Politique

Jibril l’aveugle… l’intermédiaire de l’alliance du sang entre les Houthis et les Chabab


Le Wall Street Journal a révélé l’existence d’une « coopération secrète » entre le mouvement houthi au Yémen et le mouvement somalien des Chabab, lié à Al-Qaïda.

Selon le journal américain, cette évolution sécuritaire ouvre un nouveau front pour les États-Unis et leurs alliés dans une région qui abrite l’une des voies maritimes les plus sensibles au monde.

Derrière cette alliance se trouve toutefois une personnalité somalienne qui a joué le rôle d’intermédiaire entre les deux parties : Jibril « l’aveugle » Yahya Ali, qui est passé du statut de trafiquant d’armes et d’intermédiaire commercial à celui de principal intermédiaire entre les Houthis et les Chabab.

Selon l’enquête, Jibril a contribué à organiser l’obtention par le mouvement somalien d’armes militaires sophistiquées auprès des Houthis, avant leur acheminement à travers le golfe d’Aden vers le territoire somalien.

Le journal décrit cette relation comme une alliance entre deux parties dont la coopération aurait été difficilement imaginable par le passé, en raison de leurs divergences confessionnelles et politiques. Toutefois, les intérêts militaires et financiers les ont poussées à dépasser ces différends.

Un accord réciproque… des armes contre de l’argent et de l’influence

Selon l’enquête, les Chabab avaient besoin d’armes plus sophistiquées et de compétences militaires avancées, tandis que les Houthis disposaient de capacités technologiques et militaires développées, mais avaient besoin d’argent et cherchaient à étendre leur influence au-delà du Yémen.

Le journal affirme que, depuis environ 2023, Jibril servait d’intermédiaire entre les deux parties, se déplaçant secrètement entre le Yémen et la Somalie. Les Houthis lui auraient fourni un logement à Sanaa ainsi que de faux documents d’identité yéménienne.

En 2024, les Chabab ont envoyé au Yémen l’un de leurs commandants pour travailler aux côtés de Jibril, muni d’une longue liste d’armes que le mouvement souhaitait obtenir, notamment des missiles antiaériens, des roquettes Katioucha, des fusils de précision, des drones d’attaque, des missiles antichars, ainsi que des équipements de vision nocturne.

L’importance de cette filière ne se limite toutefois pas au transfert d’armes. Les informations rapportées par le Wall Street Journal font également état du déplacement de combattants des Chabab vers le Yémen afin d’y recevoir une formation à l’utilisation d’armes sophistiquées, à la fabrication d’engins explosifs plus meurtriers et au pilotage de drones.

Selon des estimations du renseignement américain citées par le journal, au moins 100 membres des Chabab ont reçu une formation auprès des Houthis. Certaines formations portaient notamment sur des technologies liées aux drones, aux systèmes de commande et au pilotage à distance.

La mort de l’intermédiaire ne met pas fin au réseau

En février 2026, Jibril a trouvé la mort alors qu’il se déplaçait en voiture avec son épouse près de la ville d’Al-Ghaydah, dans l’est du Yémen. Selon des sources américaines citées par le journal, il a été tué dans une frappe aérienne américaine visant le véhicule.

Le Wall Street Journal décrit la scène de manière dramatique, indiquant qu’un missile américain a transpercé le toit de la voiture et tué Jibril sur-le-champ, tandis que son épouse est parvenue à quitter le véhicule.

Cependant, la mort de l’homme qui avait joué un rôle essentiel dans l’établissement de cette relation n’a pas entraîné l’effondrement du réseau. Selon l’enquête, les Chabab lui ont désigné un remplaçant pour poursuivre leurs activités au Yémen, tandis que les transferts d’armes et la coordination entre les deux parties se sont poursuivis.

C’est précisément là que réside le principal problème pour Washington : l’affaire ne dépend désormais plus d’un seul individu, mais d’un réseau d’intérêts susceptible de perdurer après la disparition de l’intermédiaire qui l’avait mis en place.

Du trafic d’armes à la coopération opérationnelle

L’aspect le plus préoccupant de cette nouvelle évolution réside, selon l’enquête, dans le passage d’une simple transaction commerciale destinée à obtenir des armes à un niveau de coopération plus stratégique.

En juin, une délégation houthie a traversé le golfe d’Aden et atteint le sud de la Somalie, avant de se rendre dans des zones sous l’influence des Chabab pour rencontrer leurs dirigeants.

Selon les informations rapportées par le journal, les discussions ont porté sur la possibilité de coordonner certaines actions, ainsi que sur des promesses houthies de fournir des armes plus sophistiquées et des formations supplémentaires.

La Somalie, qui représentait jusqu’alors pour les Houthis une source potentielle de financement et d’armes, pourrait ainsi devenir une nouvelle plateforme de surveillance et d’opérations de l’autre côté du golfe d’Aden.

Les répercussions de cette alliance dépassent les frontières du Yémen et de la Somalie, puisque les deux pays se trouvent de part et d’autre du golfe d’Aden, l’une des principales voies maritimes reliant l’océan Indien à la mer Rouge et au canal de Suez.

Le Wall Street Journal met en garde contre le fait que le renforcement des capacités des Chabab, conjugué à l’expérience acquise par les Houthis dans l’utilisation de missiles et de drones, pourrait donner aux deux parties une capacité accrue d’influer sur le trafic des navires commerciaux.

Un « problème mondial » pour Washington

Le général américain Dagvin Anderson, commandant des forces américaines en Afrique, résume la gravité de cette évolution en affirmant que les Chabab obtiennent des armes et des formations plus sophistiquées, tandis que les Houthis élargissent leur champ d’action géographique et acquièrent un point d’appui susceptible de déstabiliser l’une des principales voies économiques du monde.

Anderson déclare dans l’enquête : « Ce n’est pas seulement un problème régional ; il a des répercussions mondiales. »

C’est probablement le point le plus important de cette affaire : Washington ne fait pas nécessairement face à une alliance idéologique cohérente, mais à un partenariat pragmatique entre deux groupes armés qui ont découvert que leurs intérêts communs pouvaient l’emporter sur leurs divergences passées.

Pour les États-Unis, le risque ne réside donc pas uniquement dans l’accès des Chabab à des armes plus sophistiquées, mais également dans la possibilité de voir émerger un système de coopération transcendant la mer Rouge et le golfe d’Aden, combinant l’expertise des Houthis dans le domaine des missiles et des drones avec les ressources financières et la présence sur le terrain des Chabab.

Dans une région où les conflits au Yémen, en Somalie et en mer Rouge se croisent avec les enjeux de sécurité énergétique ainsi qu’avec la rivalité entre Israël et l’Iran, cette coopération pourrait marquer le début d’une phase encore plus complexe, dans laquelle le golfe d’Aden lui-même deviendrait un nouveau théâtre de confrontation.

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