Moyen-Orient

Les Houthis gèrent Bab el-Mandeb par courrier électronique !


Selon le Wall Street Journal, des compagnies maritimes et des capitaines contactent désormais un centre relevant de la milice houthie Ansar Allah pour obtenir des autorisations et des garanties de passage, en transmettant des informations sur les navires, leurs propriétaires, leurs équipages et leurs destinations.

Le quotidien américain The Wall Street Journal a révélé vendredi que les Houthis avaient instauré un mécanisme de gestion de la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. Celui-ci repose sur des demandes adressées par courrier électronique par des compagnies maritimes et des capitaines afin d’obtenir des garanties et des autorisations de passage. Cette démarche traduit une volonté de dépasser la menace militaire contre les navires pour tenter d’imposer un système de contrôle administratif sur l’une des principales voies maritimes mondiales.

Dans une enquête intitulée « Pour traverser la mer Rouge, les compagnies maritimes écrivent aux rebelles houthis : plongée dans leur boîte de réception », le journal rapporte que des transporteurs ont contacté le Centre de coordination des opérations humanitaires, ou HOCC, relevant des Houthis. Ils cherchaient à obtenir des assurances sur la sécurité de leurs navires, face aux craintes croissantes d’attaques contre ceux qui ne respecteraient pas les restrictions imposées par le mouvement.

Le quotidien a consulté des échanges électroniques comprenant des demandes de passage et des déclarations sur la nationalité des propriétaires, des exploitants et des membres d’équipage, ainsi que des informations sur les voyages et les destinations.

Certaines demandes comportaient des assurances quant à l’absence de liens avec Israël, les États-Unis ou le Royaume-Uni, pays visés par les restrictions et les menaces houthies.

Ce dispositif s’inscrit dans une escalade amorcée en juillet dernier, lorsque le mouvement a annoncé un blocus maritime contre les navires liés à l’Arabie saoudite, avertissant les compagnies de ne pas charger ni décharger de marchandises dans les ports du royaume. Cette annonce a perturbé les déplacements de certains pétroliers et entraîné le déroutement de navires à destination de l’Asie.

Le navire chinois Zhong Cheng Chang Ling illustre ce mécanisme. Sa direction avait demandé que le centre houthi soit contacté, par précaution supplémentaire, avant sa traversée de la mer Rouge en septembre.

Le centre lui a accordé une autorisation valable sept jours, couvrant la mer Rouge, le détroit de Bab el-Mandeb, le golfe d’Aden et la mer d’Arabie. Il lui a demandé de maintenir son système d’identification automatique, ou AIS, en fonctionnement, ainsi qu’une veille radio maritime sur le canal 16.

Les consignes imposaient également de suivre les voies de navigation internationales, d’éviter les navires ayant désactivé leurs dispositifs de suivi et les bâtiments militaires, et de signaler au centre toute activité suspecte ou modification d’itinéraire.

Après l’obtention de cette autorisation, les données de suivi du 8 septembre ont montré une modification de la destination déclarée du navire, avec l’apparition d’une mention indiquant la présence de gardes armés à bord. Le bâtiment a poursuivi sa traversée de la mer Rouge et de Bab el-Mandeb, avant d’atteindre l’océan Indien le 11 septembre. Il a ensuite de nouveau affiché Port Klang, en Malaisie, comme destination.

L’obligation de maintenir l’AIS actif suscite des inquiétudes sécuritaires. Ce système fournit la position, la vitesse, le cap, l’identité et la destination d’un navire : des informations susceptibles de faciliter la surveillance du trafic maritime et l’identification de cibles.

Les échanges ne prouvent toutefois pas que les données du navire chinois aient été utilisées dans des opérations militaires ni qu’il ait subi une menace directe.

Les Houthis ont créé le Centre de coordination des opérations humanitaires en février 2024, par une décision du président du Conseil politique suprême, Mahdi al-Mashat, le plaçant sous l’autorité du bureau du commandant suprême des forces armées. Parmi ses missions déclarées figurent la coordination des mouvements de navires, la clarification des restrictions maritimes et la réception des demandes de passage.

Les autorités maritimes américaines déconseillent tout échange avec ce centre et toute réponse aux demandes houthies concernant les changements d’itinéraire, l’activation des systèmes de suivi ou la transmission de données de voyage. Elles estiment que ces communications pourraient servir à recueillir des renseignements utilisables pour cibler les navires.

L’Administration maritime américaine recommande aux bâtiments marchands de faire preuve de prudence face aux communications houthies et de signaler toute demande de ce type aux autorités compétentes, en donnant la priorité à la sécurité maritime.

Une autorisation délivrée par le centre ne confère pas aux Houthis une compétence juridique internationalement reconnue pour réglementer la navigation : elle relève plutôt d’une logique de fait accompli. Les informations disponibles n’indiquent pas non plus que tous les navires doivent désormais solliciter leur accord. Le recours de certaines compagnies à ce mécanisme témoigne néanmoins de l’influence des menaces militaires sur les décisions du secteur maritime.

Reuters avait déjà révélé en juillet des contacts entre la Chine et les Houthis pour obtenir des garanties de passage en mer Rouge aux pétroliers chinois, particulièrement ceux transportant du brut saoudien depuis le port de Yanbu. Selon l’agence, certains pétroliers avaient modifié leur route après l’annonce du blocus, tandis que d’autres avaient repris leurs voyages après avoir obtenu des assurances.

Ces évolutions montrent une transformation progressive des méthodes houthies. Au-delà des attaques contre les navires et des menaces sur les voies maritimes, le mouvement cherche à établir un système de communication et de surveillance lui permettant d’influencer le trafic et les décisions des transporteurs. Il tire parti de l’insécurité autour de Bab el-Mandeb, porte méridionale de la mer Rouge et passage vers la route maritime du canal de Suez.

Le commerce international se trouve ainsi confronté à un dilemme croissant. Les compagnies maritimes doivent arbitrer entre les risques liés au fait d’ignorer les menaces houthies et ceux qu’implique la transmission de données opérationnelles et sécuritaires à un groupe armé dont l’autorité sur la navigation n’est pas reconnue internationalement.

 

 

 

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