Politique

Après les déclarations de Trump, la Syrie interviendra-t-elle militairement contre le Hezbollah libanais ? 


Les déclarations américaines évoquant une éventuelle intervention syrienne contre le Hezbollah libanais ont suscité un vaste débat, alors qu’Israël étend son contrôle sur certaines parties du sud du Liban et que les tensions politiques et sécuritaires se multiplient dans la région depuis le début de la guerre avec l’Iran.

Des experts estiment que les propos du président américain Donald Trump lors du sommet du G7 traduisent la volonté de Washington d’éloigner Israël du théâtre libanais, même temporairement, et d’apaiser les tensions dans la perspective d’un éventuel accord avec l’Iran. Ils considèrent toutefois qu’une intervention syrienne ne contribuerait pas nécessairement à résoudre la crise, mais pourrait au contraire compliquer davantage la situation régionale et accroître les tensions dans les mois à venir.

Ils s’accordent également sur le fait que la Syrie, actuellement engagée dans un processus de reconstruction de ses institutions et de consolidation de sa stabilité intérieure, cherchera probablement à se tenir à l’écart. Toute implication dans cette crise pourrait avoir des répercussions majeures sur ses relations avec le Liban, provoquer de nouvelles tensions à la frontière syro-irakienne et même déstabiliser l’intérieur du pays sous l’effet de pressions économiques ou de réactions de certains groupes proches de l’Iran.

Cette analyse intervient alors que le sud du Liban demeure le théâtre d’affrontements. Israël poursuit ses frappes contre le Hezbollah et ses infrastructures dans plusieurs régions, provoquant des pertes humaines. Par ailleurs, Tel-Aviv a annoncé la mort de quatre de ses militaires, ce qui a alimenté les appels à l’escalade au sein de la classe politique israélienne. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a promis que le Hezbollah paierait « un prix très élevé », tandis que le ministre de la Défense Israel Katz a affirmé que l’armée poursuivrait sa présence dans le sud du Liban et répondrait « avec une grande force » à toute attaque.

Des risques stratégiques majeurs

Selon l’experte américaine en stratégie Irina Tsukerman, Donald Trump considère que confier à la Syrie la mission de contenir le Hezbollah pourrait apparaître comme un « raccourci tactique ». Cependant, cette approche comporte selon elle « d’importants risques stratégiques », car elle traite le Liban, la Syrie, le Hezbollah et Israël comme des acteurs dont les rôles pourraient être redistribués aisément, sans tenir compte de la fragilité des structures politiques et sécuritaires, des sensibilités confessionnelles et de la complexité des influences régionales.

L’idée de « laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah » peut sembler pragmatique à première vue, mais elle risque de transformer la question du Hezbollah, actuellement perçue comme un dossier sécuritaire libano-israélien, en une crise de souveraineté entre le Liban et la Syrie aux conséquences régionales considérables.

À l’échelle régionale, cette proposition pourrait transférer une partie de la pression exercée sur Israël vers la Syrie, qui se retrouverait en confrontation directe avec le Hezbollah. Une telle évolution pourrait être bien accueillie à Washington, mais elle risquerait également de provoquer des réactions iraniennes à travers l’Irak, le Liban ou l’est de la Syrie, voire des attaques asymétriques contre des institutions syriennes. La Syrie deviendrait alors une ligne de front avancée dans la stratégie de limitation de l’influence iranienne, alors même qu’elle continue de subir les conséquences de plusieurs années de guerre.

Par ailleurs, une intervention syrienne mal préparée pourrait offrir au Hezbollah une occasion de regagner en légitimité, notamment si son désarmement est présenté comme un projet imposé de l’extérieur ou inspiré par des intérêts israéliens. Pour Tsukerman, la limitation de l’influence du Hezbollah passe avant tout par le renforcement des institutions libanaises, le contrôle des frontières, l’exercice de pressions financières ciblées, la conditionnalité des aides et de la reconstruction, ainsi qu’une coordination arabe et internationale capable d’offrir des alternatives sécuritaires et politiques aux populations concernées.

Toujours selon elle, le Liban accueillerait probablement cette proposition avec une grande méfiance, y compris parmi certaines forces opposées au Hezbollah. Si l’État libanais souhaite limiter l’influence militaire du mouvement, il lui serait néanmoins difficile d’accepter un rôle syrien direct. Une telle initiative pourrait raviver les tensions entre Beyrouth et Damas à travers des incidents frontaliers, des accusations d’ingérence, une montée des discours confessionnels ou encore des différends liés aux réfugiés et à la souveraineté nationale.

Ainsi, l’approche la plus réaliste consisterait à privilégier une stratégie menée par le Liban lui-même, avec le soutien de la communauté internationale et une coordination régionale, sans confier à la Syrie un rôle exécutif sur le territoire libanais. Damas pourrait contribuer à travers le contrôle de ses frontières et l’empêchement de l’utilisation de son territoire comme profondeur stratégique du Hezbollah, mais lui attribuer un rôle principal dans la confrontation avec le mouvement demeurerait un choix particulièrement risqué.

