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Al-Burhan entre Riyad et les Frères musulmans : qui détient le pouvoir de décision militaire au Soudan ?

Des articles d’EUToday, au Royaume-Uni, et d’Hivileo, au Kenya, révèlent une crise de loyauté au sein du camp de Port-Soudan : le commandement de l’armée recherche des alliés régionaux, tandis que des formations islamistes refusent de se plier à ses calculs.


La crise soudanaise ne se limite plus à la confrontation entre l’armée et les Forces de soutien rapide, ni à la lutte pour les villes, les positions stratégiques et les ressources économiques. Une autre crise se dessine au sein du camp combattant sous la bannière de l’armée : qui détient réellement le pouvoir de décision ? Qui fixe les priorités de la guerre ? Qui peut contraindre les groupes armés à agir lorsque leurs intérêts divergent de ceux du commandement militaire ? Les informations concernant une demande saoudienne d’envoi de combattants soudanais au Yémen ont remis ces questions au premier plan. Elles évoquent un refus de l’armée ou des difficultés à donner suite à la demande, ainsi qu’une opposition ferme des brigades islamistes au transfert des combattants du Soudan vers le Yémen.

Ces développements révèlent une contradiction préoccupante entre l’image officielle d’une armée nationale unifiée et une réalité où s’entremêlent unités régulières et groupes armés aux orientations politiques et idéologiques diverses. Pendant les combats intérieurs, ces forces peuvent coexister autour d’un objectif commun. Mais lorsqu’une question exige une décision stratégique au-delà des frontières, l’interrogation devient plus nette : toutes ces formations relèvent-elles réellement d’un commandement unique, ou existe-t-il des centres d’influence autonomes qui considèrent l’armée comme une alliée plutôt que comme une autorité incontestée ?

Le 3 novembre 2026, le site britannique EUToday a publié un article intitulé « L’accord carburant contre combattants conclu par al-Burhan avec l’Arabie saoudite provoque la colère des islamistes ». Il examinait les informations relatives à un arrangement présumé entre al-Burhan et les dirigeants saoudiens, prévoyant l’envoi de combattants en échange de carburant. Le contingent envisagé aurait pu comprendre des unités régulières et des membres des Forces du Bouclier du Soudan. L’article précisait que les premières informations provenaient du journal soudanais Al-Tanweer, qui citait des sources informées, et que les effectifs et la mission n’avaient pas été annoncés.

Sur le plan politique, l’élément le plus important est toutefois que l’article présentait l’affaire au-delà d’un simple arrangement entre deux États. Il la reliait à la colère de milieux islamistes armés face à un éventuel envoi de combattants au Yémen. Une ligne de fracture se dessine ainsi entre un commandement soucieux de préserver ses relations régionales et des formations armées refusant de renoncer à leurs priorités militaires et politiques au Soudan.

Al-Burhan, qui dirige l’armée depuis plusieurs années, se trouve face à une équation difficile. Il a besoin d’un soutien extérieur en carburant, en financements, en relations diplomatiques et en moyens logistiques. Il dépend aussi de la poursuite de l’engagement de ses alliés armés dans la guerre intérieure. Toute tentative d’imposer une décision qu’ils rejettent pourrait provoquer une crise dans le camp militaire, voire ouvrir la voie à un affrontement politique ou organisationnel.

Cette difficulté ne peut être comprise sans examiner les relations entre l’institution militaire et le Mouvement islamique soudanais. Celui-ci n’a pas été un courant marginal de l’histoire contemporaine du pays : il a exercé pendant des décennies une influence au sein des institutions sous le régime d’Omar el-Béchir. La chute du régime en 2019 n’a pas automatiquement fait disparaître ses réseaux organisationnels, sociaux et sécuritaires. Des éléments de cet héritage sont restés présents, sous différentes formes et à des degrés divers.

Avec le déclenchement de la guerre en avril 2023, des formations armées de référence islamiste ont émergé au sein du camp favorable à l’armée, devenant partie intégrante des rapports de force militaires et politiques. Leur présence pose toutefois une question essentielle sur leur autonomie. Combattre aux côtés de l’armée ne signifie pas nécessairement lui être entièrement subordonné. De même, recevoir un soutien ou des armes d’institutions militaires ne garantit pas l’unification des décisions politiques et organisationnelles.

Cette difficulté apparaît particulièrement dans le cas du bataillon Al-Bara ibn Malik. Le groupe est au centre des controverses en raison de ses liens avec le Mouvement islamique soudanais et des sanctions américaines qui l’ont visé, avant son inclusion dans les mesures de désignation visant ce mouvement. En mars 2026, le département d’État américain a annoncé la désignation du Mouvement islamique soudanais comme organisation terroriste étrangère, en incluant Al-Bara ibn Malik parmi ses appellations. La décision a pris effet lors de sa publication au Federal Register, le 16 mars.

Cette décision doit être prise en compte dans l’analyse des relations entre al-Burhan et ces formations. Washington a imputé au Mouvement islamique soudanais et à son bras armé de graves violations contre les civils et affirmé que certains de ses combattants avaient reçu une formation et un soutien du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien. Ces accusations officielles américaines doivent être attribuées aux autorités qui les ont formulées. Elles placent néanmoins le commandement de l’armée devant des questions politiques et diplomatiques sensibles concernant les forces sur lesquelles il s’appuie.

