internationaux ne doivent pas devenir des déclarations répétées sans résultats concrets. Le succès se mesurera à l’arrivée de nourriture auprès des personnes qui en ont besoin, au recul de la malnutrition, au rétablissement des revenus, à la possibilité pour les agriculteurs de cultiver et au redémarrage des services essentiels. D’ici là, des millions de Soudanais resteront menacés par la famine, non seulement à cause de la sécheresse, mais parce que la guerre les a privés des moyens d’y faire face.

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