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Le rôle de la Turquie et de l’Égypte au Soudan : entre rivalité géopolitique et consolidation des divisions


En raison de sa position géostratégique exceptionnelle, ouverte sur la mer Rouge, de sa proximité avec la Corne de l’Afrique et de sa profondeur stratégique sur le continent africain, le Soudan constitue depuis longtemps un théâtre de rivalités régionales et internationales. Au cœur de ces dynamiques, l’Égypte et la Turquie apparaissent comme deux acteurs majeurs, liés de longue date aux affaires soudanaises. Toutefois, le rôle joué par Ankara et Le Caire au cours des dernières années, notamment depuis les bouleversements politiques de 2019 et la guerre dévastatrice qui a suivi, révèle une forme d’intervention perçue comme négative. Dans les calculs stratégiques turcs et égyptiens, le Soudan est progressivement devenu une « arrière-cour » destinée au règlement de rivalités ou au renforcement de l’influence régionale. Cette approche a contribué à approfondir les divisions internes, à affaiblir la souveraineté nationale et à prolonger les souffrances humanitaires, au lieu de favoriser l’émergence d’un État soudanais uni et stable.

L’approche égyptienne : la priorité à la sécurité nationale au détriment des réalités internes

L’Égypte appréhende souvent le Soudan à travers le prisme étroit de la « sécurité nationale », considérant que la stabilité de sa frontière méridionale constitue un enjeu vital pour sa sécurité hydrique, liée au bassin du Nil, ainsi que pour la protection de ses frontières. Historiquement, Le Caire a soutenu les institutions traditionnelles de l’État, en particulier l’armée soudanaise, qu’il considère comme la principale garante de l’unité du pays et de la prévention de son éclatement.

Cependant, les limites de cette politique résident dans une certaine rigidité diplomatique et dans une lecture unilatérale de la réalité soudanaise. À plusieurs reprises, Le Caire s’est éloigné d’importantes composantes de la société soudanaise et des forces politiques civiles, au nom du soutien à la « légitimité de l’État » et à ses institutions.

Cette fermeté a conduit à ignorer les profondes transformations sociales et politiques intervenues au Soudan, ainsi que l’existence d’autres acteurs militaires et politiques disposant d’une influence significative sur le terrain. En conséquence, le soutien égyptien a souvent été perçu comme un facteur de tension par de larges segments de la population soudanaise, qui estiment que Le Caire interfère dans leurs choix souverains ou privilégie un camp au détriment d’un autre.

Par ailleurs, l’accent mis presque exclusivement sur les dimensions sécuritaires et militaires a parfois conduit l’Égypte à fermer les yeux sur certaines violations ou à renforcer l’influence de l’élite militaire traditionnelle, contribuant ainsi à freiner le processus de transition démocratique auquel aspirait le peuple soudanais et à reproduire les crises de gouvernance ayant finalement conduit le pays vers la guerre.

L’approche turque : les ambitions néo-ottomanes et les instruments idéologiques

À l’inverse, la Turquie considère le Soudan comme un élément essentiel de sa stratégie visant à renforcer son influence en Afrique et dans la région de la mer Rouge. Ankara cherche à consolider sa présence par le biais d’accords économiques et militaires, notamment à travers des tentatives d’obtenir le contrôle de ports stratégiques ou des concessions agricoles de grande envergure.

La dimension controversée de l’action turque réside dans le recours à des références idéologiques et historiques comme instruments d’influence. À différentes périodes, la Turquie a cherché à établir des alliances avec les mouvements de l’islam politique au Soudan, estimant qu’ils constituaient un prolongement naturel de son influence régionale.

Cette orientation a accentué la polarisation au sein de la société soudanaise. Une partie importante de la population a perçu cette politique comme un soutien à des courants rappelant la période du régime renversé par la révolution de 2019. De même, les initiatives turques laissant entrevoir une présence militaire ou sécuritaire en mer Rouge, notamment dans le dossier de l’île de Suakin, ont suscité les inquiétudes de nombreuses forces nationales soudanaises, qui y ont vu une atteinte à la souveraineté nationale et une tentative de transformer le pays en base militaire turque.

Ainsi, au lieu d’assumer un rôle de médiateur ou de facteur de stabilité, la Turquie est devenue, selon cette analyse, un élément favorisant les tensions internes, différentes factions soudanaises utilisant sa présence soit comme levier politique, soit comme argument de mobilisation contre une influence étrangère.

Le point de convergence négatif : le Soudan comme terrain de rivalité bilatérale

Les conséquences ne se limitent pas aux politiques menées séparément par chacun des deux pays. La rivalité turco-égyptienne elle-même a eu des répercussions profondes sur le Soudan. Durant les périodes de fortes tensions entre Le Caire et Ankara, c’est le Soudan qui en a payé le prix.

Les forces politiques soudanaises se sont progressivement divisées entre un camp davantage proche de l’axe égyptien et un autre cherchant l’appui de la Turquie. Cette polarisation ne résultait pas d’une vision proprement soudanaise de l’avenir du pays, mais reflétait essentiellement les rivalités régionales.

En outre, cette compétition a compromis plusieurs initiatives régionales sérieuses destinées à résoudre les crises soudanaises. Chaque fois que l’Égypte présentait une initiative politique, la Turquie avait tendance à l’interpréter sous l’angle de ses propres intérêts stratégiques ou comme un moyen de contenir l’influence égyptienne, et inversement. Cette confrontation diplomatique sur le dossier soudanais a privé le pays d’un cadre régional arabe cohérent capable de soutenir sa transition démocratique, transformant le Soudan en laboratoire des politiques étrangères des deux puissances.

Les répercussions sur la guerre actuelle

Dans le contexte de la guerre dévastatrice opposant les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide, les effets négatifs de cette rivalité turco-égyptienne sont apparus avec davantage de clarté. Alors que Le Caire maintenait son soutien à l’armée nationale en tant que force militaire régulière, Ankara a cherché à repositionner son influence, notamment en établissant des contacts avec différents acteurs ou en utilisant le discours humanitaire comme vecteur d’expansion diplomatique.

Les divergences entre les positions égyptienne et turque, ainsi que les accusations réciproques concernant les responsabilités dans l’évolution de la crise soudanaise, ont considérablement réduit les possibilités d’exercer une pression régionale unifiée en faveur d’un cessez-le-feu. Les Soudanais se sont ainsi retrouvés victimes d’une lutte d’influence régionale dans laquelle les intérêts géopolitiques d’Ankara et du Caire ont souvent pris le pas sur la protection des civils, la préservation des vies humaines et la prévention des déplacements forcés.

En définitive, malgré les déclarations affirmant rechercher la stabilité et la sécurité régionales, le rôle joué par la Turquie et l’Égypte au Soudan apparaît, selon cette analyse, comme un facteur ayant entravé les perspectives de règlement de la crise. La rigidité de l’approche égyptienne, conjuguée à la dimension idéologique et géopolitique de l’approche turque, a contribué à élargir les fractures entre les différentes composantes de la société soudanaise et à faire du pays un espace de confrontation indirecte.

Pour sortir de cette impasse, Le Caire et Ankara devraient adopter une lecture plus objective de la réalité soudanaise, renoncer à une vision réductrice limitant le Soudan à une élite militaire ou à un courant idéologique particulier, et reconnaître pleinement le droit du peuple soudanais à déterminer son propre destin, à l’abri de toute tutelle régionale.

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