Un nouveau conflit s’intensifie : les jeunes des Frères musulmans se retournent contre leurs dirigeants
La lutte pour l’influence au sein des Frères musulmans ne s’est pas apaisée. Les jeunes membres de l’organisation ont désormais déclenché une forme de rébellion en raison des divisions internes, dans une crise qui secoue profondément les différentes factions rivales.
Au cours des derniers mois, les Frères musulmans, classés comme organisation terroriste dans plusieurs pays, ont traversé une succession de crises. Entre les affrontements entre leurs différentes factions, les interdictions de plus en plus nombreuses et la montée de la contestation parmi les jeunes membres face à la direction, l’organisation est confrontée à une situation particulièrement difficile.
Face à l’élargissement du phénomène de retrait organisationnel et de départs de membres, la direction a tenté de contenir la colère des jeunes en proposant des initiatives d’apaisement et en leur promettant l’accès à des postes de direction à l’avenir, à condition qu’ils poursuivent leur engagement au sein de l’organisation.
Cependant, ces initiatives n’ont pas permis de résoudre la crise que traverse le mouvement.
En raison de la rébellion d’un grand nombre de jeunes membres et de leur refus de participer aux activités organisationnelles habituelles, notamment aux réunions des « familles » des Frères musulmans — des réunions éducatives et organisationnelles organisées au sein de la plus petite unité structurelle appelée « famille » — la direction du mouvement, en Égypte comme à l’étranger, a été contrainte de dissoudre un grand nombre de ces cellules en raison de l’absence massive de leurs membres.
La direction de l’organisation à l’étranger a également annulé plusieurs camps de formation, réunions, séminaires éducatifs et activités militantes à la suite du faible taux de participation des jeunes, selon les mêmes sources.
Les sources indiquent que l’une des principales raisons ayant poussé les jeunes à se rebeller contre l’organisation et à ignorer les directives de leurs dirigeants réside dans le sentiment d’abandon de la part des responsables du mouvement. Ceux-ci seraient davantage préoccupés par leurs intérêts personnels, l’obtention de nationalités étrangères pour eux-mêmes et leurs familles ainsi que le développement de leurs propres projets économiques hors d’Égypte, sans apporter un soutien suffisant aux jeunes membres, notamment concernant le logement, les conditions de vie ou la régularisation de leur situation juridique dans les pays d’exil.
Les sources ont précisé que certains jeunes opposés à la direction avaient joué des rôles influents dans des dossiers organisationnels importants et occupé des postes de responsabilité, aussi bien au sein du front dirigé par Salah Abdel Haq, médiatiquement appelé « Front de Londres », qu’au sein du front de Mahmoud Hussein, connu sous le nom de « Front d’Istanbul ».
Parmi eux figure Hussein Reda, gendre de Naguib Al-Zarif, membre du Conseil consultatif général des Frères musulmans. Hussein Reda avait pris la tête du secteur jeunesse du front de Salah Abdel Haq après la scission des différentes factions en 2021. Il dirigeait notamment les campagnes de réponse contre le front de Mahmoud Hussein avant de se retirer récemment de toute activité organisationnelle.
Selon les sources, Hussein Reda et plusieurs autres responsables de la jeunesse ont choisi de suspendre leurs activités en raison de leur désillusion face à la situation de l’organisation et de leur conviction que leurs efforts ne produisent plus de résultats concrets. Ils avaient pourtant placé de grands espoirs dans la direction actuelle du Front de Londres, représentée par Salah Abdel Haq et son bureau administratif exerçant les fonctions du Bureau de la Guidance, afin de sortir l’organisation de l’impasse dans laquelle elle se trouve depuis plusieurs années.
Ce n’est pas une première
Ce n’est pas la première fois que des groupes de jeunes quittent les structures organisationnelles du mouvement. Plusieurs précédents existent, notamment en 2015 avec la création de la faction de jeunesse associée à Mohamed Kamal. D’autres départs se sont produits de manière discrète ou plus médiatisée.
Parmi les figures ayant récemment quitté l’organisation figure le réalisateur Ezz Eddine Douidar, qui a abandonné ses activités militantes pour se consacrer à une émission consacrée au cinéma. Il avait également participé à la gestion de campagnes numériques affiliées aux Frères musulmans, notamment la campagne « Isnad », coordonnée avec d’autres réseaux numériques du mouvement sur les réseaux sociaux et destinée à cibler ses adversaires.