Sur le plan stratégique, la position de ces groupes face à la demande saoudienne devient plus complexe. Une confrontation avec les Houthis touche aux équilibres régionaux impliquant l’Arabie saoudite et l’Iran. Si ces formations ont reçu, selon la version américaine, un soutien ou une formation d’acteurs iraniens, combattre les Houthis, partenaires stratégiques de Téhéran, pourrait créer une contradiction politique et idéologique. Cette contradiction ne prouve toutefois pas une coordination opérationnelle avec les Houthis et ne saurait établir, sans éléments probants, une alliance militaire directe.

C’est ce paradoxe que les médias kényans cherchent à éclairer. Dans un article du 2 novembre, The Star a examiné les raisons du refus des brigades islamistes soudanaises de répondre à la demande de Riyad concernant le Yémen. Le lendemain, Hivileo a publié une analyse intitulée « La demande rejetée : pourquoi les brigades de l’islam politique soudanais ont-elles dit non à Riyad ? ». Ces articles montrent que le débat dépasse la position d’al-Burhan pour englober les relations entre l’armée et les formations islamistes armées.

Le cœur du problème est qu’al-Burhan pourrait être contraint de tenir compte des positions de forces dont il ne peut garantir l’obéissance complète, alors même que son camp dépend d’elles dans la guerre intérieure. Cette situation est instable : un commandement incapable d’imposer une décision stratégique aux formations présentes dans ses rangs rencontre un problème d’unité de commandement et de contrôle, condition essentielle d’une institution militaire nationale.

Toute divergence ne signifie pas pour autant que l’armée s’effondre. Les décisions militaires reposent sur des évaluations opérationnelles, des ressources disponibles et des risques. Refuser un déploiement au Yémen pourrait constituer un choix militaire cohérent compte tenu de la guerre au Soudan. La difficulté apparaît lorsque ces considérations se mêlent aux fidélités politiques et organisationnelles, et lorsqu’une faction armée peut bloquer les choix du commandement ou leur imposer des limites.

Il appartient donc à al-Burhan de clarifier la nature des formations combattant sous l’égide de l’armée, leurs relations avec les institutions officielles et leur degré de soumission au droit militaire. Le Soudan ne peut sortir de la guerre en construisant un État où chaque groupe armé poursuit ses propres calculs et où chaque direction politique ou idéologique peut peser sur les décisions militaires.

Cette situation pose également à l’Arabie saoudite un problème dépassant le rejet d’une demande militaire. Un État sollicitant un allié doit savoir qui peut décider d’envoyer des troupes, qui garantit l’exécution d’un accord et si les forces promises seront effectivement déployées ou resteront tributaires de l’approbation de factions alliées. Si la décision finale est répartie entre plusieurs centres d’influence, tout accord militaire risque d’être bloqué.

Les relations entre Riyad et Port-Soudan dépassent aussi le carburant et l’aide. Les intérêts saoudiens en mer Rouge, dans la sécurité régionale et dans la stabilité du Soudan sont plus vastes qu’un arrangement militaire temporaire. S’appuyer sur des ententes imprécises avec un commandement pris dans des alliances complexes pourrait donc produire des effets contraires aux objectifs recherchés, particulièrement si les intérêts économiques deviennent des leviers pour obtenir des combattants.

La difficulté s’accentue lorsque le pays sollicité est plongé dans une guerre menaçant son unité nationale. Chaque combattant quittant le front soudanais pour le Yémen ou un autre théâtre peut laisser un vide opérationnel. Chaque force bénéficiant de privilèges autonomes peut aussi devenir un centre d’influence difficile à intégrer ultérieurement dans l’armée.

Le Soudan a aujourd’hui besoin d’un projet clair de reconstruction d’une armée professionnelle, plutôt que d’un élargissement du réseau des formations concurrentes. Une institution nationale doit reposer sur une chaîne de commandement claire, un droit commun et une obligation de rendre des comptes sans exception. Tout soutien extérieur devrait accompagner une démarche visant à arrêter la guerre et à rétablir l’État, plutôt qu’à renforcer les groupes armés.

Si ses détails sont confirmés, le refus de la demande saoudienne sera davantage qu’un embarras pour Riyad : il reflétera une crise plus profonde dans le camp de Port-Soudan. Les alliances apparemment solides face à un adversaire peuvent se fissurer lorsqu’il s’agit de répartir l’influence ou de décider de la destination des combattants. Al-Burhan, qui a besoin de ces forces pour poursuivre la guerre, se trouve devant une question incontournable : dirige-t-il une armée nationale maîtresse de ses décisions, ou administre-t-il une coalition de forces armées qui le suivent dans certaines batailles et s’opposent à lui dans d’autres ?

La réponse déterminera l’avenir du Soudan, bien davantage que le nombre de combattants susceptibles d’être envoyés au Yémen ou les volumes de carburant pouvant être obtenus à l’étranger.

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