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Laisse-nous tranquilles, al-Burhan : le cri de colère qui met à l’épreuve la légitimité du pouvoir militaire

« Laisse-nous tranquilles, al-Burhan »


L’expression « Laisse-nous tranquilles, al-Burhan » n’est plus une simple formule circulant sur les réseaux sociaux soudanais. Dans les derniers jours d’octobre 2026, elle est devenue un slogan de protestation dont la portée politique dépasse la demande de départ du chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan. Issue du dialecte soudanais, la formule signifie « laisse-nous tranquilles » ou « éloigne-toi de nous ». Elle a acquis une signification politique directe en devenant le mot d’ordre d’une campagne numérique réclamant le départ d’al-Burhan de la tête du pouvoir. Elle relance également le débat sur l’avenir du régime militaire et sur la responsabilité des dirigeants actuels dans la guerre et l’effondrement des institutions et de la société.

Le mot-dièse a pris de l’ampleur à partir du 22 octobre, à l’approche du cinquième anniversaire du coup d’État du 25 octobre 2021. Cette coïncidence lui confère une portée particulière. Pour une partie des forces civiles et révolutionnaires, cette date marque le démantèlement de la transition démocratique, l’éviction des partenaires civils et le retour direct de l’institution militaire au centre des décisions politiques. La réapparition d’un slogan exigeant le départ d’al-Burhan à cette occasion remet ainsi à l’ordre du jour une question que les Soudanais n’ont pas refermée, malgré les années écoulées et les événements sanglants qui ont transformé le conflit.

La force de ce slogan tient à ce qu’il déplace la contestation : au-delà des politiques et des décisions, il demande des comptes à l’homme qui incarne le pouvoir militaire et politique. Les participants ne se contentent pas de rejeter la guerre ou de dénoncer la dégradation des conditions de vie. Ils établissent un lien entre ces crises et le maintien d’al-Burhan à la tête du pays. Cette évolution traduit l’élargissement des critiques contre les autorités de Port-Soudan, alors qu’aucune perspective claire de sortie de guerre ne se dessine, que les civils continuent de souffrir et que les institutions peinent à assurer un minimum de services et de stabilité.

Le Soudan est entré en guerre en avril 2023, lorsque le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a éclaté sur fond de crise politique et militaire accumulée. Celle-ci portait sur l’avenir du pouvoir, les modalités d’intégration des forces et la reconstruction des institutions sécuritaires. Depuis, le pays est devenu le théâtre d’un conflit ouvert. Villes, villages et infrastructures ont subi des destructions massives, tandis que des millions de Soudanais ont dû choisir entre le déplacement intérieur, l’exil ou le maintien dans des zones dangereuses. Pour une partie de la population, la question dépasse désormais les avancées militaires : qui porte la responsabilité politique de la poursuite de cette trajectoire, et qui peut en sortir le pays ?

Les promoteurs de la campagne estiment que le commandement d’al-Burhan n’a toujours pas présenté de projet politique convaincant expliquant comment passer de la guerre à la paix et rétablir l’État sans le réduire à une logique de contrôle militaire. Le discours de la victoire par les armes, quelles qu’en soient les justifications affichées, ne répond pas à lui seul aux questions de l’après-guerre et ne précise pas la nature du système politique qui gouvernera le Soudan une fois les combats terminés. Reprendre le contrôle de certains territoires ne signifie pas automatiquement retrouver une légitimité ou la capacité de gouverner une société épuisée. Cela ne signifie pas non plus que la crise politique antérieure aux affrontements est résolue.

La campagne se distingue notamment par sa capacité à réunir plusieurs causes dans un même discours. Certains reprennent le slogan pour protester contre la guerre ; d’autres y voient un rejet du pouvoir militaire. D’autres encore le relient à la crise économique, à la dégradation des services, à la hausse du coût de la vie et à l’extension de la pauvreté. Certaines publications réclament aussi que les responsables des violations rendent des comptes, que l’armée se retire de la vie politique et qu’une autorité civile puisse conduire la transition.

