Les Frères musulmans en Égypte et le 30 juin : trois décennies après une réunion qui a conduit le groupe à son chute finale
En 1995, les dirigeants des Frères musulmans se sont réunis dans les bureaux de la société « Salsabil », appartenant à Khairat El-Shater, alors vice-guide suprême du groupe, afin d’élaborer un plan de « prise de pouvoir ».
Ce plan de « prise de pouvoir » constituait le projet le plus ambitieux de l’histoire du mouvement, dont le parcours avait débuté à Ismaïlia en 1928. Au fil des décennies, cette stratégie a connu des succès inattendus, avant de conduire finalement ses principaux responsables derrière les barreaux ou sur les chemins de l’exil volontaire, fuyant à la fois la colère du peuple égyptien et les condamnations judiciaires prononcées dans des affaires liées au terrorisme.
La première étape de ce plan, supervisé par Khairat El-Shater, considéré comme l’un des principaux faucons du mouvement et l’une des figures les plus influentes du courant qotbiste, fut inaugurée à l’Université Al-Azhar. Le mouvement y commit ce qui est considéré comme sa première erreur historique en organisant une démonstration de force à caractère paramilitaire menée par des étudiants affiliés aux Frères musulmans. Cette parade se solda par des peines de prison visant plusieurs responsables, dont Khairat El-Shater lui-même.
Cette démonstration fut perçue comme un message adressé à l’État égyptien, qui répondit rapidement avec fermeté, poussant le mouvement à réorienter sa stratégie en encourageant ses dirigeants à investir les élections syndicales et parlementaires.
Le mouvement choisit alors une stratégie graduelle et progressive afin de parvenir à la prise de pouvoir, en s’infiltrant méthodiquement dans les différentes institutions de l’État. C’est pourquoi, lorsque le soulèvement populaire de 2011 éclata, elle hésita longtemps avant de décider d’y participer.
Au fil des années, le mouvement mit en place une puissante machine électorale particulièrement efficace. Toutefois, son discours politique demeurait dépourvu de véritable contenu. Ainsi, lorsque son appareil de propagande la porta au pouvoir, ses limites apparurent rapidement au grand jour, révélant son incapacité à gouverner le pays. Une seule année suffit avant que la révolution populaire du 30 juin 2013 ne la renverse.
Après la destitution de l’ancien président Mohamed Morsi, le 3 juillet 2013, les Frères musulmans, inscrits sur les listes des organisations terroristes dans plusieurs pays, comprirent que leur projet de prise de contrôle de l’Égypte avait définitivement échoué, le peuple égyptien ayant rejeté le mouvement et sa politique. Ils élaborèrent alors une nouvelle stratégie qui ne visait plus la « prise de pouvoir », mais l’instauration du chaos et la vengeance.
Au cours d’une série de réunions du Conseil consultatif du groupe, supervisées par trois membres du Bureau de la Guidance, notamment Mohamed Kamal, tué lors d’un échange de tirs avec les forces de sécurité égyptiennes en 2016, fut adopté en août 2014 un plan connu sous le nom de « plan d’épuisement, de désorganisation et de décision ». Celui-ci visait à renverser l’État égyptien et à rétablir les Frères musulmans au pouvoir par le recours au terrorisme.
Le destin de cette nouvelle stratégie ne fut guère plus favorable que celui de la précédente. Elle conduit le groupe à une fragmentation et à des divisions internes sans précédent dans son histoire, dont les répercussions s’étendirent également aux autres branches de l’organisation dans le monde arabe.
L’État face au terrorisme
Après l’effondrement de sa popularité, le groupe choisit le terrorisme comme ultime recours. Toutefois, au fil des années, l’État égyptien parvint à déjouer ses projets et à démanteler progressivement son organisation grâce à une stratégie de long terme fondée sur des plans structurés. Celle-ci débuta par la désintégration de l’organisation des Frères musulmans, l’échec des opérations terroristes projetées, la neutralisation des cellules impliquées, ainsi que l’élaboration d’un contre-discours destiné à faire face à la propagande de le groupe visant à attiser la population, diffuser des rumeurs et affaiblir le moral national. En parallèle, l’État lança une stratégie économique multidimensionnelle reposant sur de grands projets nationaux destinés à promouvoir un développement durable et à moderniser plusieurs secteurs.
L’examen comparatif des actions de l’État égyptien et des activités des Frères musulmans montre que le groupe s’est considérablement affaibli depuis 2013. Malgré sa destitution après la révolution du 30 juin, elle demeura active dans plusieurs gouvernorats grâce à la présence de sympathisants locaux. Toutefois, elle perdit progressivement son influence et son soutien populaire jusqu’à la situation actuelle, marquée par de profondes divisions internes entre ses différentes factions.
Ahmed Hamida, ancien membre des Frères musulmans ayant quitté le groupe il y a quelques années, estime que celle-ci pensait avoir pris le contrôle des principaux rouages de l’État après son arrivée au pouvoir en 2012. Elle entreprit alors d’étendre son influence à l’ensemble des institutions, mais la vigilance permanente des différentes institutions de l’État permit de faire échouer ces projets.
