D’Al-Jaili au Kordofan : cartographie des accusations d’utilisation de chlore dans la guerre au Soudan
À mesure que de nouvelles informations apparaissent sur une possible utilisation d’armes chimiques au Soudan, la carte géographique des accusations s’étend. Elle englobe désormais le nord de Khartoum et la raffinerie d’Al-Jaili, mais aussi d’autres sites situés au Kordofan.
De récents rapports affirment que les Forces armées soudanaises auraient développé des munitions contenant du chlore et les auraient utilisées pendant la guerre contre les Forces de soutien rapide.
L’élargissement de cette carte ne signifie toutefois pas que chaque incident allégué est automatiquement établi.
En 2025, les États-Unis ont officiellement conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en violation du droit international. La détermination des lieux, des opérations et des responsables de chaque incident nécessite cependant des enquêtes distinctes reposant sur des preuves techniques.
Cette question revêt une importance particulière depuis la publication, en septembre 2026, de nouveaux rapports faisant état d’un programme militaire clandestin consacré au développement et à la fabrication de munitions à base de chlore. Ces révélations pourraient conduire à un réexamen d’une série d’événements survenus sur le terrain depuis 2024.
Al-Jaili, le point de départ le mieux documenté
La raffinerie pétrolière d’Al-Jaili, au nord de Khartoum, est l’un des principaux sites associés aux accusations.
En octobre 2025, une enquête menée par France 24 en collaboration avec C4ADS a publié des conclusions présentées comme des preuves solides de l’utilisation de chlore en tant qu’arme lors d’attaques menées par les Forces armées soudanaises en septembre 2024, à proximité de la raffinerie.
L’Arms Control Association a ensuite cité cette enquête, affirmant que l’armée soudanaise avait largué des barils contenant du chlore afin de tenter de reprendre l’installation aux Forces de soutien rapide.
Al-Jaili revêt une importance particulière en raison de la valeur stratégique de la zone. La maîtrise de la raffinerie faisait partie de la lutte pour le contrôle des infrastructures essentielles situées autour de Khartoum.
L’existence d’images, de vidéos et d’autres éléments associés au site en a également fait l’un des principaux points de référence du débat international sur l’utilisation présumée de chlore au Soudan.
D’autres bases et installations militaires
Les enquêtes publiées en septembre 2026 ont élargi le nombre de sites susceptibles d’être associés au programme présumé.
Le Washington Post a fait état de documents évoquant des essais de munitions chimiques ainsi que leur stockage dans des installations militaires. Le nom de la base aérienne de Merowe, dans le nord du Soudan, figurait notamment dans des documents relatifs à l’entreposage présumé de bombes.
D’autres rapports ont également cité la base militaire de Gari parmi les sites associés à de supposées attaques au chlore en septembre 2024.
Si ces faits pouvaient être vérifiés, la présence de plusieurs sites permettrait aux enquêteurs de reconstituer la structure logistique du programme présumé, depuis le stockage et le transport jusqu’à l’utilisation des munitions.
Le Kordofan, nouveau volet du dossier
Des informations récemment diffusées au Soudan présentent le Kordofan comme l’une des régions où des munitions contenant du chlore auraient pu être acheminées.
Les sources citent le village de Tinna, dans la localité de Sodari au Kordofan du Nord, ainsi qu’Oum Fakroun, plus au sud, Al-Foula et d’autres secteurs du Kordofan occidental.
Ces informations nécessitent encore une enquête indépendante capable de déterminer la nature des substances employées, la date des incidents et l’identité des forces responsables.
Leur vérification serait néanmoins particulièrement importante, car elle étendrait la portée géographique des accusations bien au-delà de la région de Khartoum.
Si des traces chimiques identiques étaient découvertes sur des sites éloignés les uns des autres, les enquêteurs pourraient comparer les échantillons et les restes de munitions afin de déterminer si les opérations impliquaient un même type de projectile ou une source commune de substance chimique.
Pourquoi le Kordofan est-il stratégique ?
Le Kordofan occupe une position stratégique dans la guerre soudanaise, car il relie le centre du pays à ses régions occidentales et comprend plusieurs axes majeurs conduisant vers le Darfour.
De vastes parties de la région ont par conséquent connu des opérations militaires répétées, tandis que les lignes de contrôle et les zones d’influence se sont entremêlées.