Cette diversité permet à la campagne de toucher différents milieux, mais elle pose aussi la question du projet susceptible de les rassembler. Exiger le départ d’al-Burhan constitue une position politique claire, sans suffire à définir une alternative. Le Soudan a besoin de changer ses règles politiques et institutionnelles autant que ses dirigeants, afin d’éviter la reproduction de la crise et le retour du pouvoir militaire sous de nouveaux noms ou de nouvelles alliances.

La campagne révèle également un problème profond dans les rapports entre pouvoir et critique politique. Selon des articles de presse, certaines plateformes favorables à l’armée ont réclamé l’arrestation des personnes diffusant le mot-dièse, présentant leur activité comme hostile à l’État. Si de telles positions devenaient des politiques effectives, elles témoigneront d’une confusion supplémentaire sur la nature de l’État. Contester un chef militaire ou demander sa démission ne signifie pas nécessairement s’opposer au pays ou à ses institutions. Distinguer l’État, le dirigeant et l’institution militaire est indispensable à un système capable d’accepter les divergences sans les transformer en accusations de trahison.

Assimiler toute critique d’al-Burhan à une attaque contre l’armée place l’institution militaire elle-même en opposition avec une partie de la société et entretient la confusion entre fidélité à la nation et loyauté envers ses dirigeants. L’armée est une institution nationale appelée à durer indépendamment des personnes qui la commandent. Ses responsables politiques et militaires doivent, quant à eux, répondre de leurs décisions et de leurs résultats. Faire de la critique du chef de l’armée un délit serait incohérent dans un pays cherchant à sortir de décennies d’autoritarisme, de guerres et de coups d’État.

La diffusion du mot-dièse ne suffit toutefois pas à établir l’existence d’un consensus national en faveur du départ d’al-Burhan. Le Soudan connaît de profondes divisions politiques et sociales. Les réseaux sociaux ne reflètent pas à eux seuls les opinions de tous les citoyens, particulièrement dans un contexte de déplacements, de coupures des communications et d’accès inégal à Internet. La campagne doit donc être considérée comme le signe d’une contestation politique renouvelée, plutôt que comme un référendum ou une mesure définitive des rapports de force dans la société.

Son message central reste néanmoins clair : certains Soudanais ne se satisfont plus des promesses militaires ni des discours réduisant l’avenir du pays à la poursuite des combats. Ils veulent savoir quand la guerre prendra fin, qui répondra de la catastrophe, comment retrouver une vie normale et quelles garanties empêcheront un nouveau cycle de coups d’État et de luttes pour le pouvoir.

Dans ce contexte, « Laisse-nous tranquilles, al-Burhan » exprime une crise de confiance entre une partie des citoyens et les dirigeants qui conduisent la guerre et exercent le pouvoir. Sa diffusion ne produira pas nécessairement un changement politique immédiat. Elle soumet toutefois les autorités à une épreuve politique et morale à laquelle le silence ou les accusations de trahison ne sauraient répondre. Un État qui n’écoute pas la contestation et n’ouvre aucun espace à la reddition des comptes se transforme progressivement en un pouvoir qui craint la société au nom de laquelle il prétend gouverner.

Le véritable défi pour le Soudan dépasse donc le maintien ou le départ d’al-Burhan. Il consiste à mettre fin à la monopolisation du pouvoir par la force, à restituer la décision politique à des institutions civiles légitimes et à construire une armée professionnelle tenue à l’écart des rivalités partisanes. Le slogan pose ainsi une question qui dépasse la personne du chef de l’armée : jusqu’à quand le Soudan restera-t-il prisonnier du pouvoir des armes, et quand le droit des Soudanais à choisir leurs dirigeants deviendra-t-il une réalité plutôt qu’une promesse sans cesse reportée ?

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