La Turquie et la crise soudanaise : comment Ankara a contribué à compliquer le conflit et à en prolonger la durée
Depuis le déclenchement du conflit armé au Soudan, le 15 avril 2023, entre les Forces armées soudanaises dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », le Soudan est devenu le théâtre ouvert d’interventions régionales et internationales. Au cœur de cette situation complexe, le rôle de la Turquie s’est imposé comme l’un des plus controversés et des plus sujets à interrogations. Ankara ne s’est pas contentée d’adopter une position d’observateur, mais s’est impliquée dans un réseau complexe de relations et d’alliances qui a contribué, directement ou indirectement, à compliquer la crise et à prolonger le conflit, plutôt qu’à œuvrer à son endiguement.
Les racines historiques de l’intervention turque au Soudan
Le rôle de la Turquie dans la crise soudanaise actuelle ne peut être compris indépendamment du contexte historique qui s’est constitué au fil des décennies. Sous la direction du Parti de la justice et du développement et du président Recep Tayyip Erdoğan, la Turquie s’est efforcée, depuis le début du nouveau millénaire, d’accroître progressivement son influence sur le continent africain, le Soudan constituant l’une des principales étapes de cette expansion. Les relations turco-soudanaises ont atteint leur apogée sous la présidence d’Omar al-Béchir, renversé depuis lors. Erdoğan s’est rendu à Khartoum en décembre 2017 lors d’une visite historique au cours de laquelle plusieurs accords stratégiques ont été signés, notamment celui portant sur l’île de Suakin, située sur la mer Rouge, qui avait été confiée à la Turquie afin d’être réhabilitée et administrée. Cette perspective avait suscité de vives inquiétudes dans la région quant au risque de voir l’île se transformer en base militaire turque.
Cet héritage de relations étroites avec le régime d’al-Béchir et avec le réseau des islamistes soudanais qui lui étaient liés a placé la Turquie dans une position délicate après la révolution de décembre 2018 et la chute d’al-Béchir. Ankara s’est alors retrouvée face à une équation complexe : préserver ses intérêts stratégiques au Soudan d’une part, et s’adapter à la nouvelle réalité politique d’autre part. Plutôt que d’adopter une position clairement favorable à la transition démocratique, la Turquie a choisi une politique d’ambiguïté calculée et de dialogue avec l’ensemble des parties, ce qui a par la suite contribué à complexifier davantage la situation.
La Turquie et la lutte pour la légitimité : jouer sur tous les tableaux
Après le déclenchement du conflit en avril 2023, Ankara a adopté un discours diplomatique qui semblait neutre en apparence, mais qui, dans les faits, a contribué à brouiller davantage la situation. La Turquie a appelé à plusieurs reprises à un cessez-le-feu et au dialogue, tout en maintenant des canaux de communication ouverts avec différentes parties, notamment des personnalités liées à l’ancien régime et des forces islamistes cherchant à retrouver leur influence. Cette multiplicité de canaux n’était pas anodine : elle traduisait la volonté de la Turquie de garantir une présence sur le terrain, quelle que soit l’issue du conflit.
Plus préoccupant encore, la Turquie a continué à exporter des équipements militaires et des technologies vers les parties impliquées dans le conflit, en tirant parti de son industrie de défense en plein essor, notamment dans le domaine des drones. Plusieurs rapports ont soulevé des interrogations quant à la destination de ces exportations et à leur impact sur l’équilibre militaire au Soudan. Au lieu de contribuer à geler les flux d’armes vers une zone de conflit, Ankara a poursuivi ses échanges militaires et commerciaux, contribuant ainsi, dans les faits, à alimenter la machine de guerre et à prolonger les souffrances humanitaires.
La dimension idéologique : les islamistes soudanais et Ankara
La dimension idéologique du rôle de la Turquie au Soudan ne peut être ignorée. Le Parti de la justice et du développement au pouvoir en Turquie entretient des relations étroites avec les courants de l’islam politique dans le monde arabe, et le Soudan ne fait pas exception. Le réseau des islamistes soudanais qui a gouverné le pays pendant trois décennies sous le régime d’al-Béchir a maintenu des relations étroites avec Ankara. Après la chute d’al-Béchir, ce réseau a cherché à se réorganiser en bénéficiant du soutien politique et médiatique turc.
