Les Frères musulmans au Royaume-Uni… Des décennies d’infiltration et des interrogations sur les raisons de l’hésitation à agir
La position du Royaume-Uni à l’égard des Frères musulmans revient sur le devant de la scène dans un contexte marqué par l’intensification des mesures américaines contre l’organisation et certaines personnalités qui lui sont liées, tandis que Londres continue de refuser d’interdire le mouvement ou de le classer comme organisation terroriste.
Dans un rapport publié par le magazine britannique The Spectator, sous la plume de Robin Simcox, ancien commissaire britannique chargé de la lutte contre l’extrémisme entre 2021 et 2025, le magazine s’interroge sur les raisons du maintien de la position britannique à l’égard des Frères musulmans, alors que les pressions américaines exercées sur Londres pour qu’elle adopte des mesures plus fermes se multiplient.
Des sanctions américaines contre un dirigeant des Frères musulmans à Londres
Les États-Unis ont imposé, pour la première fois, des sanctions à Mahmoud al-Ebiary, un dirigeant des Frères musulmans résidant à Londres, que le département du Trésor américain a décrit comme « un haut responsable des Frères musulmans égyptiens », ayant « une longue expérience dans l’exercice de fonctions dirigeantes de haut niveau », notamment au sein du secrétariat général de l’organisation.
The Spectator souligne que Washington décrit les Frères musulmans comme un réseau clandestin transnational fondé en Égypte en 1928 et les considère comme « la racine de tout le terrorisme islamiste extrémiste moderne ».
Le magazine rappelle également qu’Israël considère l’organisation comme un promoteur d’une « vision radicale de l’islam » et souligne que les Frères musulmans sont interdits aux Émirats arabes unis, en Égypte, en Arabie saoudite et en Jordanie.
Un « casse-tête politique »
À l’inverse, le Royaume-Uni n’a pas interdit les Frères musulmans et ne les a pas désignés comme organisation terroriste.
Selon le magazine, les gouvernements britanniques successifs ont traité l’organisation comme « un simple casse-tête politique » qu’ils espéraient voir disparaître, estimant que les récentes mesures américaines rendent désormais cette approche plus difficile à maintenir.
The Spectator expose également la manière dont les Frères musulmans se présentent eux-mêmes : comme un mouvement religieux proposant aux musulmans une voie intermédiaire entre l’Occident et la violence pratiquée par l’État islamique et Al-Qaïda. L’organisation affirme combiner islam et politique. Le magazine souligne toutefois que plusieurs membres et sympathisants du mouvement ont publiquement exprimé leur soutien au terrorisme.
Il cite notamment Sayyid Qutb, présenté comme l’un des principaux penseurs des Frères musulmans, estimant qu’il a contribué à promouvoir le recours au terrorisme révolutionnaire violent à travers son ouvrage Jalons sur le chemin. Le magazine rappelle également que le fondateur de l’organisation, Hassan al-Banna, œuvrait à la restauration du califat.
Un réseau étendu
Selon le magazine, les Frères musulmans disposent d’un réseau sophistiqué visant à islamiser les sociétés de la base au sommet, et ont exploité les griefs et les dynamiques de radicalisation liés à la question palestinienne et à « l’islamophobie ».
Il ajoute que les activités de l’organisation ont été dissimulées derrière un réseau complexe d’associations caritatives, d’entreprises, d’organisations non gouvernementales et de médias interconnectés.
The Spectator estime que certains ministres britanniques n’ont pas accordé suffisamment d’importance à la question, considérant qu’après tout, les Frères musulmans ne faisaient pas exploser de bombes dans les rues.
Le magazine rapporte également les interrogations d’un diplomate britannique qui se demandait si les membres du mouvement n’étaient que des musulmans « excentriques et inoffensifs », tandis que d’autres responsables estimaient que la menace représentée par l’organisation était suffisamment diffuse ou dissimulée pour être difficile à appréhender par les gouvernements.
Washington : une pression croissante contre l’organisation
The Spectator affirme que les inquiétudes du président américain Donald Trump à l’égard des Frères musulmans ne sont pas nouvelles. Le magazine rappelle que le premier mandat de Trump avait déjà été marqué par des signes laissant envisager une éventuelle désignation de l’organisation, mais que des considérations pratiques, juridiques et idéologiques avaient empêché cette initiative d’aboutir.
Il estime que la présence de certaines personnalités à des postes clés au sein de l’administration actuelle a créé une nouvelle dynamique, après que Trump a pris des mesures visant à désigner certaines branches de l’organisation comme terroristes en Égypte, en Jordanie, au Liban et au Soudan.
