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Du coup d’État du 25 octobre à la guerre d’avril : pourquoi les Soudanais demandent-ils de nouveau des comptes à al-Burhan ?

« Laisse-nous tranquilles, al-Burhan »


Il est difficile de comprendre le retour du slogan « Laisse-nous tranquilles, al-Burhan » au premier plan du débat politique soudanais sans revenir sur les événements qui ont remodelé le pays depuis le coup d’État du 25 octobre 2021. La campagne diffusée sur les réseaux sociaux dans les derniers jours d’octobre 2026 n’est pas apparue dans le vide. Elle ne constituait pas non plus une simple réaction passagère à la hausse des prix ou à la dégradation des conditions de vie. Elle portait une mémoire politique marquée par les coups d’État, les promesses inabouties, la guerre et l’effondrement. L’appel au départ d’Abdel Fattah al-Burhan relance ainsi la question des responsabilités dans la trajectoire qui a conduit le Soudan d’une transition politique à l’une des crises les plus violentes de son histoire contemporaine.

Après la chute du régime d’Omar el-Béchir, en avril 2019, le Soudan disposait d’une occasion historique de bâtir un nouveau système politique, de mettre fin à la monopolisation du pouvoir et de rétablir la primauté du gouvernement civil. La transition est toutefois restée tributaire d’un équilibre fragile entre ses composantes militaire et civile, ainsi que de la présence d’institutions armées et de centres de pouvoir qui n’avaient pas pleinement accepté les principes d’un État civil. Les questions de justice, de réforme des services de sécurité et de reconstruction économique demeuraient également sans réponse structurelle, rendant la transition vulnérable dès ses débuts.

Le coup d’État du 25 octobre 2021 a constitué un tournant décisif. Les militaires ont pris le pouvoir, al-Burhan a annoncé des mesures mettant fin au partenariat de transition et plusieurs responsables civils ont été arrêtés. De larges pans de la population sont alors descendus dans la rue pour rejeter le coup d’État et réclamer le retour d’un pouvoir civil. La contestation dépassait les partis politiques : elle réunissait les comités de résistance, les organisations syndicales, les milieux professionnels et une partie de la jeunesse, qui voyaient dans ce coup de force l’anéantissement des sacrifices consentis pendant la révolution.

La coïncidence entre la campagne « Laisse-nous tranquilles » et le cinquième anniversaire du coup d’État revêt donc une importance particulière. Ses participants rappellent cet événement comme le début d’une nouvelle phase de fermeture de l’espace politique et de recul des perspectives de transition civile. Ils établissent un lien entre les décisions d’octobre 2021 et la crise qui a ensuite éclaté, jusqu’à la guerre d’avril 2023. Cela ne signifie pas que le seul coup d’État de 2021 explique toutes les causes du conflit, dont les racines militaires et politiques sont multiples. Il a néanmoins contribué à approfondir la crise de légitimité et à affaiblir les institutions civiles qui auraient pu aider à gérer les différends.

L’un des principaux échecs de l’après-coup d’État a été l’incapacité à construire un règlement politique stable définissant les relations entre l’armée et les forces civiles, tout en établissant des modalités claires de réforme du secteur de la sécurité. Les divergences persistantes sur l’avenir des Forces armées soudanaises et des Forces de soutien rapide ont maintenu le pays dans un environnement politique extrêmement fragile, dépourvu d’institutions capables de contenir la rivalité entre les centres de pouvoir. Lorsque le conflit armé a éclaté, aucune autorité civile unifiée n’avait les moyens d’intervenir pour empêcher le basculement dans la guerre.

Plus de trois ans après le début des combats, les conséquences de cette trajectoire sont visibles dans tous les aspects du quotidien. La guerre a détruit de vastes quartiers et territoires, endommagé les structures de santé, d’enseignement et de services, et contraint des millions de citoyens à quitter leur domicile. L’activité économique a reculé, l’accès à la nourriture et aux médicaments est devenu plus difficile, et l’écart s’est creusé entre les besoins de la population et les moyens des institutions. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant qu’une partie de l’opinion demande des comptes aux dirigeants politiques et militaires sur le bilan des dernières années.

