Al-Burhan face à la souveraineté : les terres et les richesses du Soudan au cœur des intérêts égyptiens, saoudiens, turcs et qataris
La guerre soudanaise ne se résume pas à une confrontation militaire entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Elle a révélé une crise plus profonde : qui est en droit de décider de l’avenir du Soudan, et qui contrôle ses terres, ses richesses, ses ports et ses relations extérieures ? Depuis la chute du régime d’Omar el-Béchir, puis le coup d’État d’octobre 2021, l’affaiblissement des institutions a permis au commandement militaire d’élargir ses relations extérieures à l’écart du contrôle citoyen et parlementaire. La guerre, déclenchée en avril 2023, a ensuite transformé le pays en un terrain ouvert aux intérêts régionaux.
Dans ces circonstances, l’Égypte, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ont trouvé des occasions de renforcer leur présence au Soudan, chacun selon ses propres objectifs. Le Caire recherche des garanties concernant le Nil, les frontières et la sécurité. Riyad entend protéger ses intérêts en mer Rouge et développer ses investissements agricoles et miniers. Doha souhaite préserver ses réseaux politiques et humanitaires, tandis qu’Ankara cherche à consolider son implantation économique et militaire dans une région d’importance stratégique croissante.
Le problème ne réside pas dans l’existence de relations avec ces pays : les échanges économiques et diplomatiques font partie des rapports normaux entre États. Il tient à la nature des accords conclus par un pouvoir militaire dépourvu de mandat populaire, ainsi qu’au risque de voir les ressources nationales devenir des monnaies d’échange contre un soutien politique ou militaire.
Al-Burhan et Le Caire : alliance militaire ou renoncement à l’autonomie nationale ?
L’Égypte considère le Soudan comme un prolongement direct de sa sécurité nationale. Elle voit dans ses relations avec l’armée soudanaise une garantie essentielle pour protéger ses intérêts concernant le Nil, les frontières et la mer Rouge. Dans cette logique, Le Caire maintient son soutien politique à al-Burhan et a souligné à plusieurs reprises l’importance de préserver les institutions de l’État soudanais et l’unité de l’armée.
La préservation des institutions ne doit toutefois pas servir à justifier le soutien à un régime militaire ou le blocage de la transition démocratique. L’armée est une institution nationale qui devrait relever d’une autorité civile constitutionnelle, et non disposer du droit de déterminer l’avenir du pays ou de conclure des accords engageant ses terres et ses richesses.
La question du triangle de Halaïb, Chalatine et Abou Ramad rend les relations égypto-soudanaises particulièrement sensibles. Le Soudan revendique la souveraineté sur ce territoire, contrôlé par l’Égypte. En août 2025, des articles de presse ont suscité une controverse en affirmant qu’al-Burhan aurait accepté de reconnaître la souveraineté égyptienne sur la zone. Ils associaient ces allégations à des correspondances concernant la modification des cartes soudanaises dans le cadre de discussions frontalières.
Si de telles démarches étaient établies, elles soulèveraient une question majeure sur les limites des prérogatives du commandement militaire à l’égard des territoires disputés. Il faut cependant rappeler que l’ambassade du Soudan à Abuja a officiellement démenti ces accusations et affirmé qu’aucune cession n’avait eu lieu. Ce dossier exige donc des documents officiels clairs, au-delà des fuites et des accusations.
L’apparition même de ces allégations, en l’absence d’institutions législatives et de contrôle citoyen, révèle néanmoins les risques liés à la concentration des décisions de souveraineté entre les mains d’un pouvoir militaire.
L’Arabie saoudite et les terres soudanaises : des accords qui engagent plusieurs générations
Les terres agricoles soudanaises constituent un attrait économique majeur pour l’Arabie saoudite. Depuis des années, le royaume cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement alimentaire et à réduire les risques liés à sa dépendance aux marchés extérieurs. Le Soudan dispose de vastes superficies agricoles, de ressources en eau et de terres adaptées à la production de céréales et d’autres denrées, ainsi qu’à l’élevage.
