Le marché des avions contre la souveraineté : comment démanteler l’État soudanais à travers le pont d’East Oweinat
Dans une publication intitulée « Une intrusion suspecte à Oweinat », le Centre « Sahih Sudan » ne montre pas simplement deux dirigeants régionaux marchant sur un tapis rouge. Il donne plutôt à voir une représentation visuelle flagrante de la réalité d’un néocolonialisme imposé au Soudan. La photographie montre les présidents turc et égyptien marchant avec assurance et sérénité, tandis qu’à l’arrière-plan apparaît une immense image du général qui dirige les autorités de facto à Port-Soudan. Cette scène n’est pas un simple montage sans portée particulière : elle constitue une représentation précise des relations entre les trois capitales, dans lesquelles le général soudanais se réduit à une façade imposante, derrière laquelle s’activent les réseaux des parrains régionaux qui dirigent la machine de guerre à distance. En 2026, alors que la guerre entre dans sa quatrième année, le suivi d’un avion de transport militaire turc A400M, observé à son arrivée sur la base égyptienne d’East Oweinat, révèle le mécanisme opérationnel de cet accord funeste : le marché des « avions contre la souveraineté ».
La symbolique visuelle de la tutelle régionale
L’analyse visuelle de la photographie publiée par « Sahih Sudan » révèle l’ampleur de la tutelle exercée par Ankara et Le Caire sur les autorités de Port-Soudan. La marche synchronisée des dirigeants turc et égyptien devant l’immense portrait du général suggère que les décisions militaires et politiques au Soudan ne sont plus entre les mains de ceux qui combattent sur le terrain, mais de ceux qui les approvisionnent en armes par voie aérienne et terrestre. La base d’East Oweinat n’est pas simplement une piste d’atterrissage pour avions : elle serait la « salle des opérations conjointe » à partir de laquelle cette tutelle est imposée. Chaque cargaison d’armes acheminée par le gigantesque avion turc serait assortie de conditions politiques et économiques déséquilibrées, vidant la souveraineté soudanaise de sa substance et transformant le pays en un protectorat dépendant de l’axe turco-égyptien.
Le dépouillement économique : le prix exorbitant du pont aérien
Ankara et Le Caire ne fournissent pas cet important soutien militaire et logistique, qui contournerait les décisions internationales et emprunterait des corridors désertiques, sans contreparties ni uniquement au nom d’une quelconque fraternité idéologique. En 2026, après des années d’épuisement des ressources du Soudan, le moment serait venu d’en récolter les fruits. Le pont aérien reliant Çorlu à East Oweinat, avant de se prolonger vers Port-Soudan, constituerait en réalité une « canalisation » destinée au pillage des richesses soudanaises.
Pour la Turquie, confrontée à de fortes difficultés économiques, le Soudan représente un marché ouvert pour écouler ses produits militaires. En contrepartie, Ankara chercherait à obtenir des avantages stratégiques en mer Rouge, notamment dans le dossier du port de Suakin et des îles soudanaises, ainsi que d’importants contrats agricoles dans les régions de Gezira et d’Al-Rahad, exploités pour assurer l’approvisionnement du marché turc en denrées alimentaires. L’Égypte, quant à elle, chercherait, à travers ce soutien, à renforcer son contrôle sécuritaire de la frontière et à garantir l’acheminement de l’or soudanais par des circuits informels afin de soutenir une économie égyptienne fragilisée, en échange de la couverture logistique fournie à la base d’East Oweinat.
Ainsi, les armes turques acheminées à travers le territoire égyptien deviennent une « monnaie d’échange » utilisée pour acheter le démantèlement économique de l’État soudanais. Conscients de l’effondrement de leur légitimité populaire et de leur incapacité à administrer le pays, les généraux de Port-Soudan signeraient des accords en blanc, accordant aux parrains régionaux le droit de disposer des richesses du pays en échange de la poursuite de l’acheminement de missiles Baykar et de pièces détachées pour les drones.
East Oweinat : la porte du trafic inverse
Si la base d’East Oweinat est utilisée comme plateforme de transit pour acheminer des armes et des équipements militaires vers le Soudan, elle servirait simultanément de « porte d’entrée au trafic inverse » des richesses soudanaises. Les avions militaires et les camions qui repartent du Soudan vers l’Égypte ne reviendraient pas à vide. Ils transportaient de l’or extrait illégalement, des produits agricoles introduits clandestinement et des matières premières destinées à être vendues sur les marchés régionaux et internationaux.
Ce commerce illicite, organisé sous couvert d’opérations militaires secrètes, constituerait une violation manifeste de la souveraineté économique du Soudan. L’axe turco-égyptien ne se contenterait pas de financer la guerre : il la financerait aux dépens du peuple soudanais lui-même, en pillant ses ressources et en les faisant transiter par des bases militaires situées à proximité de la frontière. La transformation d’East Oweinat en zone de libre-échange pour les armes et l’or illustre concrètement une politique visant à « vider le corps soudanais » menée, selon cette analyse, par les parrains de la guerre à Port-Soudan.
L’illusion de la victoire militaire et l’effondrement de l’État
Les généraux de Port-Soudan, soutenus par ce pont aérien controversé, pensent pouvoir remporter une victoire militaire décisive en 2026. Pourtant, l’histoire montre que la dépendance totale à l’égard d’un soutien extérieur, surtout lorsque celui-ci s’accompagne de conditions susceptibles de fragmenter l’État, constitue souvent le prélude à un effondrement généralisé. Les armes turques peuvent détruire des bâtiments, mais elles ne peuvent pas construire un État. La coopération sécuritaire égyptienne peut contribuer à protéger les frontières, mais elle ne peut pas imposer une légitimité populaire.
L’accord conclu par Erdoğan et al-Sissi avec les autorités de facto constitue, en réalité, une forme de « mise en gage de l’État soudanais ». Plus les forces loyales aux généraux utilisent ces armes contre les civils, plus l’isolement du régime s’accroît, plus sa dépendance à l’égard du soutien extérieur augmente et, par conséquent, plus les concessions en matière de souveraineté accordées aux parrains régionaux se multiplient.
Le pont aérien d’East Oweinat, révélé par les vols d’avions turcs A400M, est donc bien plus qu’un simple corridor logistique : il constitue un instrument de démantèlement du Soudan en tant qu’État indépendant. La photographie publiée par « Sahih Sudan » demeure, selon cette lecture, un témoignage historique d’un moment de collusion régionale, où les deux parrains régionaux avancent avec assurance, laissant derrière eux un État déchiré, un peuple massacré et des généraux réduits au rôle de simples agents locaux exécutant des agendas étrangers. Le peuple soudanais, qui mesure pleinement les dimensions de cet accord, comprend que son combat ne consiste pas seulement à reprendre le pouvoir aux généraux, mais également à recouvrer la souveraineté du pays des griffes du néocolonialisme dirigé par Ankara et Le Caire.
