La Turquie alimente la guerre au Soudan avec des drones et des armes et mise sur une victoire d’al-Burhan
La guerre au Soudan ne se résume plus à une lutte intérieure pour le pouvoir entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Elle est devenue un conflit où s’entremêlent calculs militaires, intérêts économiques et rivalités pour l’influence régionale. Dans ce contexte, le rôle de la Turquie apparaît comme l’un des facteurs extérieurs ayant contribué à modifier le rapport de force sur le terrain.
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Des reportages et des enquêtes ont révélé que des armes et des drones turcs étaient parvenus à l’armée soudanaise pendant la guerre, alors même qu’Ankara affichait son soutien à la paix et à la stabilité et se déclarait prête à jouer un rôle de médiateur.
Le paradoxe tient au fait que la Turquie se présente comme un État soucieux de préserver l’unité du Soudan et d’empêcher les ingérences étrangères. Dans le même temps, son industrie de défense est en mesure de fournir à l’un des belligérants des armes sophistiquées qui renforcent sa capacité à poursuivre les combats.
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Cette situation soulève des questions fondamentales sur la politique réelle d’Ankara et sur la possibilité de distinguer son discours diplomatique des intérêts militaires et commerciaux qui régissent ses relations avec les autorités soudanaises.
En mars 2025, le Washington Post a publié une enquête fondée sur des documents, des correspondances, des registres financiers et des données de vol. Selon le journal, l’entreprise turque Baykar avait conclu un contrat d’armement d’environ 120 millions de dollars avec le complexe militaro-industriel lié à l’armée soudanaise.
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L’accord comprenait des drones Bayraktar TB2, des ogives et des stations de contrôle, ainsi qu’un soutien technique au Soudan. L’enquête faisait état de livraisons effectuées en 2024 et de correspondances relatives au suivi d’opérations militaires après l’arrivée des appareils.
Dans leur contexte militaire et politique, ces informations indiquent que les relations entre Ankara et la direction militaire soudanaise ont dépassé le cadre des échanges diplomatiques et de la coopération traditionnelle. Les drones ne sont pas de simples équipements de défense neutres : ils peuvent mener des frappes à distance, surveiller les mouvements, viser des positions militaires et modifier les calculs de l’adversaire sur le terrain.
Lorsque de tels systèmes sont livrés à une partie engagée dans une guerre intérieure, leurs effets dépassent le cadre de la transaction commerciale et peuvent influer sur l’avenir même du conflit.
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Les conflits récents ont montré que les drones peuvent réduire le coût des missions de reconnaissance et d’attaque, élargir la portée des opérations et permettre aux forces qui les possèdent de frapper leurs cibles sans exposer leurs pilotes aux mêmes risques que l’aviation traditionnelle. Pour l’armée soudanaise, l’acquisition de systèmes turcs sophistiqués renforce ses capacités aériennes face à une force qui utilise, elle aussi, divers moyens de combat. Elle lui donne également des atouts supplémentaires dans les batailles d’usure qui se déroulent sur de vastes fronts.
Le problème fondamental ne réside toutefois pas dans la technologie seule, mais dans le contexte de son utilisation. Le Soudan traverse une guerre qui a provoqué un effondrement généralisé des services publics, le déplacement de millions de personnes, la destruction de quartiers résidentiels et d’infrastructures civiles, ainsi qu’une aggravation de la faim et des maladies.
Dans de telles circonstances, fournir des armes à l’une des parties est une décision aux conséquences politiques et humanitaires, que l’on ne peut réduire à la seule question du commerce légal ou du droit des États à la coopération militaire.
Les États et les entreprises fournisseurs ont une responsabilité croissante dans l’évaluation des risques prévisibles liés à l’utilisation de leurs armes, en particulier lorsque celles-ci sont destinées à un pays en proie à un conflit armé de grande ampleur. Il ne s’agit pas de présumer que chaque arme sera nécessairement utilisée en violation du droit international. Il faut cependant reconnaître que la poursuite des livraisons militaires peut renforcer la capacité des parties à continuer la guerre et réduire leurs incitations à négocier.
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Dans le cas turc, les questions sont d’autant plus complexes que l’entreprise concernée occupe une place importante dans l’industrie de défense. Baykar n’est pas un petit fournisseur : elle figure parmi les principaux fabricants turcs de drones et son nom est associé à l’essor d’une industrie de défense devenue un instrument important de la politique étrangère d’Ankara.