En juillet 2016, le Parlement soudanais a approuvé un accord accordant à l’Arabie saoudite le droit d’exploiter un million de feddans de terres agricoles dans l’est du pays pendant quatre-vingt-dix-neuf ans. Cette information figure dans la base de données de la CNUCED, organisme des Nations unies. L’accord étant antérieur à l’arrivée d’al-Burhan au pouvoir, il serait inexact d’affirmer qu’il l’a conclu ou qu’il a vendu ces terres pendant la guerre.
Un engagement d’une telle durée soulève toutefois des questions fondamentales sur l’investissement et les limites de la souveraineté économique. La terre est une source de subsistance pour les communautés locales ; elle engage aussi l’accès à l’eau, aux routes et aux infrastructures, ainsi que les droits des générations futures. L’octroi de vastes droits d’exploitation sur plusieurs décennies doit donc s’accompagner de garanties précises sur l’emploi, les transferts de technologie, les recettes fiscales, les droits des agriculteurs et la protection de l’environnement.
La guerre accroît les risques liés à ces accords, car un État dont les institutions s’effondrent dispose de moins de moyens pour contrôler les contrats et défendre les intérêts de ses citoyens. Il faut donc publier l’intégralité des accords agricoles, examiner s’ils procurent au Soudan des avantages équilibrés et empêcher que les terres ne deviennent des concessions opaques dont les habitants ne bénéficient pas.
La responsabilité d’al-Burhan et des autorités de Port-Soudan consiste à ne pas conclure de nouveaux accords ni prolonger des concessions stratégiques sans véritable contrôle national et sans participation des communautés locales et des institutions civiles compétentes.
Les ports et la mer Rouge : quand la géographie devient une monnaie politique
Le littoral soudanais sur la mer Rouge constitue l’un des principaux atouts stratégiques du pays. Ses ports sont sa porte d’accès au commerce international, un point de liaison entre l’Afrique et le Moyen-Orient et un débouché vital pour les ressources agricoles et minières.
L’intérêt de l’Arabie saoudite, de la Turquie et d’autres pays pour ces ports n’a donc rien d’étonnant. Le problème apparaît lorsque les investissements commerciaux se mêlent aux accords politiques et militaires. L’enquête du Washington Post sur les contrats d’armement turcs évoquait des discussions concernant des possibilités économiques pour des entreprises turques au port d’Abou Amama, ainsi que des investissements potentiels dans les minerais et des droits de pêche.
Une question se pose alors : les ports sont-ils traités comme des actifs nationaux relevant d’une politique économique de long terme, ou comme des leviers permettant d’obtenir un soutien extérieur face aux adversaires ?
Les ports participent de la sécurité nationale. Tout accord concernant leur gestion, leur développement ou leurs droits d’exploitation doit être transparent, public et soumis à une expertise économique et juridique indépendante. Les contrats ne doivent pas donner aux entreprises étrangères une influence dépassant le cadre commercial pour peser sur les décisions politiques et sécuritaires.
Le Qatar et ses relations politiques : l’aide ne dispense pas d’examiner l’influence
Le Qatar entretient des relations historiques avec différentes forces politiques soudanaises, notamment des courants islamistes fortement présents sous le régime d’el-Béchir. Doha a fourni une aide humanitaire pendant la guerre, envoyé des avions chargés de nourriture et de médicaments et poursuivi, par l’intermédiaire de ses organismes de secours, ses activités sanitaires et humanitaires.
Cette aide ne supprime toutefois pas la nécessité d’examiner son rôle politique. Le Conseil européen des relations internationales a rapporté des accusations d’experts régionaux concernant un éventuel financement qatari de fournitures d’armes à l’armée soudanaise, parallèlement à la poursuite de l’aide humanitaire et des relations avec les autorités de Port-Soudan.