Si l’utilisation d’une arme chimique était établie dans plusieurs régions du Kordofan, la nature du débat changerait profondément.
Il ne serait alors plus question d’un incident lié à une seule bataille, mais de la possibilité d’un schéma géographique récurrent.
Démontrer l’existence d’un tel schéma exige toutefois davantage qu’une simple ressemblance entre les témoignages. Il faudrait établir qu’une même substance chimique ou un même type de munition a été employé sur plusieurs sites, que les circonstances temporelles et militaires concordent et que les éléments observés ne peuvent pas être expliqués par d’autres causes.
Les symptômes ne suffisent pas
Les rapports consacrés aux armes chimiques font généralement état de suffocations, de difficultés respiratoires, de brûlures, d’odeurs fortes ou de nuages colorés.
Des témoignages de ce type ont été recueillis dans les enquêtes concernant le Soudan.
En septembre 2026, Euronews a présenté une enquête menée par d’anciens responsables de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Celle-ci évoquait des signes tels qu’une détresse respiratoire aiguë, des odeurs inhabituelles, des explosions accompagnées de couleurs différentes ainsi que des effets sanitaires et environnementaux à long terme.
L’équipe a estimé que ces indices, associés aux témoignages recueillis, justifiaient l’ouverture d’une enquête officielle.
Sur les plans médical et technique, ces symptômes ne peuvent toutefois pas constituer à eux seuls une preuve définitive de l’utilisation de chlore.
Les incendies, les fumées, les substances industrielles et les explosions conventionnelles peuvent provoquer certains effets similaires.
Il est donc indispensable d’analyser les échantillons et les munitions, puis de les relier précisément à chaque incident.
Quel rôle pour l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques ?
La pression croissante se concentre désormais sur l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, en sa qualité d’organisme international techniquement compétent dans ce domaine.
L’organisation dispose des moyens nécessaires pour identifier des produits chimiques, analyser des échantillons et inspecter des installations. Mener une enquête dans une zone de guerre exige cependant des arrangements sécuritaires et politiques complexes.
Cette difficulté explique les appels lancés en septembre par d’anciens experts de l’organisation en faveur d’une enquête indépendante.
D’anciens responsables interrogés par Euronews ont estimé que l’accumulation des informations, notamment les témoignages relatifs à un incident survenu en septembre 2024, devait conduire l’OIAC et les États parties à agir.
Qu’en est-il du stock présumé ?
L’élément le plus préoccupant des nouvelles enquêtes ne concerne pas uniquement l’utilisation de chlore, mais également l’existence supposée d’un stock de munitions.
Selon le Washington Post, certains documents comprenaient des messages faisant état d’un stock d’environ 290 munitions chimiques. Un autre message évoquait la fabrication de centaines de bombes, dont la majorité aurait été entreposée dans une installation militaire.
Si ces informations étaient confirmées, elles pèseraient lourdement dans l’enquête, car un stockage organisé diffère radicalement de l’utilisation improvisée d’une substance disponible sur un site militaire.
L’établissement du nombre exact de munitions nécessiterait néanmoins des registres, des preuves matérielles, des photographies authentifiées ou d’autres éléments indépendants.
Ces armes ont-elles été utilisées contre des civils ?
Cette question figure parmi les plus sensibles du dossier.
Les accusations américaines et les enquêtes journalistiques portent principalement sur l’utilisation présumée de chlore par les Forces armées soudanaises contre des positions associées aux Forces de soutien rapide.
La présence de populations civiles dans les zones de guerre rend toutefois indispensable la détermination précise des cibles.
Même lorsqu’un objectif militaire appartient aux Forces de soutien rapide, l’utilisation d’une substance chimique dans une zone habitée peut exposer les civils à de graves dangers.
Le droit international humanitaire impose en outre des règles strictes concernant le choix des moyens et des méthodes de guerre, tandis que les armes chimiques font l’objet d’une interdiction spécifique.
L’enquête ne doit donc pas seulement établir si du chlore était présent. Elle doit également déterminer où il a été utilisé, contre qui et quelle a été l’étendue des dommages causés.
Les autorités militaires démentent
Les autorités soudanaises nient avoir développé ou utilisé des armes chimiques.