La campagne ne demande pas seulement pourquoi la guerre a commencé, mais aussi pourquoi les dirigeants actuels ne sont pas parvenus à lui trouver une issue politique. Après des années de combats, le pays reste privé d’un accord durable garantissant un cessez-le-feu, la protection des civils et la reconstruction des institutions. Alors que persiste le discours misant sur une victoire militaire décisive, les détracteurs d’al-Burhan estiment que cette option est devenue une stratégie sans échéance ni perspective politique claire. La poursuite des affrontements, soulignent-ils, ne débouche pas nécessairement sur la paix ou la stabilité.

La question de la légitimité occupe ici une place centrale. Le contrôle des institutions de l’État ou la possession de la force militaire ne confèrent pas automatiquement une légitimité politique durable. Celle-ci repose sur l’adhésion populaire, des institutions constitutionnelles, des mécanismes de responsabilité et la capacité à défendre les intérêts de la société et à protéger les citoyens. Lorsque la guerre se prolonge, que les services se dégradent et que les institutions civiles effectives font défaut, la légitimité du pouvoir suscite des interrogations croissantes, y compris parmi ceux qui ne partagent pas toutes les positions ou revendications de l’opposition.

Les participants à la campagne soulèvent également la question des liens entre les autorités actuelles, les réseaux de l’ancien régime et le mouvement islamique. Des accusations politiques circulent selon lesquelles des réseaux liés au pouvoir déchu auraient retrouvé une influence au sein des institutions et des centres de décision, entravant un règlement civil indépendant. Ces accusations nécessitent des preuves et un examen au cas par cas. Elles restent néanmoins au cœur du débat sur la nature du pouvoir à Port-Soudan et sur l’indépendance des décisions militaires à l’égard des forces politiques et des organisations qui soutenaient autrefois le régime d’el-Béchir.

L’enjeu dépasse le désaccord idéologique : il concerne l’avenir même de l’État. Le Soudan ne pourra sortir de sa crise si les institutions publiques restent un terrain de rivalité entre organisations politiques et militaires, ou si les appareils officiels sont utilisés au service de réseaux d’influence particuliers. Il lui faut un État fondé sur des institutions, plutôt que sur des alliances fermées, et des services de sécurité soumis à des règles professionnelles et constitutionnelles, plutôt qu’à des fidélités politiques ou organisationnelles.

Demander des comptes à al-Burhan ne doit cependant pas exonérer les autres belligérants de leurs responsabilités. Les Forces de soutien rapide, comme l’armée, font l’objet de graves accusations de violations contre les civils. Toute démarche sérieuse de justice doit viser l’ensemble des responsables de crimes, indépendamment de leur position ou de leur appartenance. Réduire la crise à une seule personne peut alimenter une polémique politique immédiate, mais ne permettra pas de bâtir une paix durable sans traiter la structure du conflit, les sources de la puissance armée et les réseaux d’intérêts qui l’entretiennent.

Les dernières années ont montré que le Soudan n’a besoin ni de reproduire l’ancien partenariat entre forces armées et acteurs civils affaiblis, ni de remplacer un commandement militaire par un autre sans modifier les règles du pouvoir. Il a besoin d’un processus politique large, associant les forces civiles, les acteurs de la société et les organisations professionnelles, et plaçant au premier plan la protection des civils, l’arrêt de la guerre, la justice et la réforme des institutions.

Le slogan « Laisse-nous tranquilles, al-Burhan » prend ainsi tout son sens comme rejet d’une trajectoire commencée par un coup d’État et ayant débouché sur la guerre et l’effondrement. Il condense une colère accumulée au fil des années et repose la question restée sans réponse depuis la chute d’el-Béchir : qui a le droit de gouverner le pays, et comment empêcher les militaires de transformer un pouvoir provisoire en régime permanent ?

Le cinquième anniversaire du coup d’État d’octobre devrait donc offrir l’occasion d’examiner l’ensemble de cette trajectoire, au-delà des accusations réciproques. Sortir de la crise exige de reconnaître que les coups d’État ne règlent pas les différends politiques, que la force ne suffit pas à produire une légitimité et que la poursuite de la guerre ne peut remplacer un projet national inclusif. Si la campagne a remis ces questions au premier plan, les réponses dépendent de la capacité des Soudanais à bâtir une alternative civile indépendante, rejetant aussi bien l’autoritarisme militaire que la militarisation de la politique au nom de quelque camp que ce soit.

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