Contrairement à Douidar, d’autres jeunes ont choisi de critiquer ouvertement le mouvement sur les réseaux sociaux. C’est notamment le cas de Hassan Al-Ashri, ancien cadre de jeunesse qui avait suivi l’organisation depuis l’Égypte jusqu’au Soudan puis à la Turquie avant de s’en séparer et de quitter la Turquie. Il a ensuite lancé une campagne de critique des pratiques et des dirigeants des Frères musulmans sous le titre « L’un des Frères ».
Cette initiative a provoqué une réaction hostile de la direction, qui a tenté de discréditer son image et de faire taire sa voix en affirmant qu’il était manipulé par des acteurs extérieurs.
Dans le même esprit, Ahmed Barakat, connu dans les prisons égyptiennes sous le nom d’« Ahmed Malek », a également lancé une campagne critique contre les Frères musulmans après sa libération récente, à l’issue de dix années d’emprisonnement pour appartenance à l’organisation.
Il a appelé à la dissolution du mouvement et à l’arrêt de toute confrontation avec l’État égyptien, estimant que ces mesures pourraient ouvrir la voie à davantage d’efforts destinés à obtenir la libération des détenus issus de l’organisation qui s’en sont détachés après avoir découvert, selon lui, sa véritable nature.
Les appels lancés par Barakat et d’autres dissidents ont rencontré un certain écho parmi les bases des Frères musulmans en Égypte, notamment parce qu’ils mettent en avant l’idée que le conflit avec l’État égyptien n’a servi que les intérêts des dirigeants du mouvement, lesquels auraient accru leurs avantages personnels et accumulé des richesses à l’étranger tandis que les prisonniers et leurs familles continuaient à souffrir.
Selon les sources, la direction suprême de l’organisation a adopté des mesures strictes face à ces actes de rébellion. Ces mesures incluent la suppression des aides financières versées aux familles des détenus, connues sous le nom d’« allocations de subsistance », ainsi que le licenciement des jeunes dissidents employés dans des institutions liées aux Frères musulmans. Ce fut notamment le cas de Hassan Al-Ashri, renvoyé de la chaîne Mekameleen affiliée au mouvement.
De leur côté, les jeunes opposants ont commencé à s’éloigner des principaux centres d’influence des Frères musulmans à l’étranger. Certains ont choisi d’émigrer vers des pays éloignés des réseaux traditionnels de l’organisation, comme la Nouvelle-Zélande ou le Canada.
D’autres ont préféré rester en Turquie tout en s’installant dans des villes où la présence du mouvement est moins importante, notamment Ankara, Bursa ou Izmir.
Certains ont tenté de retourner en Égypte par les voies légales officielles. Toutefois, selon les sources, l’organisation les aurait pris pour cible en déposant des plaintes contre eux dans leurs pays de résidence, les accusant d’activités d’espionnage. Plusieurs d’entre eux auraient été arrêtés et demeurent sous enquête.
Il convient également de souligner que la contestation de la direction suprême des Frères musulmans ne se limite plus aux jeunes cadres. Ces dernières années, plusieurs dirigeants de haut rang ont suspendu leur adhésion ou quitté le mouvement.
Parmi eux figurent Ali Batikh et Ahmed Abdel Rahman, membres du Conseil consultatif. Ce dernier avait notamment dirigé ce qui était appelé le « Bureau de crise à l’étranger » et comptait parmi les responsables de la faction de Mohamed Kamal, aujourd’hui connue sous le nom de « Courant du Changement », avant de s’en séparer. Amir Bassam, lui aussi membre du Conseil consultatif, fait également partie des dissidents.
D’autres anciens responsables ont adopté une position ouvertement critique à l’égard de la direction actuelle, notamment Ashraf Abdelghaffar, ancien membre du Conseil consultatif général et ancien responsable de la région Asie centrale au sein de l’Organisation internationale des Frères musulmans. Celui-ci a concentré ses critiques sur la direction du mouvement, qu’il accuse de « déviation méthodologique ».