Cette dimension idéologique a fait de la Turquie un acteur non neutre dans l’équation soudanaise. Son soutien, implicite ou explicite, à certains courants islamistes a contribué à attiser les divisions internes. Au lieu de jouer un rôle constructif dans la recherche d’un consensus soudanais global, la Turquie est devenue un soutien pour certaines parties, approfondissant ainsi la polarisation et réduisant les possibilités de règlement. Cette orientation s’est notamment manifestée dans la position d’Ankara à l’égard des différentes initiatives de paix, la Turquie ayant tendance à soutenir les processus garantissant la présence de ses alliés islamistes dans tout futur arrangement politique.
La mer Rouge : la dimension géopolitique de l’intervention turque
La mer Rouge constitue une dimension stratégique centrale de l’intérêt de la Turquie pour le Soudan. Ankara est consciente que le contrôle de ports et d’installations situés sur la côte soudanaise lui conférerait une influence géopolitique considérable dans l’un des principaux corridors maritimes du monde. Bien que l’accord relatif à Suakin ait été, dans les faits, gelé après le changement de régime, il est resté présent dans les calculs turcs en tant que levier potentiel et objectif stratégique à long terme.
Cette dimension géopolitique a conduit la Turquie à considérer la crise soudanaise non pas principalement sous l’angle humanitaire ou démocratique, mais à travers le prisme de ses intérêts stratégiques. Dans une logique de calcul stratégique, la poursuite du conflit pourrait être considérée comme avantageuse, puisqu’elle maintient le Soudan dans une situation de faiblesse et de fragilité, facilitant éventuellement l’obtention de concessions stratégiques. Cette logique, qu’elle soit délibérée ou qu’elle résulte naturellement de la multiplicité des intérêts en jeu, a contribué à l’absence d’une véritable pression turque en faveur d’un arrêt de la guerre.
La diplomatie turque : un discours de paix et une pratique de la complexification
Sur le plan diplomatique, la Turquie s’est attachée à se présenter comme un médiateur potentiel et comme une voix raisonnable appelant à la paix. Pourtant, cette image diplomatique contrastait avec sa pratique effective sur le terrain. Ankara n’a pas utilisé son influence et son vaste réseau de relations pour exercer une pression concrète sur l’un ou l’autre des deux camps afin de parvenir à un cessez-le-feu. Par ailleurs, ses initiatives diplomatiques se sont souvent superposées à celles d’autres acteurs régionaux, créant une situation de concurrence et de chevauchement entre différents processus de médiation.
De plus, la Turquie a utilisé le dossier soudanais comme un levier dans ses négociations plus larges avec les puissances régionales et internationales. Sa présence dans le dossier soudanais permet à Ankara de disposer d’un siège à la table des discussions régionales et de renforcer son image de puissance régionale active. Toutefois, cette instrumentalisation du dossier soudanais comme outil de négociation s’est faite au détriment des intérêts du peuple soudanais, l’objectif prioritaire n’étant pas nécessairement de mettre fin aux souffrances, mais plutôt de renforcer la position de négociation de la Turquie.
L’impact humanitaire : un silence préoccupant
Face à une catastrophe humanitaire sans précédent, au cours de laquelle des millions de Soudanais ont été déplacés et exposés à la famine et aux épidémies, la position turque est restée relativement limitée en matière d’aide humanitaire concrète au regard de l’ampleur de la catastrophe. Malgré certaines aides ponctuelles, Ankara n’a pas lancé d’initiative humanitaire à la hauteur de la crise, n’a pas largement ouvert ses portes aux réfugiés soudanais et n’a pas exercé une pression internationale suffisante pour garantir la mise en place de corridors humanitaires sûrs. Ce relatif silence contraste avec le discours habituel de la Turquie, qui met en avant des principes de solidarité islamique et humanitaire, et donne à penser que les considérations stratégiques ont pris le dessus sur les impératifs humanitaires.
Le rôle de la Turquie dans la crise soudanaise constitue un exemple frappant de la manière dont des puissances régionales peuvent passer du statut d’acteur supposé contribuer à la stabilité à celui de facteur de complexification et de prolongation du conflit. Par la combinaison de ses ambitions géopolitiques, de ses calculs idéologiques et de ses intérêts économiques, Ankara a contribué à créer un environnement régional complexe qui a rendu encore plus difficile la recherche d’un règlement. Le Soudan, dont la population paie le prix de ces calculs en vies humaines et en souffrances, demeure confronté à la nécessité d’une véritable pression internationale et régionale plaçant les intérêts de son peuple au-dessus de toute autre considération.