Selon la réponse rapportée par le Washington Post, le gouvernement a affirmé que ses stocks de chlore étaient destinés à des usages civils et qu’il était disposé à les soumettre à la vérification d’une instance internationale compétente.
Les autorités avaient également constitué une commission chargée d’enquêter sur les accusations. D’après les conclusions citées par le journal, celle-ci n’aurait relevé aucune preuve de contamination chimique ou radioactive.
L’apparition de nouveaux documents a toutefois conduit d’anciens experts internationaux à réclamer la réouverture du dossier dans le cadre d’une enquête plus indépendante.
C’est précisément là que réside l’importance d’un mécanisme international : il permettrait de confronter et de vérifier les deux versions, plutôt que de se satisfaire du récit du gouvernement ou de celui de ses adversaires.
Quelles seraient les conséquences si les accusations étaient confirmées ?
Si l’utilisation d’armes chimiques par les Forces armées soudanaises était établie, les conséquences seraient majeures à trois niveaux.
Le premier serait politique, avec une intensification de la pression et de l’isolement internationaux.
Le deuxième serait juridique : les preuves pourraient permettre d’établir des responsabilités individuelles et d’engager des poursuites contre les personnes impliquées par l’intermédiaire des mécanismes judiciaires disponibles.
Le troisième serait militaire. La confirmation d’un programme de production de munitions signifierait que la communauté internationale devrait faire face non seulement aux conséquences d’incidents passés, mais aussi au risque de voir subsister un stock ou une capacité de fabrication.
Les sanctions américaines cherchent donc à empêcher l’accès aux technologies, aux biens et aux aides susceptibles d’être liés à ces capacités militaires, tout en maintenant des exceptions pour les besoins humanitaires essentiels.
Une guerre sur deux fronts : le terrain et la diplomatie
Alors que les combats se poursuivent sur le terrain, les deux parties se livrent également une bataille pour la légitimité internationale.
L’armée soudanaise cherche à s’imposer comme l’institution officielle de l’État, tandis que les Forces de soutien rapide tentent de préserver leurs positions politiques et militaires.
Le dossier des armes chimiques impose cependant une difficulté supplémentaire à l’armée. L’accusation ne porte pas uniquement sur un comportement opérationnel, mais également sur une éventuelle violation d’une convention internationale interdisant la mise au point, la fabrication, le stockage et l’utilisation de ces armes.
L’affaire pourrait donc peser sur les négociations et les pressions internationales, d’autant que les États-Unis continuent de la relier à leur régime de sanctions.
La vérité dépendra des laboratoires, pas des déclarations
En définitive, les déclarations politiques ne permettront pas de trancher la question centrale du dossier soudanais du chlore.
Si les documents publiés sont authentiques, une enquête internationale pourra rechercher des traces dans les sites qui y sont mentionnés.
Si les accusations sont exagérées ou erronées, une enquête indépendante pourra également le démontrer.
L’appel à une enquête répond donc moins à une prise de position politique qu’à la nécessité de faire toute la lumière sur un dossier extrêmement grave.
D’Al-Jaili à Merowe, du nord de Khartoum au Kordofan, plusieurs catégories d’informations se superposent désormais : enquêtes journalistiques, documents, photographies, témoignages, conclusions officielles américaines et démentis soudanais.
Aucun de ces éléments ne peut toutefois constituer un jugement définitif avant d’avoir été soumis à une méthode d’enquête indépendante.
En attendant, trois faits structurent le dossier : les États-Unis considèrent le gouvernement soudanais comme responsable de l’utilisation d’armes chimiques et lui ont imposé de nouvelles sanctions en 2026 ; de récentes enquêtes internationales et journalistiques ont présenté des éléments supplémentaires concernant un programme présumé de munitions chimiques ; enfin, les autorités soudanaises rejettent ces accusations et demandent qu’elles soient prouvées.
Entre ces deux versions, le Soudan reste confronté à une affaire dont les conséquences pourraient largement dépasser le conflit actuel. Elles pourraient affecter ses relations avec la communauté internationale, l’avenir de son commandement militaire, le processus de reddition des comptes et sa capacité à sortir d’une guerre ayant provoqué le déplacement de millions de personnes et d’immenses destructions.
La conclusion ne viendra pas des communiqués politiques, mais d’éléments susceptibles d’être examinés et vérifiés par une instance internationale indépendante.