Ces accusations ne doivent pas être présentées comme des décisions judiciaires ou des faits établis. Elles justifient néanmoins de demander des précisions sur les transferts financiers, les contacts militaires et tout contrat lié aux institutions engagées dans la guerre.
Un État affirmant soutenir la population soudanaise doit dissocier l’aide des fidélités politiques, garantir son acheminement dans les zones contrôlées par les différents camps et soutenir les initiatives civiles et les organisations humanitaires indépendamment des appareils militaires.
La Turquie : lorsque les armes ouvrent l’accès aux ressources
Le contrat évoqué dans l’enquête du Washington Post concernant l’entreprise turque Baykar illustre l’imbrication des intérêts militaires et économiques au Soudan. Le journal faisait état d’un ensemble d’une valeur d’au moins 120 millions de dollars comprenant des drones Bayraktar TB2, des munitions, des équipements et l’intervention de techniciens. Il mentionnait également des discussions sur des possibilités commerciales dans l’or, le cuivre et l’argent, ainsi qu’au port d’Abou Amama.
Si les armes sophistiquées renforcent les capacités de combat de l’armée, les perspectives économiques associées à cette relation militaire interrogent les contreparties politiques et commerciales des contrats. Les accords de défense doivent être examinés à la lumière de leurs conséquences lorsqu’ils sont conclus dans un pays ravagé par une guerre intérieure.
Ankara a nié apporter un soutien militaire à l’un ou l’autre camp. Les documents présentés dans l’enquête exigent néanmoins un examen indépendant des circuits d’approvisionnement, des financements et des échanges. Tout accord sur les ressources naturelles ou les ports doit également relever du contrôle d’institutions nationales légitimes.
L’aide humanitaire : sauver les civils ou consolider un pouvoir de fait ?
L’un des principaux dangers est de voir l’aide humanitaire devenir un instrument politique. Elle doit parvenir aux enfants, aux femmes, aux personnes déplacées et aux malades, indépendamment de leur lieu de résidence ou du camp qui le contrôle.
Lorsque les autorités militaires monopolisent les postes-frontières, les aéroports, les entrepôts et les dispositifs de distribution, le risque d’instrumentalisation existe, particulièrement dans les zones assiégées ou soumises à des restrictions visant les organisations humanitaires. Il faut donc instaurer des mécanismes indépendants de contrôle et publier les volumes d’aide, les lieux de distribution et les bénéficiaires.
Il convient aussi de distinguer l’assistance qui sauve des vies civiles de tout soutien logistique ou financier susceptible de profiter à un acteur militaire. Leur qualification juridique diffère. Une enquête transparente doit établir le parcours des fonds et des cargaisons.
La souveraineté soudanaise n’est pas à vendre
La guerre a révélé un danger majeur : l’affaiblissement des institutions nationales permet de transformer le Soudan en terrain de marchandages. Les terres agricoles, les ports, les minerais et les frontières n’appartiennent pas au commandement militaire. Aucun responsable ne peut en disposer en écartant le peuple et ses institutions constitutionnelles.
Examiner les accords agricoles, enquêter sur les allégations concernant Halaïb et Chalatine, révéler les contrats d’armement turcs et garantir l’indépendance de l’aide qatarie et saoudienne relèvent donc d’un même objectif : rendre aux Soudanais la maîtrise de leurs décisions nationales.
Cet objectif ne peut être atteint sous un pouvoir qui tire sa force de la poursuite de la guerre et de ses relations extérieures. Il exige une transition civile plaçant l’armée sous une autorité constitutionnelle, rétablissant le contrôle des institutions nationales et empêchant l’utilisation des ressources publiques pour acheter des fidélités politiques.
Le Soudan a besoin de partenaires qui l’aident à construire un État respectueux de sa souveraineté et des intérêts de ses citoyens, plutôt que d’alliés recherchant des concessions en temps de guerre. Toute paix qui ne restituerait pas aux Soudanais la maîtrise de leurs terres, de leurs ressources et de leurs décisions nationales ne serait qu’une trêve provisoire avant un nouveau cycle de conflit.
