Mahmoud El-Ebary sous sanctions : comment son nom s’est-il retrouvé au cœur de la structure organisationnelle des Frères musulmans ?
Pendant des décennies, Mahmoud El-Ebary est resté à l’écart des projecteurs, gérant dans l’ombre certains des dossiers les plus sensibles de l’organisation internationale des Frères musulmans, avant que les dernières sanctions américaines ne le placent sous les feux de l’actualité et ne portent un nouveau coup aux réseaux financiers et organisationnels du mouvement ainsi qu’à ses activités en Europe.
El-Ebiary, qui occupe le poste de secrétaire général de l’organisation internationale des Frères musulmans, est décrit au sein de certains cercles du mouvement comme l’un de ses principaux architectes organisationnels et financiers, ainsi que comme une personnalité disposant d’une influence considérable au sein de ses réseaux implantés dans plusieurs pays européens.
Jeudi, le département du Trésor américain a inscrit El-Ebiary, de nationalité autrichienne et résidant au Royaume-Uni, sur sa liste de sanctions, aux côtés de trois individus et de trois entités que le département affirme avoir été utilisées par les Frères musulmans comme façades pour financer leurs activités ainsi que le mouvement palestinien Hamas.
En vertu de cette décision, tous les avoirs financiers d’El-Ebary relevant de la juridiction américaine sont gelés. Les citoyens et entreprises américaines sont également interdits d’effectuer des transactions avec lui ou avec les personnes et entités visées par les sanctions.
Cette décision constitue un coup direct porté à une personnalité dont le nom est associé depuis plusieurs années à la gestion de plusieurs dossiers au sein de l’organisation internationale, notamment ceux liés aux réseaux financiers et organisationnels opérant depuis l’Europe.
Qui est Mahmoud El-Ebary ?
Selon des sources informées des affaires des Frères musulmans, Mahmoud El-Ebary, également décrit comme « l’architecte du financement du mouvement », figure parmi ses principaux dirigeants actuels. Son rôle dépasserait largement ses fonctions officielles de secrétaire général de l’organisation internationale.
D’après ces sources, El-Ebary n’était pas seulement un responsable administratif au sein de l’organisation. Il aurait cherché à bâtir une influence à long terme, faisant de lui l’un des principaux acteurs dans la gestion des dossiers sensibles, avec l’ambition d’accéder au poste de guide général par intérim du mouvement.
Né en 1952, El-Ebary aurait rejoint les Frères musulmans dans les années 1960, au sein de ce qui était connu sous le nom d’« organisation de 1965 », associée à Sayyid Qutb, avant de quitter l’Égypte pour s’installer en Europe.
Sur le continent européen, El-Ebary s’est établi en Autriche et a participé à la mise en place des réseaux et institutions du mouvement, aux côtés de plusieurs figures importantes liées à l’organisation internationale, parmi lesquelles Anas al-Shuqfa, Ibrahim al-Zayyat, Youssef Nada et Saïd Ramadan, gendre du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna.
Au fil des années, El-Ebary a obtenu la nationalité autrichienne et développé ses activités au sein d’institutions et d’organisations liées au mouvement en Autriche et au Royaume-Uni, faisant la navette entre Vienne et Londres et tirant parti de l’implantation croissante de l’organisation internationale en Europe.
Un homme qui gère les dossiers dans l’ombre
Contrairement à plusieurs dirigeants des Frères musulmans apparus sur la scène médiatique et politique, El-Ebary a choisi pendant de nombreuses années de travailler loin des projecteurs, en se concentrant sur les dossiers organisationnels et financiers les plus sensibles.
Son influence aurait été particulièrement visible durant la période où il travaillait aux côtés d’Ibrahim Munir, ancien secrétaire général de l’organisation internationale, devenu par la suite guide général par intérim à partir de la fin de 2020 jusqu’à son décès en 2022.
Selon les sources, El-Ebary exerçait une influence considérable sur le processus décisionnel au sein de l’organisation, au point que plusieurs dossiers importants passaient par lui avant d’être approuvés.
Les informations disponibles à son sujet sont longtemps restées relativement limitées au regard de l’ampleur de son influence. Elles concernaient notamment ses liens avec la gestion de sociétés et d’institutions opérant depuis Londres.
Parmi les entités dont la gestion lui a été attribuée figurent Nile Valley Trust et Allam Media Services, toutes deux enregistrées à la même adresse dans le secteur de Cricklewood Broadway, à Londres, une adresse associée à l’un des bureaux des Frères musulmans dans la capitale britannique.
El-Ebary aurait également été associé à la gestion du site « Risalat al-Ikhwan », l’une des plateformes médiatiques liées au mouvement en Occident, ainsi qu’à la supervision d’un groupe de messagerie utilisé pour communiquer et coordonner les activités entre différentes composantes liées à l’organisation.
Selon ces sources, ce groupe ne constituait pas uniquement un outil de communication médiatique, mais faisait partie d’un réseau organisationnel plus vaste par lequel les directives et les missions étaient transmises aux différentes composantes de l’organisation internationale, via le secrétariat général dont El-Ebary était l’un des principaux animateurs, en coordination avec Ibrahim Munir.
