L’armée soudanaise fait appel à l’Iran pour soutenir sa guerre contre les Forces de soutien rapide : le basculement de l’équilibre des forces
Au cœur de la guerre dévastatrice qui a éclaté au Soudan en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, un facteur extérieur décisif est apparu et a profondément modifié l’équilibre des forces sur le terrain. Au cours des premiers mois du conflit, l’armée soudanaise ne souffrait pas seulement d’un manque de volonté de combattre, mais également d’un déficit stratégique en capacités aériennes et en drones, dont les Forces de soutien rapide ont tiré parti pour se déployer et progresser. Le recours à l’Iran, avec le soutien indirect du mouvement houthi, a toutefois constitué le principal tournant de la guerre. Cet article examine comment l’armée soudanaise a exploité le soutien iranien pour modifier la trajectoire du conflit, ainsi que les répercussions tactiques et stratégiques de cette alliance sans précédent.
La fracture technologique et le début de la guerre
Lorsque les combats ont éclaté en avril 2023, les Forces de soutien rapide disposaient d’une grande souplesse opérationnelle et d’une capacité à se déployer rapidement dans les villes et les quartiers résidentiels. À l’inverse, l’armée soudanaise s’appuyait sur son arsenal conventionnel composé de chars et d’artillerie, mais elle était dépourvue de « l’œil dans le ciel » et de drones, devenus indispensables dans les guerres modernes pour assurer la reconnaissance et cibler des mouvements rapides.
Cette faiblesse a permis aux Forces de soutien rapide de prendre le contrôle de vastes territoires, notamment de larges portions de la capitale, Khartoum. C’est à ce moment que le commandement de l’armée, et plus particulièrement la faction islamiste influente en son sein, a compris que la victoire sur le terrain exigeait de combler rapidement ce déficit technologique.
L’Iran, à la recherche d’un point d’ancrage dans la région, apparaissait alors comme le partenaire idéal pour répondre à ce besoin, d’autant que Téhéran dispose d’une vaste expérience dans la fabrication et l’utilisation de drones à faible coût et à haute efficacité.
Le tournant sur le terrain : la reconquête de Khartoum et le rôle des drones iraniens
Selon un rapport de The Century Foundation, une part importante du changement de dynamique sur le terrain, qui a permis à l’armée soudanaise de reprendre de vastes zones de Khartoum au début de 2025, est directement attribuable à l’amélioration de ses capacités en matière de drones, notamment grâce aux systèmes iraniens de type Mohajer-6.
Ces drones ont donné à l’armée soudanaise la capacité d’assurer une surveillance permanente, d’identifier les positions des Forces de soutien rapide et de mener des frappes de précision contre les convois de ravitaillement et les centres de commandement.
Les systèmes radar iraniens ont également contribué au renforcement des défenses aériennes, réduisant ainsi la capacité des Forces de soutien rapide à utiliser leurs drones commerciaux piégés, qui infligeaient auparavant de lourdes pertes à l’armée.
Ce soutien aérien et technologique a constitué le facteur déterminant permettant de briser l’impasse sur les fronts urbains de Khartoum.
L’alliance idéologique : dépasser les contradictions confessionnelles
L’un des aspects les plus surprenants de cette guerre réside dans l’alliance entre l’armée soudanaise, dominée par une faction islamiste sunnite, et l’Iran ainsi que les Houthis, qui appartiennent au courant religieux zaïdite.
Historiquement, l’armée soudanaise avait engagé des troupes au sein de la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite contre les Houthis au Yémen. Comment cette contradiction a-t-elle donc pu être surmontée ?
Le rapport estime que les intérêts militaires et politiques actuels ont pris le dessus sur les divergences confessionnelles. La faction islamiste au sein de l’armée soudanaise a besoin d’armes, de technologies et d’un soutien extérieur pour préserver son influence au sein de l’alliance militaire, notamment dans un contexte de sanctions et de pressions internationales croissantes.
De leur côté, les Houthis et l’Iran ont besoin de nouvelles voies de transit sûres afin de contourner le blocus qui affecte les routes traditionnelles de contrebande passant par le golfe d’Aden et le détroit de Bab el-Mandeb. Ce rapprochement fondé essentiellement sur la convergence des intérêts a ainsi donné naissance à un partenariat militaire efficace sur le terrain.
Le rôle des alliés de l’armée : la Brigade al-Baraa ibn Malik et les sanctions internationales
L’utilisation du soutien iranien ne s’est pas limitée aux unités régulières de l’armée. Elle s’est également étendue à ses alliés armés. Le rapport met en lumière la Brigade al-Baraa ibn Malik, une faction armée combattant aux côtés de l’armée.
Cette brigade n’a pas été un simple bénéficiaire passif des livraisons d’armes : elle aurait reçu directement une formation et des armes de la part du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien, selon des informations confirmées par le département du Trésor américain en septembre 2025.
L’utilisation de ce soutien par des factions telles que la Brigade al-Baraa ibn Malik a suscité de graves préoccupations en matière de droits humains. Des membres de cette brigade auraient été impliqués dans des arrestations arbitraires, des actes de torture et des exécutions extrajudiciaires visant des personnes soupçonnées d’être liées aux Forces de soutien rapide ou à certaines composantes tribales.
Cela montre que le soutien iranien ne renforce pas seulement les capacités militaires de l’armée : il contribue également à exacerber les violations des droits humains ainsi que les violences à caractère confessionnel et tribal dans les zones de conflit.
Les répercussions sur les motivations en faveur d’une désescalade
Le département du Trésor américain a affirmé en octobre 2024 que le soutien militaire et diplomatique provenant de l’Iran et de la Russie avait contribué à renforcer les capacités de l’armée soudanaise, tout en affaiblissant ses incitations à la désescalade.
Lorsqu’une partie au conflit bénéficie d’une supériorité technologique croissante grâce à un soutien extérieur, elle est moins incitée à s’asseoir à la table des négociations. Le soutien iranien a donné à l’armée soudanaise la conviction qu’une victoire militaire était possible, prolongeant ainsi la guerre et augmentant le coût des pertes humaines et matérielles.
Le recours de l’armée soudanaise à l’Iran pour soutenir sa guerre contre les Forces de soutien rapide constitue un exemple de la manière dont les guerres civiles peuvent se transformer en terrains d’affrontement par procuration entre puissances régionales. Le soutien iranien n’a pas été une simple assistance ponctuelle : il a constitué une bouée de sauvetage tactique qui a modifié la trajectoire de la guerre à Khartoum, approfondi les divisions internes et rendu la solution politique encore plus lointaine.
Cette alliance fondée sur la convergence des intérêts montre que les idéologies qui structurent les conflits dans la région sont devenues extrêmement flexibles dès lors que la survie et le contrôle sont en jeu.