Une complication supplémentaire de la situation

Le chercheur et analyste politique libanais Tarek Abou Zeinab estime que les discussions concernant un rôle accru de la Syrie dans la gestion du dossier du Hezbollah doivent être replacées dans un contexte régional plus large, marqué par des tentatives de redéfinition des équilibres de pouvoir au Levant et de réduction de l’influence iranienne.

Selon lui, si cette proposition est sérieuse et ne relève pas simplement de fuites médiatiques ou de messages politiques, elle traduit une volonté de modifier les règles d’engagement dans la région en exerçant une pression sur les réseaux logistiques et militaires dont bénéficie le Hezbollah au Liban et en Syrie.

Cependant, Abou Zeinab souligne que tout scénario impliquant un rôle syrien direct se heurte à plusieurs réalités complexes. La Syrie demeure engagée dans la reconstruction de ses institutions, la stabilisation de son territoire et la réorganisation de ses structures militaires et sécuritaires après des années de conflit. En outre, la présence d’acteurs régionaux concurrents sur le territoire syrien rend toute implication particulièrement sensible.

Il rappelle également que le président syrien Ahmed al-Sharaa a clairement affirmé que la Syrie ne souhaitait pas s’immiscer dans les affaires intérieures libanaises, reflétant ainsi une orientation officielle fondée sur le respect de la souveraineté du Liban.

Concernant le Liban, il estime que le pays est confronté à un dossier extrêmement sensible lié à ses équilibres internes. Toute initiative extérieure risquerait d’aggraver les divisions politiques et sécuritaires déjà existantes autour de la question du Hezbollah et de son armement.

Des messages adressés à Israël

L’analyste politique syrien Abdullah Al-Hamad considère que les propos de Donald Trump sur un éventuel transfert à la Syrie de la mission de contenir le Hezbollah reflètent la volonté américaine de trouver une force alternative capable de stabiliser la scène libanaise et de réduire les tensions régionales.

Selon lui, cette proposition, formulée après les récents rapprochements américano-iraniens, constitue également un message adressé à Benjamin Netanyahu afin de l’inciter à réduire l’intensité des opérations militaires au Liban.

Al-Hamad estime en outre que cette position traduit une évolution de la perception américaine de la Syrie post-Assad et une reconnaissance de la capacité du gouvernement actuel à limiter l’expansion de l’influence iranienne. La position géostratégique de la Syrie, située entre les milices soutenues par Téhéran en Irak et le Hezbollah au Liban, lui confère en effet une importance particulière.

Des défis majeurs

Concernant la capacité de la Syrie à mener une telle mission, Al-Hamad estime que Damas dispose théoriquement des moyens militaires terrestres nécessaires pour affronter les milices du Hezbollah. Il souligne notamment l’expérience acquise par les nouvelles forces armées syriennes au cours des années de guerre ainsi que leur connaissance des méthodes de combat du mouvement libanais.

Il ajoute toutefois que plusieurs obstacles majeurs empêchent une telle implication. Le président Ahmed al-Sharaa a déjà indiqué qu’il ne souhaitait pas s’engager dans un « champ de mines » politique et sécuritaire. Une intervention syrienne pourrait également détériorer les relations avec le Liban et accroître les tensions à la frontière irako-syrienne.

Selon lui, une implication directe pourrait aussi fragiliser davantage la situation intérieure syrienne en accentuant les pressions économiques ou en provoquant des réactions parmi certaines composantes proches de l’Iran, notamment chiites ou alaouites. C’est pourquoi les autorités syriennes continuent d’adopter une politique de distanciation vis-à-vis de ce dossier.

La proposition de Trump

Lors d’échanges avec la presse en marge du sommet du G7 en France mardi dernier, Donald Trump a déclaré : « Je ne suis pas satisfait de la manière dont Israël a géré la situation avec le Liban et le Hezbollah. Ils auraient dû régler cette question plus rapidement. »

Il a expliqué avoir suggéré à Israël de laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah libanais.

Trump a ajouté : « La personne qui dirige la Syrie, le président Ahmed al-Sharaa, est quelqu’un que j’ai soutenu avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan et d’autres dirigeants. Nous avons contribué à son arrivée au pouvoir, et il a accompli un travail remarquable dans la réorganisation du pays. »

Il a poursuivi : « J’ai proposé à Israël de laisser la Syrie gérer le dossier du Hezbollah, car je pense sincèrement qu’elle ferait un meilleur travail. »

Il a également déclaré : « Si Israël ne peut pas accomplir cette mission sans provoquer d’immenses destructions, alors Ahmed al-Sharaa s’en chargera. La Syrie accomplira cette mission. »

Première réaction libanaise

Le ministre libanais de la Justice, Adel Nassar, a rejeté la proposition américaine consistant à confier à la Syrie la mission de « gérer le Hezbollah » au Liban.

Dans une interview accordée à la journaliste Becky Anderson sur la chaîne CNN, il a affirmé que le désarmement du groupe soutenu par l’Iran relevait exclusivement de la responsabilité de l’État libanais et non de forces étrangères.

Il a déclaré : « Il ne s’agit pas de faire venir des forces étrangères pour accomplir cette mission. Le Liban a souffert pendant des années des ingérences extérieures. Si le Hezbollah agit aujourd’hui comme un relais de l’Iran, c’est précisément en raison de l’ingérence iranienne dans les affaires intérieures du Liban. »

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