De l’ombre à la lumière
Après la chute du gouvernement des Frères musulmans en Égypte en 2013, la présence d’El-Ebary a progressivement évolué.
Après des années de travail à l’écart des projecteurs, il s’est davantage impliqué dans les initiatives politiques, médiatiques et organisationnelles menées par le mouvement depuis l’étranger, apparaissant au sein d’un groupe de dirigeants chargés de gérer une partie des dossiers des Frères musulmans hors d’Égypte.
Ce cercle comprenait, outre El-Ebiry, Ibrahim Munir, Youssef Nada, ancien responsable des relations internationales du mouvement, Jumaa Amin Abdel Aziz, vice-guide général, ainsi que Mahmoud Hussein, membre du Bureau de la guidance et secrétaire général du mouvement.
Ce groupe a pris en charge une partie de la campagne politique et médiatique menée par les Frères musulmans contre l’État égyptien, en s’appuyant sur leurs réseaux en Europe et sur les plateformes médiatiques qui leur sont associées.
Les divisions internes : un premier test de son influence
L’influence d’El-Ebary s’est davantage affirmée lors des conflits internes qui ont secoué le mouvement.
En 2015, l’organisation a connu l’une de ses divisions les plus importantes, sur fond de rivalité entre le camp de Mahmoud Ezzat, alors guide général par intérim, et celui de Mohamed Kamal, président de la première Haute Commission administrative.
Au cours de cette confrontation, des sources informées affirment qu’El-Ebary aurait joué un rôle en coulisses dans le soutien à des mesures visant des dirigeants considérés comme proches du camp de Mohamed Kamal, renforçant ainsi la position du courant auquel il était le plus proche au sein de l’organisation.
Parallèlement, il s’est impliqué dans des initiatives visant à améliorer l’image du mouvement à l’étranger, alors que le Royaume-Uni préparait un rapport destiné à évaluer les activités des Frères musulmans sur son territoire.
Durant cette période, El-Ebary a publié des articles défendant le mouvement et pris contact avec plusieurs organismes britanniques, dans le but d’influencer le débat officiel sur l’avenir des Frères musulmans au Royaume-Uni.
Des relations avec l’Iran
Les activités d’El-Ebary ne se sont pas limitées à la scène européenne. Selon les mêmes sources, son nom a également été associé au dossier des relations entre les Frères musulmans et l’Iran.
Selon ces récits, son rôle aurait notamment consisté à organiser des rencontres et des contacts entre les deux parties dans le cadre d’événements liés à ce qui est connu sous le nom de « Forum de l’unité islamique », ainsi qu’à participer à des réunions réunissant des personnalités des deux camps au cours des dernières années.
Pour les adversaires du mouvement, ce dossier illustre l’élargissement du champ d’action d’El-Ebary au-delà des frontières traditionnelles de l’organisation et son implication dans la gestion de relations et de contacts à dimension régionale.
Après Ezzat et Munir : une influence accrue
L’influence d’El-Ebary est entrée dans une nouvelle phase après l’arrestation de Mahmoud Ezzat en 2020, puis le décès d’Ibrahim Munir en 2022.
Après avoir accédé au poste de secrétaire général de l’organisation internationale, El-Ebary est devenu l’une des personnalités les plus influentes dans la gestion des dossiers du mouvement, notamment au sein de ses réseaux implantés en Europe.
Après le décès de Munir en novembre 2022, El-Ebary a participé, aux côtés d’autres dirigeants du camp de Londres, à l’organisation de la transition à la tête du mouvement au profit de Salah Abdel Haq, qui a pris le poste de guide général par intérim.
Le choix d’Abdel Haq a suscité un intérêt particulier au sein du mouvement, notamment parce qu’il n’était membre ni du Conseil de la Choura ni du Bureau de la guidance. Il s’était également tenu à l’écart de la scène dirigeante pendant une longue période, son rôle s’étant limité pendant des décennies à la supervision de l’appareil éducatif au sein de l’organisation internationale.
Selon ce qui circulait dans certains cercles du mouvement, les calculs ayant présidé à cette configuration visaient à maintenir les dossiers essentiels entre les mains d’un cercle restreint de dirigeants, tandis que Salah Abdel Haq assumait la façade officielle.
Cette configuration n’a toutefois pas mis fin aux luttes internes. Elle a au contraire ouvert la voie à de nouveaux désaccords sur l’influence et les mécanismes de gestion de l’organisation.
Une nouvelle lutte au sein du camp de Londres
Entre 2023 et 2024, les tensions se sont intensifiées entre El-Ebary et plusieurs dirigeants du camp de Londres, parmi lesquels Helmy al-Gazzar, vice-guide général par intérim et responsable du département politique, ainsi que Mohieddine al-Zayet, vice-guide général par intérim et membre du Conseil de la Choura.
Au cours de cette crise, El-Ebary a laissé entendre qu’il pourrait se rapprocher du camp d’Istanbul dirigé par Mahmoud Hussein, guide général par intérim de cette branche.
