L’or du Soudan et le sang de ses citoyens : qui protège les richesses nationales lorsque le pouvoir lutte pour sa survie ?
Les ressources naturelles du Soudan ne sont plus seulement un atout économique susceptible d’aider le pays à surmonter ses crises successives. Dans le contexte de la guerre, elles sont devenues étroitement liées à la lutte pour le pouvoir, à l’avenir de l’État et à sa capacité à protéger ses ressources et sa souveraineté.
L’or, qui devrait soutenir le développement, financer les services publics et contribuer à reconstruire l’économie, se trouve désormais au cœur de réseaux complexes d’intérêts et d’activités informelles. Parallèlement, les institutions publiques perdent leur capacité à contrôler le secteur, à le réglementer et à percevoir les recettes. Depuis l’extension des combats en avril 2023, les ressources minières occupent une place croissante dans les calculs économiques et militaires. Les zones d’extraction, les routes commerciales et les frontières deviennent des espaces où se croisent les intérêts des mineurs, des négociants, des autorités locales et des forces armées. Dans ce contexte, les informations faisant état de mineurs soudanais tués le 10 octobre dans des frappes attribuées à l’aviation égyptienne ont relancé une question fondamentale : comment un État incapable de garantir la sécurité des travailleurs dans les zones minières peut-il protéger ses richesses nationales et empêcher qu’elles deviennent une source d’instabilité, de corruption et de conflit ?
Selon le récit diffusé, la gravité de l’incident ne tient pas seulement aux victimes dans une zone minière du nord du Soudan. Elle concerne aussi les conditions de travail et la capacité de l’État à réglementer l’activité dans les régions frontalières et à protéger ceux qui en dépendent pour vivre. Le texte évoque des frappes attribuées à l’aviation égyptienne, des morts et des blessés, ainsi qu’un communiqué attribué à l’armée égyptienne concernant la lutte contre l’extraction illégale. Déterminer les responsabilités exige toutefois de vérifier indépendamment le lieu du bombardement, ses circonstances et les déclarations officielles, en examinant les preuves de terrain, les témoignages, les cartes et les coordonnées géographiques. Les récits ne doivent pas être présentés comme définitifs avant vérification. Le manque d’informations ne doit pas non plus servir à ignorer les droits des victimes ou à écarter une enquête transparente. La première responsabilité de l’État est d’établir la vérité, puis d’adopter les mesures juridiques et politiques appropriées.
Cette affaire éclaire un aspect essentiel de la crise économique : le lien entre richesse minière et faiblesse institutionnelle. L’or est une ressource majeure pour un pays confronté au recul de l’activité, à l’interruption de nombreux secteurs productifs et à des besoins croissants de reconstruction. Sa valeur réelle ne se mesure toutefois pas seulement aux quantités extraites, mais à la capacité de l’État à transformer ses recettes en bénéfices collectifs, à les intégrer dans une économie organisée et transparente et à empêcher que le contrôle des mines ou des routes de transport finance les conflits ou enrichisse des réseaux d’intérêts. Sans surveillance et avec des institutions financières et administratives affaiblies, il devient difficile de connaître la production réelle, de déterminer les recettes dues au Trésor, de contrôler les exportations et de garantir une part équitable aux communautés locales. L’écart entre les richesses du sous-sol et la pauvreté des habitants peut alors se creuser, faisant des ressources destinées au développement un facteur supplémentaire de crise.
Ces risques sont particulièrement importants dans l’exploitation minière artisanale, où de nombreux travailleurs affrontent des conditions professionnelles et sécuritaires difficiles. Ils peuvent manquer de soins, d’eau et de moyens de protection, tout en étant exposés aux effondrements de puits, aux accidents et aux conflits sur les sites de travail. Près des frontières s’ajoutent la contrebande et les différends de compétence juridique, renforçant la nécessité d’une réglementation. La lutte contre l’extraction illégale ne peut cependant reposer uniquement sur la sécurité ni laisser les mineurs à la merci du danger. Elle exige un cadre définissant les zones d’exploitation, délivrant les licences selon des règles transparentes, contrôlant les normes environnementales et professionnelles, protégeant les travailleurs et sanctionnant les infractions par des procédures équitables. Des alternatives économiques doivent également être proposées aux communautés dépendantes des mines, afin que travailler dans des conditions dangereuses ou hors du cadre légal ne soit pas leur seul choix.
Si les frappes évoquées ont eu lieu sur le territoire soudanais, le dossier dépassera la réglementation minière pour concerner la protection des ressources nationales et le respect de la souveraineté. Si les enquêtes établissent qu’elles se sont produites ailleurs ou dans d’autres circonstances, leurs résultats devront être clairement communiqués. Dans les deux cas, une enquête sérieuse est nécessaire : l’incertitude nuit aux droits des victimes et à la gestion des frontières. Si un usage illégal de la force est démontré, les autorités doivent agir diplomatiquement et juridiquement, demander l’établissement des responsabilités et une réparation conforme au droit. Cette démarche doit s’accompagner d’une révision des dispositifs de sécurité frontalière et d’une meilleure coordination avec les voisins pour prévenir de nouveaux incidents, sans accorder à quiconque un droit illimité d’utiliser la force ou de dépasser ses compétences.