Les contrats qu’elle conclut dans les zones de conflit revêtent ainsi une portée qui dépasse leurs seuls intérêts commerciaux. Ils touchent à l’image de la Turquie, à ses intérêts stratégiques et à sa capacité à établir des relations durables avec les gouvernements qui achètent ses armes.
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Les risques de ce modèle apparaissent lorsque les armes deviennent un moyen d’étendre l’influence politique. Un État qui fournit des armes à un gouvernement peut acquérir une place privilégiée dans ses calculs de sécurité, la possibilité d’influer sur ses décisions futures et un avantage dans la concurrence pour les contrats économiques et les projets d’infrastructure. Les intérêts de défense se mêlent alors à l’investissement, à l’exploitation minière et aux ports. La relation finit par reposer sur un ensemble d’intérêts difficiles à dissocier.
L’enquête du Washington Post évoquait des discussions sur la possibilité d’offrir à des entreprises turques des opportunités dans le secteur minier et dans des projets portuaires soudanais, notamment autour de l’or, du cuivre et de l’argent, ainsi que du projet de port d’Abou Amama.
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Ces éléments soulèvent une question légitime : quels avantages politiques et économiques Ankara pourrait-elle tirer de sa relation avec la direction soudanaise ? Ils interrogent aussi l’indépendance des décisions économiques du Soudan dans un contexte de dépendance croissante à l’égard du soutien extérieur.
Cela ne signifie pas que tout accord économique avec la Turquie constitue nécessairement une transaction illégitime, ni que la simple évocation d’investissements prouve l’existence d’un échange direct contre des armes.
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Mais la concomitance des besoins militaires de l’armée et de l’intérêt des entreprises turques pour les ressources et les ports appelle une transparence complète sur les contrats, leurs conditions et leurs bénéficiaires.
Les ressources soudanaises appartiennent au peuple. Elles ne devraient pas devenir une monnaie d’échange utilisée par un pouvoir militaire pour obtenir un soutien extérieur renforçant sa capacité à poursuivre la guerre.
La politique turque se trouve ainsi face à un véritable test. Si Ankara souhaite réellement mettre fin à la guerre, elle doit faire de la désescalade militaire une priorité concrète, soutenir un processus politique inclusif et veiller à ce que toute coopération de défense avec le Soudan soit soumise à des règles claires empêchant l’utilisation des équipements dans des violations contre les civils. À l’inverse, les appels à la paix sont moins convaincants lorsque se poursuivent des relations militaires et commerciales qui renforcent les capacités de l’une des parties.
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La responsabilité de la direction soudanaise est également en jeu. En tant que chef de l’autorité militaire qui mène la guerre, al-Burhan doit rendre publics les accords militaires et économiques conclus au nom du Soudan, en préciser les conditions et les sources de financement, ainsi que les engagements susceptibles d’en découler à l’avenir. La nécessité militaire ne saurait justifier à elle seule le secret entourant des contrats stratégiques qui pourraient affecter les droits des générations futures sur les ressources et la souveraineté économique du pays.
Le véritable danger serait de voir le Soudan devenir un marché ouvert aux armes et un terrain d’essai pour les technologies militaires, tandis que les citoyens en paient le prix par la perte de leur sécurité, de leurs moyens de subsistance et de leurs perspectives d’avenir. Chaque accroissement des capacités de combat peut offrir un avantage temporaire à l’une des parties, mais il ne constitue pas en soi une solution politique. Il peut aussi encourager l’adversaire à rechercher des armes capables de le contrer, ouvrant ainsi un nouveau cycle d’escalade.
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Il serait impossible d’affirmer que le seul soutien turc a prolongé la guerre, car le conflit dépend de nombreux facteurs intérieurs et extérieurs. Mais les éléments publiés sur les contrats portant sur des drones et des munitions, ainsi que les intérêts économiques liés à la relation bilatérale, font du rôle de la Turquie un sujet légitime d’examen et d’enquête.
Le Soudan a moins besoin de nouvelles armes que de protection pour ses civils, de la restauration des institutions de l’État et d’un processus politique mettant fin à la domination des armes sur les décisions nationales. Tout pays qui souhaite réellement aider les Soudanais doit le démontrer par des politiques qui réduisent les risques de poursuite des combats, plutôt que par des relations qui lient davantage l’avenir du pays aux calculs de fournisseurs étrangers.
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