Cette orientation n’a toutefois pas duré longtemps. El-Ebary est ensuite revenu à une entente avec Salah Abdel Haq et la direction du camp de Londres, dans une évolution qui illustre la complexité des luttes internes au sein de l’organisation, où s’entremêlent considérations personnelles, organisationnelles et financières.
L’argent au cœur de la lutte d’influence
Les conflits au sein des Frères musulmans ne portaient pas uniquement sur la direction politique et organisationnelle. Ils se sont également étendus au contrôle des ressources financières et des réseaux de financement.
En 2025, la lutte autour des fonds de la Ligue des Frères musulmans égyptiens à l’étranger, une structure organisationnelle transnationale liée à l’organisation égyptienne, a repris.
Dans ce contexte, l’ancien président de la Ligue, Saadani Ahmed, aurait tenté de prendre le contrôle de ses bureaux en Europe et d’obtenir les financements mensuels qui transitent par ces bureaux.
Cependant, selon les sources, El-Ebary aurait utilisé son réseau de relations en Europe pour détacher plusieurs bureaux de la Ligue de la direction de Saadani Ahmed et les rattacher au secteur européen relevant de l’organisation internationale.
Le succès de cette opération aurait renforcé l’influence d’El-Ebary au sein de la structure européenne du mouvement et accru son poids dans la gestion d’une partie de ses ressources et de ses réseaux organisationnels.
Selon les mêmes sources, son influence s’est également étendue à certains cercles de l’organisation égyptienne, renforçant son ambition d’accéder au poste de guide général par intérim après la fin du mandat de Salah Abdel Haq en novembre 2026.
L’ambition de diriger le mouvement face aux contestations
Cependant, le chemin d’El-Ebary vers la direction du mouvement n’a pas été exempt d’obstacles.
Ses ambitions auraient rencontré l’opposition de plusieurs dirigeants du camp de Londres, notamment Helmy al-Gazzar et Mohieddine al-Zayet, qui cherchaient à limiter ses chances d’accéder au poste de guide général par intérim.
Selon ce qui circulait au sein de l’organisation, les objections portaient notamment sur la position d’El-Ebary au sein de l’organisation internationale ainsi que sur sa nationalité autrichienne, certains de ses adversaires estimant que ces éléments pourraient constituer un obstacle à son accession à un poste dirigeant au sein de l’organisation égyptienne.
De son côté, El-Ebary aurait tenté de surmonter ces objections en mettant en avant ses origines égyptiennes et son réseau de relations au sein du mouvement, tout en faisant valoir que les circonstances exceptionnelles traversées par l’organisation imposaient de dépasser certaines restrictions organisationnelles traditionnelles.
Ainsi, la succession de Salah Abdel Haq est devenue l’un des principaux terrains de lutte au sein du mouvement, notamment à l’approche de la fin de son mandat.
Les sanctions américaines bouleversent les calculs
Alors que la bataille pour la succession au sein des Frères musulmans entrait dans une phase plus sensible, les sanctions américaines sont venues imposer une nouvelle réalité aux calculs d’El-Ebary.
Son inscription sur la liste des sanctions ne constitue pas seulement une mesure financière. Elle place une personnalité qui a travaillé pendant des années dans l’ombre sous une surveillance et des contraintes juridiques et financières accrues, tout en limitant sa capacité à traiter avec des institutions, des entreprises et des personnes liées aux États-Unis.
Le fait qu’il ait été visé aux côtés d’entités et d’individus que le département du Trésor américain affirme être liés à des réseaux utilisés par les Frères musulmans pour financer leurs activités et le Hamas soumet également les réseaux financiers européens du mouvement à un examen plus approfondi.
Pour El-Ebary, ces sanctions interviennent à un moment particulièrement sensible. Il n’est désormais plus seulement une figure organisationnelle opérant loin des regards, mais une personnalité dont le nom est directement associé à une décision américaine plaçant ses activités et ses réseaux sous le régime des sanctions financières.
Les sanctions pourraient ainsi avoir mis fin, ou du moins réduit, à l’un des principaux avantages de « l’homme de l’ombre » : sa capacité à exercer son influence à l’écart de la scène publique.
L’homme qui a construit son influence pendant des décennies au sein des réseaux de l’organisation internationale, en naviguant entre l’Europe et les dossiers financiers, médiatiques et organisationnels, se retrouve aujourd’hui confronté à une équation différente : une influence considérable d’un côté, et des contraintes financières et juridiques croissantes de l’autre.
À l’approche de l’échéance dirigeante prévue au sein du mouvement en novembre 2026, les questions restent ouvertes quant à l’avenir d’El-Ebary, à sa capacité à préserver son influence et à la possibilité que les sanctions américaines redessinent la carte du pouvoir au sein de l’organisation internationale des Frères musulmans.
Après des décennies passées dans l’ombre, Mahmoud El-Ebary se retrouve désormais au cœur de la scène, non plus seulement comme l’un des dirigeants de l’organisation, mais comme une personnalité directement visée par des mesures américaines, dans une décision susceptible d’avoir des répercussions dépassant sa personne pour toucher les réseaux de l’organisation qu’il a contribué à construire et à gérer pendant des années.
