Exclusif

Riyad cherche des soldats au Soudan : le refus de Port-Soudan révèle la fragilité de l’alliance saoudienne

Selon EUToday, The Star et Hivileo, une demande saoudienne d’envoi de troupes au Yémen met à l’épreuve la loyauté d’al-Burhan et révèle les limites de l’influence de Riyad au sein de l’institution militaire soudanaise.


Les informations faisant état d’une demande saoudienne de participation de forces soudanaises à la confrontation avec les Houthis dépassent le simple fait d’actualité dans un contexte d’escalade régionale. Elles soulèvent des questions politiques et militaires fondamentales sur les alliances bâties par Riyad au Soudan et sur sa capacité à transformer ses relations politiques et son soutien économique et militaire en engagements opérationnels concrets. Le Soudan, longtemps associé à la guerre au Yémen pour y avoir envoyé des soldats au sein de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, présente aujourd’hui un visage bien différent : un État plongé dans une guerre intérieure dévastatrice, une institution militaire traversée par des divisions et des formations armées aux orientations idéologiques et politiques qui ne semblent pas nécessairement disposées à suivre les calculs de leurs alliés régionaux.

Plusieurs médias étrangers ont remis ce dossier au premier plan. Le 3 novembre 2026, le site britannique EUToday a publié un article intitulé « L’accord carburant contre combattants conclu par al-Burhan avec l’Arabie saoudite provoque la colère des islamistes ». Il évoquait des démarches saoudiennes visant à obtenir des forces soudanaises en échange de carburant. Selon cet article, le récit était apparu initialement dans le journal soudanais Al-Tanweer, le 10 octobre. Citant des sources présentées comme informées, celui-ci faisait état d’un arrangement entre le chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan, et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane pour envoyer des forces dans le royaume, notamment des membres des Forces du Bouclier du Soudan aux côtés d’unités régulières. EUToday reconnaissait toutefois que les effectifs et la mission n’avaient pas été annoncés et qu’aucun des deux gouvernements n’avait officiellement commenté cet accord présumé.

Ces précisions délimitent ce qui peut être affirmé avec certitude. L’article ne présente ni texte d’accord publié ni annonce officielle saoudienne ou soudanaise établissant la conclusion d’un arrangement définitif. La circulation de ce récit et sa reprise par des médias de plusieurs pays montrent néanmoins que le recours à des combattants soudanais est devenu un sujet de débat politique et médiatique au-delà des frontières du Soudan.

Le 2 novembre, Al-Sudaniya News avait publié un article intitulé « Une source : l’armée soudanaise refuse une demande saoudienne d’envoi de combattants dans la guerre au Yémen ». Le journal citait une source anonyme affirmant que l’armée avait rejeté une demande d’envoi de combattants pour soutenir les forces favorables à Riyad contre les Houthis. Il précisait que la demande concernait des unités destinées aux opérations sur le terrain, tout en soulignant que ses modalités, sa date et les effectifs souhaités restaient inconnus. Le caractère définitif du refus n’était pas non plus confirmé.

Le paradoxe politique apparaît ici : si Riyad a demandé un soutien militaire au commandement soudanais et si celui-ci l’a refusé ou n’a pas pu y répondre, l’enjeu dépasse une divergence d’appréciation des circonstances militaires. Il révèle les limites de l’influence qu’une puissance régionale peut exercer sur un allié confronté à une crise existentielle intérieure. Le soutien politique et économique ne garantit pas l’obtention d’une décision militaire, particulièrement lorsque le partenaire est mobilisé sur plusieurs fronts et ne contrôle pas pleinement toutes les forces combattant à ses côtés.

L’Arabie saoudite, qui dirige la coalition militaire au Yémen depuis 2015, considérait la participation soudanaise comme un élément de son dispositif de soutien régional. Pendant les années de guerre, les forces soudanaises ont constitué l’un des éléments de la présence terrestre de la coalition, dans le cadre de calculs politiques, militaires et économiques complexes. Mais le pays qui avait alors envoyé ses soldats a profondément changé. Son institution militaire mène aujourd’hui une guerre intérieure épuisante et a besoin de chaque unité disponible pour conserver ses positions. Tout retrait de forces du front soudanais pourrait créer un vide que ses adversaires pourraient exploiter.

Si le refus d’envoyer des troupes au Yémen était officiellement confirmé, il pourrait donc être interprété comme la priorité donnée à la guerre intérieure sur tout engagement extérieur. Al-Burhan fait face à une question militaire directe, au-delà de la difficulté diplomatique : comment envoyer des forces dans une guerre étrangère alors que le conflit au Soudan reste ouvert, que les villes sont détruites et que de vastes territoires connaissent une situation humanitaire et sécuritaire extrêmement grave ?

La difficulté ne concerne toutefois pas uniquement l’armée régulière. Les articles consacrés à la demande saoudienne évoquent également le refus des factions islamistes armées de combattre les Houthis. Le quotidien kényan The Star a abordé ce sujet le 2 novembre sous le titre « Pourquoi les brigades islamistes soudanaises ont-elles rejeté la demande saoudienne concernant le Yémen ? ». Le 3 novembre, le site kényan Hivileo a publié « La demande rejetée : pourquoi les brigades de l’islam politique soudanais ont-elles dit non à Riyad ? ». Un titre presque identique est apparu sur Live Nation 254. Ces publications doivent donc être considérées comme des couvertures proches d’un même récit, et non nécessairement comme autant de confirmations indépendantes.