Le traitement de l’incident ne peut être dissocié des critiques visant le pouvoir militaire d’Abdel Fattah al-Burhan et des interrogations sur sa capacité à protéger les citoyens et à gérer les ressources pendant la guerre. Préserver les richesses exige des institutions coordonnées : administrations minières et financières, douanes, police, justice et diplomatie, fondées sur des règles claires et des données vérifiables. Lorsque le pouvoir se concentre dans un cercle restreint, que la transparence recule et que les calculs militaires se mêlent à l’économie, le contrôle devient plus difficile et les ressources risquent davantage de devenir un terrain de concurrence entre centres de pouvoir. L’enquête sur les mineurs ne doit donc pas seulement identifier les auteurs du bombardement, s’il est confirmé. Elle doit aussi évaluer si les institutions soudanaises ont rempli leurs obligations de protection, de réglementation et de défense des droits des victimes.
Le texte diffusé critique vivement la réponse officielle, évoquant l’annonce d’une commission d’établissement des faits sans clarification du lieu du bombardement ni de ses auteurs. Une commission peut être nécessaire, mais elle ne remplace pas la reddition de comptes et ne suffit pas à démontrer le sérieux de l’État. Il faut publier les informations essentielles sur l’enquête, définir ses pouvoirs, garantir son indépendance des acteurs potentiellement concernés et annoncer ses conclusions selon un calendrier clair. Des preuves de frappes sur le territoire soudanais doivent fonder une position diplomatique précise. Si elles sont insuffisantes, la commission doit l’expliquer et distinguer ses conclusions des points restant à éclaircir. La vérité, qu’elle confirme ou contredise les attentes des autorités, reste la seule base pour protéger les droits et rétablir la confiance.
Les informations concernant la réaction égyptienne après la mort de citoyens égyptiens à Khartoum le 12 octobre alimentent parallèlement le débat sur les réponses des États lorsque leurs ressortissants sont menacés. Le texte évoque les chauffeurs Mohamed Lotfi et Akram Mohamed, tués lors de tirs au marché local du sud de Khartoum, ainsi qu’un autre Égyptien blessé, et le suivi du dossier par le ministère égyptien des Affaires étrangères. Si ces éléments sont confirmés, ils montrent que protéger les citoyens exige davantage que des condoléances : suivi des enquêtes, assistance aux blessés et identification des responsabilités. Les Soudanais sont en droit d’exiger le même sérieux, particulièrement dans un dossier touchant aux frontières et aux ressources. La vie d’un travailleur dans une mine isolée ne vaut pas moins que celle d’un citoyen dans la capitale, et sa faible visibilité publique ne doit pas diminuer l’attention portée à ses droits.
Cette question rejoint le dossier de Halaib et Shalatin, l’un des principaux différends frontaliers soudano-égyptiens. Les frontières ne sont pas de simples lignes : elles concernent aussi les ressources, les droits des habitants, les routes commerciales et les compétences juridiques. Tout incident frontalier nécessite donc une localisation et une qualification juridique précises, sans conclusions générales sur le contrôle territorial avant vérification. Le différend impose également au Soudan une démarche diplomatique et juridique durable, préservant les documents et les revendications officielles et mobilisant les institutions compétentes. Selon les déclarations rapportées, l’ancien Premier ministre Abdallah Hamdok avait appelé, au Caire en mars 2021, à aborder les sujets laissés sous silence, dont Halaib et Shalatin. La coopération économique et sécuritaire avec un voisin n’exige pas d’ignorer les désaccords, mais de les gérer avec clarté et sur un pied d’égalité.
La gestion des richesses est aussi liée aux relations extérieures entourant les transformations politiques du Soudan. Un article du Wall Street Journal du 4 novembre 2021 évoquait des contacts et des visites avant le coup d’État d’octobre, ainsi que des rencontres entre al-Burhan et des responsables égyptiens. Citant un conseiller du gouvernement soudanais, il rapportait que le chef du renseignement égyptien de l’époque, Abbas Kamel, aurait dit à al-Burhan que Hamdok devait partir. L’article mentionnait aussi une visite secrète d’al-Burhan au Caire à la veille du coup d’État pour obtenir du soutien. Ces informations restent attribuées au journal et à ses sources et ne constituent pas des faits judiciairement établis sans preuves supplémentaires. Elles soulèvent néanmoins des questions sur les interactions régionales et leurs effets sur les choix économiques et sécuritaires. Des institutions indépendantes et transparentes sont nécessaires pour empêcher que les ressources nationales entrent dans des accords échappant au contrôle public.
