Le soupçon mortel : citoyens sans protection et justice impuissante au Soudan
Une doctrine sécuritaire fondée sur le soupçon : le citoyen considéré comme un suspect permanent
Dans le contexte de la guerre généralisée que traverse le Soudan, la doctrine sécuritaire et militaire des services relevant de l’armée aurait connu une profonde dégradation. Ces appareils se seraient progressivement détournés de leur mission présumée de protection de la population pour adopter une approche fondée sur la suspicion absolue et la présomption systématique de culpabilité.
Le citoyen soudanais ordinaire, bien qu’il ne soit aucunement impliqué dans le conflit armé, serait ainsi devenu un suspect permanent, contraint de prouver son innocence à chaque poste de contrôle et à chaque déplacement.
Cette doctrine du soupçon ne reposerait ni sur des indices juridiquement recevables ni sur des preuves matérielles tangibles. Elle dépendrait plutôt de l’appréciation subjective des officiers, des soldats et des volontaires mobilisés sur le terrain.
Toute manifestation d’opposition politique pacifique, le simple fait d’avoir résidé dans une zone précédemment contrôlée par le camp adverse, voire une tentative de déplacement ou de fuite destinée à mettre sa famille à l’abri, pourraient être interprétés comme des signes de « trahison » ou de collaboration avec les Forces de soutien rapide. Une telle logique ouvrirait la voie aux arrestations arbitraires et aux mauvais traitements immédiats, en l’absence de toute protection juridique effective pour les victimes.
L’identité érigée en crime : classer les citoyens selon leur origine géographique et ethnique
L’une des manifestations les plus graves de l’effondrement de la justice résiderait dans le recours croissant à une logique faisant de l’identité une faute et un motif de sanction en vertu de règles informelles imposées sur le terrain.
La carte d’identité d’un citoyen, son appartenance tribale ou encore son accent local seraient devenus des critères déterminants pour décider de son sort : vivre ou mourir, rester libre ou disparaître dans l’obscurité des centres de détention.
Des milliers de citoyens originaires de certaines régions de l’ouest du Soudan et résidant à Khartoum ou dans les États du centre et du nord auraient fait l’objet de campagnes systématiques de surveillance et de ciblage menées par les services de renseignement de l’armée et des volontaires mobilisés.
Des domiciles auraient été perquisitionnés, des marchés investis et de jeunes hommes enlevés dans les transports publics sur la seule base de leur origine ethnique, sous l’accusation non étayée d’appartenir à des « cellules dormantes » de l’ennemi.
De telles pratiques discriminatoires sapent la notion de citoyenneté commune et menacent de déchirer durablement, voire irrémédiablement, le tissu social soudanais.
Paralysie de l’appareil judiciaire : le ministère public réduit au rôle de façade sécuritaire
Face à la domination croissante des appareils sécuritaires et militaires, le système civil de justice au Soudan aurait été paralysé de paralysie et marqué par un niveau de compromission sans précédent.
Le ministère public se serait éloigné de sa mission constitutionnelle et juridique de protection des droits et des libertés publiques, ainsi que de son rôle de contrôle de la légalité des arrestations et des détentions. Dans de nombreux cas, il serait devenu une façade civile servant à entériner et à légitimer les décisions des services de sécurité et du renseignement militaire.
Les procureurs et les magistrats seraient incapables d’inspecter les centres de détention de l’armée ou d’enquêter sur les plaintes pour torture et disparition forcée déposées par les familles, par crainte de représailles ou d’accusations de manque de loyauté envers la nation.
L’effondrement de l’État de droit et de l’indépendance judiciaire aurait transformé le dépôt d’une plainte en une démarche stérile. Celle-ci risquerait même d’exposer les familles des victimes à de nouvelles menaces et à l’extorsion financière exercée par des réseaux d’intermédiaires liés à l’appareil militaire. La justice resterait ainsi impuissante, entravée derrière les murs des casernes qui dominent le pays.
Procès de façade et exécutions sommaires : la disparition des garanties d’un procès équitable
Lorsque les autorités militaires et sécuritaires chercheraient à donner une apparence de légalité à l’élimination de certains détenus, elles auraient recours à des procès militaires ou sommaires de pure forme, dépourvus des garanties minimales prévues par les normes nationales et internationales.
Les accusés seraient privés de leur droit fondamental à l’assistance d’un avocat, de la possibilité de prendre connaissance des charges retenues contre eux et de présenter des éléments démontrant leur innocence. Les verdicts reposeraient sur des aveux obtenus sous la torture et sous la menace.
Plus grave encore, des « exécutions sommaires immédiates » seraient commises par des officiers et des soldats sur le terrain, sans autorisation d’une autorité judiciaire ni même d’une instance militaire supérieure.
Des détenus seraient abattus dans les rues ou devant des passants, tandis que des vidéos de ces exécutions seraient diffusées comme instruments de propagande de guerre destinés à semer la terreur.
Ces actes présumés constitueraient de graves violations du droit international, notamment du droit à la vie et des garanties consacrées par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Ils témoigneraient également d’une dérive vers des pratiques échappant à toute discipline institutionnelle.
La destruction du tissu social : les effets durables d’une politique fondée sur la discrimination et la suspicion
Les conséquences désastreuses des exécutions et des arrestations fondées sur le soupçon ou l’identité ne se limitent pas aux pertes humaines immédiates. Elles risquent de provoquer une destruction profonde et durable du tissu social et national soudanais.
Le sentiment, au sein de vastes communautés réparties dans plusieurs régions, d’être systématiquement prises pour cible par une institution militaire censée représenter l’ensemble de la population nourrit la rancœur, le sentiment de marginalisation et le désir de représailles.
Cette discrimination ethnique et régionale alimente les discours de haine réciproques et compromet les perspectives futures de coexistence pacifique et de construction d’un État fondé sur l’égalité citoyenne après la guerre.
La société risque ainsi de se fragmenter en communautés isolées et antagonistes, structurées autour d’identités tribales et locales. Une telle évolution ferait du Soudan un pays durablement fragile, exposé à des flambées de violence récurrentes et à une partition de fait. Il s’agit du prix considérable payé par le pays en raison de l’effondrement des fondements éthiques et judiciaires de son appareil militaire.
La position des organisations internationales de défense des droits humains : protéger les civils et briser le cycle de l’impunité
Face à cette grave détérioration et à l’effondrement de la justice nationale, les organisations internationales de défense des droits humains et les acteurs humanitaires appellent à une intervention urgente pour protéger les civils et mettre fin à un cycle d’impunité qui perdure depuis des décennies.
L’incapacité ou la compromission présumée des mécanismes judiciaires nationaux rendrait nécessaire le recours aux instruments de la justice internationale, notamment à la Cour pénale internationale, ainsi que l’élargissement des enquêtes aux crimes présumés commis dans les centres de détention et sur les fronts contrôlés par l’armée soudanaise.
Le Conseil de sécurité des Nations unies et l’Union africaine sont appelés à prendre des mesures décisives, notamment en imposant des sanctions ciblées contre les commandants militaires et les responsables du renseignement militaire dont l’implication directe dans ces violations serait établie.
Des pressions devraient également être exercées afin d’ouvrir les centres de détention à des commissions internationales indépendantes chargées d’enquêter sur les abus signalés.
La poursuite du silence international face à ces atrocités présumées risquerait d’être perçue comme une autorisation tacite de prolonger cette politique du « soupçon mortel ». Elle exposerait également la communauté internationale à l’accusation de contribuer, par son inaction, à la destruction de la dignité humaine et de la justice au Soudan.