Hamida a indiqué qu’après le démantèlement des sit-in armés de Rabaa Al-Adawiya, dans l’est du Caire, et d’Al-Nahda, à Guizeh, le groupe adopta un plan d’escalade en plusieurs étapes : épuisement, désorganisation, sabotage, puis affrontement décisif. À cette fin, elle constitua des cellules spécialisées entraînées au maniement des armes afin d’affronter les institutions de l’État et de tenter de plonger le pays dans une guerre civile.
Il a affirmé que les services de sécurité firent preuve d’un grand professionnalisme, d’une approche responsable et d’une remarquable efficacité en neutralisant ces groupes par une série d’opérations préventives successives, soit lors d’affrontements armés, soit par l’arrestation de leurs membres.
Selon lui, les projets du groupe ne cessèrent jamais. Elle mobilisa d’importantes ressources financières afin de créer de nombreuses chaînes de télévision et plateformes numériques servant à diffuser des attaques contre l’État égyptien, remettant en cause les réalisations nationales, propageant des rumeurs, alimentant les divisions et cherchant à ébranler la confiance entre le peuple et ses dirigeants. L’État répondit également avec efficacité en réfutant ces allégations, en présentant des preuves concrètes et en mettant à disposition les informations nécessaires pour démontrer le caractère mensonger de la propagande du groupe.
Dans son évaluation globale, Ahmed Hamida estime que l’État égyptien est parvenu à exclure le groupe de la vie politique en révélant la nature extrémiste de son idéologie et son caractère excluant. Il considère toutefois que les tentatives de déstabilisation ne cesseront pas et qu’il demeure indispensable de poursuivre le combat idéologique contre les fondements doctrinaux du groupe, parallèlement aux mesures sécuritaires ciblant son organisation.
Une bataille existentielle
Pour sa part, Sabra Al-Qassimi, avocat auprès de la Cour de cassation et spécialiste des mouvements islamistes, estime que l’analyse de la chute des Frères musulmans depuis la révolution du 30 juin montre que l’État égyptien n’a pas mené une simple confrontation sécuritaire, mais une bataille existentielle globale menée sur plusieurs fronts.
Il a déclaré que les institutions de l’État avaient réussi à déchiffrer la « mécanique du chaos » et à faire échouer les projets de l’organisation internationale des Frères musulmans grâce à une stratégie fondée sur trois dimensions : juridique, sécuritaire et développementale.
Selon lui, le premier axe reposait sur une réponse législative et judiciaire rigoureuse. L’État adopta des mesures légales décisives interdisant le groupe et criminalisant ses activités, tout en mettant en place un cadre juridique permettant de poursuivre efficacement les entités terroristes. Ce dispositif, renforcé par les juridictions pénales et la Cour de cassation égyptienne, permit d’assécher les sources de financement en confisquant les avoirs d’associations et d’entreprises servant de façade aux Frères musulmans et utilisées pour financer des actes de violence portant atteinte aux intérêts supérieurs de la nation.
Concernant le deuxième axe, il a souligné que les services de renseignement et de sécurité déjouèrent les plans élaborés par l’organisation internationale des Frères musulmans à l’étranger. Les autorités réussirent également à contrer la stratégie de désinformation numérique reposant sur la diffusion quotidienne de rumeurs orchestrées par des cellules électroniques rémunérées opérant depuis l’étranger et visant principalement à discréditer l’économie égyptienne et les grands projets nationaux.
Il a ajouté que l’État ne s’est pas limité à une posture défensive, mais a démantelé les réseaux numériques de désinformation du groupe et exposé au public égyptien comme international les contradictions morales et politiques de cette organisation, renforçant ainsi son isolement politique et populaire. Selon lui, le groupe, consciente de son échec, s’est tournée vers le recrutement des nouvelles générations, notamment les générations Z et Alpha, qui connaissent peu son histoire et sont principalement exposées à ses messages via les réseaux sociaux.
Il a précisé que plusieurs adolescents et jeunes recrutés sur Internet par des groupes administrés notamment par le membre des Frères musulmans Anas Habib se sont retrouvés impliqués dans des affaires de terrorisme et comparaissent aujourd’hui devant les tribunaux égyptiens.
Enfin, concernant le troisième axe de la stratégie de l’État, Sabra Al-Qassimi a expliqué qu’il reposait sur le développement durable et le renforcement de la conscience citoyenne. Les autorités égyptiennes avaient compris que la pauvreté et la marginalisation constituaient un terrain favorable au développement des organisations terroristes telles que les Frères musulmans. C’est pourquoi elles ont lancé de vastes projets nationaux, notamment dans les infrastructures et la protection sociale, afin de lutter durablement contre les causes profondes de l’extrémisme.
Il a conclu que le succès de l’Égypte dans la mise en échec des projets des Frères musulmans depuis 2013 a non seulement protégé le pays, mais a également contribué à renforcer la prise de conscience internationale des dangers représentés par cette organisation, classée comme terroriste dans plusieurs pays. Cette évolution a inspiré plusieurs États arabes, européens ainsi que les États-Unis à interdire ou à envisager d’interdire le groupe et à la classer parmi les organisations terroristes, une dynamique qui, selon lui, se poursuit afin de démanteler ce qu’il reste d’une organisation qui ambitionnait, selon ses propres discours, de contrôler le monde en commençant par l’Égypte.