La guerre renforce ces interrogations en fragmentant l’économie. Production interrompue, infrastructures endommagées, commerce affaibli et besoins humanitaires croissants réduisent les ressources de l’État et accentuent la pression sur les secteurs encore capables de générer des revenus. Sans gestion transparente, les recettes de l’or peuvent perdre leur fonction de financement des services et de la reconstruction et devenir un enjeu entre réseaux concurrents. Réformer les mines fait donc partie de la reconstruction de l’État. Cela suppose de publier les données de production, d’exportation et de recettes, de développer la traçabilité et le contrôle, d’examiner les contrats et les licences et de combattre la contrebande et la corruption par la justice et les institutions financières, plutôt que par des campagnes sélectives.
Les mineurs artisanaux ne doivent pas être considérés uniquement comme un problème économique ou sécuritaire : de nombreuses familles dépendent de cette activité. Il faut distinguer les réseaux organisés profitant de la contrebande et de la corruption des travailleurs cherchant à vivre dans un contexte de possibilités limitées. Un secteur réglementé ne peut être construit en ignorant les conditions sociales poussant les habitants vers des zones dangereuses ou des activités informelles. Sécurité professionnelle, soins essentiels, coopératives, licences et incitations au respect des règles sont nécessaires, avec des sanctions contre les acteurs reconnus responsables de l’exploitation des travailleurs, de la pollution ou de la contrebande. Protéger la richesse commence par protéger ceux qui la produisent ; développement et justice sociale sont indissociables.
Une dépendance excessive aux ressources naturelles sans diversification expose également l’économie aux chocs. L’or peut générer des recettes importantes, mais ne peut seul reconstruire le pays, résoudre le chômage ou compenser les dommages à l’agriculture, à l’industrie et aux services. La réforme minière doit s’intégrer à une stratégie plus large soutenant les productions agricoles, animales et industrielles, les petites et moyennes entreprises, les infrastructures et l’emploi des jeunes. Les recettes publiques doivent financer l’éducation, la santé, l’eau, l’électricité et la reconstruction, plutôt que rester opaques. Le véritable indicateur de réussite n’est pas la quantité d’or extraite, mais son effet sur la vie des habitants et la stabilité du pays.
Cette stratégie dépend de l’arrêt de la guerre et du rétablissement de la légitimité institutionnelle. Un conflit prolongé empêche un environnement stable pour l’investissement, le contrôle et la planification, tandis que la division politique affaiblit les règles communes. Arrêter les combats, protéger les civils et garantir l’accès humanitaire sont donc des conditions du redressement économique. Des institutions militaires et sécuritaires professionnelles, soumises à une autorité civile dotée d’une légitimité populaire, pourraient également limiter l’imbrication des armes et des intérêts économiques. Les richesses nationales doivent appartenir au peuple à travers les institutions publiques, et non financer un conflit permanent ou renforcer des acteurs armés.
Les autorités doivent ainsi expliquer comment elles gèrent les ressources et protègent les travailleurs. Les Soudanais ont le droit de connaître les plans de réglementation, les contrôles sur l’or, les mesures contre la contrebande, l’utilisation des recettes et les garanties de sécurité pour les travailleurs et les communautés. Ils doivent aussi accéder aux résultats de l’enquête sur l’incident frontalier, si celui-ci s’est produit comme rapporté, et connaître les démarches diplomatiques entreprises. Demander ces informations n’est ni une trahison ni une hostilité envers l’État : c’est un contrôle citoyen normal et une condition de transparence et de responsabilité.
Les principes de souveraineté et de patriotisme n’ont de sens que traduits en politiques protégeant les personnes, les territoires et les ressources. Rejeter les interventions étrangères ne suffit pas sans gestion des frontières et défense des droits des citoyens. Parler de restauration de l’État ne suffit pas lorsque le contrôle de ses ressources se dégrade. Inversement, tout échec ne doit pas être réduit à une accusation non prouvée de dépendance. Les responsabilités doivent être établies par les preuves et chaque manquement ou violation confirmé doit être sanctionné. Il faut une critique ouvrant la voie à la réforme, plutôt qu’un discours de mobilisation aggravant les divisions sans traiter leurs causes.
La situation des mineurs pose finalement une question dépassant l’incident : les ressources resteront-elles disputées dans un État affaibli ou deviendront-elles une base de reconstruction et de protection ? La réponse dépend de la paix, des institutions, de la réglementation, de la lutte contre la corruption et la contrebande, de la transparence et de relations extérieures fondées sur les intérêts réciproques et la souveraineté. Elle dépend aussi de la disposition des autorités à rendre des comptes, à fournir des informations documentées et à agir si des violations ou des manquements sont établis.
Il est temps de traiter l’or comme une richesse nationale au service de la société, et non comme une marchandise disputée ou une ressource gagnant en importance à mesure que l’État s’affaiblit. Sa protection commence par des institutions capables d’appliquer le droit, de garantir les droits des travailleurs, de contrôler les recettes et d’empêcher leur utilisation dans les rivalités politiques et militaires. Retrouver la souveraineté exige davantage que des slogans : un État protégeant les personnes avant les ressources, demandant des comptes aux responsables avant d’exiger le silence des citoyens et mettant ses richesses au service du développement et de la paix. L’or pourra alors devenir un levier de redressement et le fondement d’une économie au service des Soudanais et des générations futures.
