Etats-Unis

Les États-Unis sont-ils toujours capables de jouer le rôle de gendarme du monde ?


Malgré les efforts visant à accélérer la production de missiles, la lenteur de l’appareil industriel menace la capacité des États-Unis à dissuader leurs adversaires ou à mener des conflits simultanés sur plusieurs fronts face à de grandes puissances telles que la Chine et la Russie.

La guerre américaine contre l’Iran n’a pas seulement révélé les limites de la puissance militaire de Téhéran. Elle commence également à mettre en lumière un problème plus sensible pour les États-Unis eux-mêmes : Washington dispose-t-il de suffisamment de munitions sophistiquées pour mener une guerre prolongée ou faire face à plusieurs fronts simultanément ?

Le Wall Street Journal a posé cette question dans un long article intitulé « L’Amérique est-elle toujours capable de maintenir l’ordre mondial ? », soulignant que la guerre a épuisé d’importants stocks de missiles intercepteurs et d’armes à longue portée et suscité chez les alliés des États-Unis des interrogations quant à la capacité de Washington à mener plusieurs conflits en même temps.

Cela ne signifie pas que l’armée américaine est devenue faible ou que Washington a épuisé ses armes. La guerre a toutefois révélé un écart entre la capacité des États-Unis à disposer d’armes extrêmement sophistiquées et leur capacité à les produire au rythme auquel elles peuvent être consommées dans le cadre d’un conflit de grande ampleur.

Selon des sources citées par Reuters, les forces américaines ont consommé, au cours des cinq premiers mois de la guerre, « presque la totalité » de leur stock mondial de missiles ATACMS et PrSM à longue portée, ainsi qu’environ la moitié de leur stock mondial de missiles Tomahawk.

Ces missiles, dont certains coûtent plusieurs millions de dollars, permettent de frapper des cibles éloignées sans exposer les pilotes au danger.

Selon les estimations du Center for Strategic and International Studies (CSIS), les États-Unis auraient consommé environ 65 % de leur stock de missiles Patriot depuis le début de la guerre. Celui-ci serait passé d’environ 2 330 missiles avant le conflit à moins de 1 000 aujourd’hui. Dans le même temps, le stock de missiles antimissiles balistiques THAAD aurait diminué d’environ 38 %, pour atteindre entre 234 et 278 missiles.

La gravité de cet épuisement tient à la nature même de ces systèmes d’armement.

Un missile intercepteur est utilisé pour détruire un missile ennemi, ce qui signifie que les États-Unis peuvent être contraints de lancer deux intercepteurs, voire davantage, pour neutraliser une seule cible, tandis que leur adversaire peut produire des missiles ou des drones à un coût nettement inférieur.

Le Wall Street Journal souligne un problème plus large : l’écart entre la vitesse à laquelle les adversaires produisent leurs missiles et celle à laquelle les États-Unis fabriquent leurs intercepteurs, alors que Washington pourrait être confronté à des conflits au Moyen-Orient, en Europe et en Asie simultanément.

L’administration du président Donald Trump tente de remédier à ce problème en reconstruisant la base industrielle de défense.

Le 17 août, Washington a signé avec Raytheon un contrat de 22,9 milliards de dollars destiné à porter la production de missiles Tomahawk d’environ 60 unités par an actuellement à plus de 1 000 par an.

Le département de la Défense a également annoncé des accords visant à doubler, voire à multiplier plusieurs fois, la production de composants destinés aux missiles Patriot et THAAD. Parmi ces mesures figure un projet visant à tripler la capacité de production des missiles Patriot PAC-3 et à quadrupler celle des missiles THAAD.

Le problème est toutefois que la construction de nouvelles installations industrielles ne signifie pas que les missiles seront immédiatement disponibles. Le département de la Défense a donné aux entreprises d’armement 21 jours pour présenter des plans destinés à accroître la production et à accélérer les livraisons, avertissant que des cycles de développement et de production s’étalant sur plusieurs années ne sont désormais plus acceptables.

Selon le CSIS, la livraison d’un missile Patriot PAC-3 peut prendre environ 42 mois, contre environ 53 mois pour un missile THAAD.

Pour Washington, ces chiffres soulèvent un dilemme stratégique.

Si les États-Unis épuisent leurs stocks de missiles de défense aérienne au Moyen-Orient, cela pourrait affecter leur capacité à protéger leurs forces dans le Golfe ou à venir en aide à leurs alliés en Europe et en Asie.

L’Ukraine constitue à cet égard un exemple particulièrement clair.

La guerre menée par la Russie a déjà épuisé les stocks occidentaux de systèmes de défense aérienne, tandis que Kyiv a besoin de missiles Patriot pour faire face aux frappes russes.

Parallèlement, les États-Unis pourraient à l’avenir être confrontés à une crise autour de Taïwan en cas de conflit avec la Chine, un scénario qui nécessiterait d’importantes quantités de missiles à longue portée et de systèmes de défense aérienne.

Le Wall Street Journal avait déjà averti que la guerre contre l’Iran compliquerait les plans de Washington en vue de faire face à une éventuelle confrontation autour de Taïwan.

Plus préoccupant encore, les adversaires potentiels des États-Unis ne sont pas nécessairement confrontés au même problème.

La Russie, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran sont capables de produire de grandes quantités de missiles et de drones, tandis que le modèle américain repose davantage sur des systèmes d’armes extrêmement complexes, coûteux et longs à fabriquer.

L’administration Trump refuse néanmoins de qualifier la situation de crise.

Le Pentagone affirme que l’armée américaine demeure la plus puissante au monde et qu’elle dispose de ressources suffisantes pour mener les opérations demandées par le président. Trump affirme également que les entreprises américaines de défense produisent des munitions à des niveaux sans précédent.

Mais la guerre contre l’Iran soulève une question différente : il ne s’agit plus de savoir si l’Amérique peut remporter une bataille, mais si elle peut soutenir une guerre prolongée.

La puissance militaire ne se mesure pas uniquement au nombre d’avions et de navires ou au degré de sophistication des missiles. Elle dépend également de la capacité d’un État à reconstituer les stocks de munitions qu’il consomme.

C’est peut-être là la principale surprise révélée par la guerre contre l’Iran : les États-Unis ne manquent pas des armes les plus puissantes au monde, mais ils sont confrontés à un défi croissant consistant à en produire suffisamment au rythme qu’exigerait éventuellement une guerre majeure.

Cela donne une portée beaucoup plus large à la question posée par le Wall Street Journal, au-delà de la seule problématique des stocks : si une guerre contre l’Iran a déjà épuisé une part importante de certains arsenaux américains, que se passerait-il si Washington devait mener simultanément une guerre contre une grande puissance telle que la Chine ou la Russie ?

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