Cette dimension importe parce que les forces sur lesquelles s’appuie al-Burhan ne constituent pas un ensemble parfaitement homogène. Certaines formations combattent aux côtés de l’armée tout en conservant leurs appartenances organisationnelles et politiques, leurs propres calculs et une autonomie dans la définition de leurs priorités. Elles ne considèrent pas nécessairement toutes les orientations du commandement militaire comme contraignantes.

La présence de groupes armés aux loyautés idéologiques crée une situation particulièrement complexe. Le commandement peut voir dans une réponse favorable à Riyad un moyen de préserver une relation stratégique ou d’obtenir un soutien économique, du carburant et de l’aide. Ces groupes peuvent, à l’inverse, considérer la bataille intérieure comme prioritaire et estimer qu’un transfert de combattants au Yémen affaiblirait leur puissance et leur capacité à peser sur l’avenir politique du Soudan.

Cette divergence montre que les alliances entre al-Burhan et les islamistes ne reposent pas nécessairement sur un projet commun ou une convergence complète des intérêts. Elles peuvent être circonstancielles, imposées par la guerre. L’armée a besoin de combattants ; les formations islamistes ont besoin d’une couverture militaire et politique. Chaque partie cherche à utiliser l’autre au service de ses objectifs. Lorsqu’un dossier oppose leurs calculs, les limites d’ententes apparemment solides dans les périodes de nécessité deviennent visibles.

Pour Riyad, cette situation est particulièrement embarrassante. L’Arabie saoudite se heurte à la difficulté d’obtenir des renforts, mais aussi à la possibilité que certaines forces avec lesquelles elle entretient des relations ne soient pas disposées à défendre ses intérêts lorsqu’une participation opérationnelle est requise. La nature même de l’alliance est alors interrogée : s’agit-il d’un partenariat stratégique réciproque ou d’une relation d’intérêts qui dure tant que les avantages convergent ?

La guerre au Soudan rend en outre toute initiative saoudienne plus sensible. Un éventuel déploiement au Yémen ne serait pas un simple transfert d’unités entre deux fronts. Il pourrait déplacer une partie des effectifs d’une guerre civile vers une guerre régionale, aggravant les risques pour les civils soudanais qui supportent déjà les conséquences du conflit.

Dans un article du 2 novembre, le site ivoirien KOACI a examiné cette question sous un angle africain, avec un titre évoquant la demande de combattants adressée au Soudan par Riyad et les inquiétudes concernant leur passage d’un conflit à l’autre. Le média ivoirien Lagune Info l’a également traitée sous le titre « Du Soudan au Yémen : l’Afrique s’inquiète de la circulation des combattants et de la multiplication des guerres par procuration ». Cet intérêt montre que le dossier dépasse les relations bilatérales entre Riyad et Port-Soudan pour toucher aux risques de circulation transfrontalière des conflits et des combattants.

Le danger majeur serait que le Soudan devienne un réservoir d’effectifs pour des acteurs régionaux, alors que sa population a besoin de protection et de reconstruction de l’État. Au lieu de concentrer les efforts sur l’arrêt de la guerre et la refondation de l’institution militaire sur des bases nationales, le pays pourrait voir ses combattants engagés dans des conflits sans rapport direct avec les intérêts ou les besoins de ses habitants.

La question la plus pressante concerne peut-être al-Burhan lui-même : s’il détient l’autorité sur l’armée, pourquoi ne peut-il garantir l’adhésion de toutes les forces qui combattent à ses côtés ? Si des arrangements existent avec Riyad, quelle en est la portée ? Comportent-ils des engagements précis ou s’agit-il d’ententes politiques susceptibles d’être remises en cause lorsque les rapports de force évoluent ?

Répondre à ces questions exige des éclaircissements officiels des autorités soudanaises et saoudiennes, plutôt que des déclarations médiatiques contradictoires. Il faut établir la réalité de la demande, la nature des consultations et l’existence éventuelle d’offres économiques ou pétrolières liées à l’envoi de troupes. Il faut également préciser les relations entre l’armée et les formations qui combattent à ses côtés, ainsi que leur degré de subordination au commandement militaire.

La portée de cette affaire dépasse donc l’hypothèse d’une demande saoudienne restée sans réponse. Elle remet en lumière la nature des alliances constituées autour du pouvoir militaire soudanais. Une alliance incapable de s’accorder sur une décision stratégique, et dont les priorités divergent entre commandement et factions armées, ne peut être considérée comme pleinement cohérente. Si le refus concernant le Yémen révèle quelque chose, c’est que l’influence régionale, aussi forte soit-elle, ne peut pas toujours surmonter les divisions internes, et que les combattants recherchés par les capitales étrangères peuvent poursuivre des objectifs différents de ceux des acteurs qui les sollicitent.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page