Le magazine souligne que Washington souhaite aller plus loin, mais se heurte à plusieurs considérations politiques, notamment aux relations entre la Turquie et son parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement, fortement influencé, selon le magazine, par les Frères musulmans, alors même que la Turquie est membre de l’OTAN.
The Spectator estime que l’attention portée par les États-Unis aux Frères musulmans ne devrait pas diminuer.
Il cite à cet égard la stratégie américaine de lutte contre le terrorisme publiée en mai 2026, qui avertissait que les États-Unis continueraient à désigner des branches de l’organisation dans différentes régions du Moyen-Orient et au-delà.
Le magazine cite également Sebastian Gorka, auteur de cette stratégie, qui estime que l’influence persistante des Frères musulmans sur les groupes djihadistes à travers le monde justifie de les considérer comme « le grand-père de tous ».
Le Royaume-Uni sous pression américaine
Le magazine explique que Washington souhaite pénétrer davantage dans le réseau européen et considère que le Royaume-Uni est « particulièrement vulnérable », car il aurait permis aux réseaux des Frères musulmans de s’y implanter pendant plusieurs décennies.
Il ajoute que des personnes alliées au Hamas ont également fini par attirer l’attention de Washington, dans un contexte où le magazine décrit le Hamas comme étant largement intégré au réseau plus vaste des Frères musulmans au Royaume-Uni.
The Spectator cite notamment Zaher Birawi, résidant au Royaume-Uni, contre lequel le département du Trésor américain a imposé des sanctions en janvier, le décrivant comme un « haut responsable » d’une organisation qui, en apparence, organisait des convois maritimes vers Gaza.
Le département américain a toutefois accusé cette organisation d’être « une organisation écran du Hamas ».
Le magazine considère cette mesure comme particulièrement notable, notamment parce que le gouvernement britannique n’a pas pris de mesure comparable. Selon lui, l’administration Trump semblait davantage préoccupée par une question située dans ce qu’il décrit comme « notre propre arrière-cour » que le Royaume-Uni lui-même.
L’administration Biden avait également pris des mesures
The Spectator ne limite pas les initiatives américaines à l’administration Trump. Il rappelle que l’administration de l’ancien président Joe Biden avait également imposé des sanctions à des entités liées au Hamas à travers l’Europe, ainsi qu’à Majed al-Zeer, présenté comme « l’un des hauts responsables du Hamas en Europe ».
Le magazine indique qu’al-Zeer réside actuellement en Allemagne et entretient depuis longtemps des liens avec le Royaume-Uni et avec Birawi, tout en précisant que chacun d’eux rejette les accusations concernant une appartenance au Hamas.
Londres face à un nouveau test
Selon le magazine, la position américaine place le Royaume-Uni dans une situation délicate, non seulement en raison de ce qu’il décrit comme le fait que le pays aurait servi de base aux Frères musulmans par le passé, mais également parce que Washington attend désormais de Londres qu’il prenne des mesures concrètes.
The Spectator rappelle que le Royaume-Uni a arrêté plus tôt ce mois-ci Mohammed Hasna, un ressortissant turc lié à une organisation caritative britannique, soupçonné d’avoir financé le Hamas.
Selon le magazine, des responsables américains ont remercié le Royaume-Uni pour son assistance, et Hasna devrait être remis aux États-Unis afin d’y être jugé.
Le magazine souligne que la position américaine plus ferme a suscité des inquiétudes au sein de Whitehall, notamment parce que les Frères musulmans ne constituent pas une priorité pour le Royaume-Uni et que le gouvernement ne dispose pas d’une stratégie convaincante expliquant comment il entend limiter leur influence.
Il rappelle également l’examen demandé en 2014 par l’ancien Premier ministre David Cameron et réalisé par Sir John Jenkins et feu Charles Farr. Selon le magazine, ce rapport apportait des éclairages importants sur le fonctionnement des Frères musulmans, mais l’absence de volonté politique a empêché la transformation de ses conclusions en politiques durables.
Interpal : un différend entre Londres et Washington
The Spectator aborde également le cas d’Interpal, considérée par le Royaume-Uni comme une organisation caritative légitime, alors que Jenkins et Farr avaient conclu à son existence de liens avec les Frères musulmans.
À l’inverse, les administrations américaines successives la considèrent depuis plus de deux décennies comme une entité terroriste mondiale spécialement désignée et l’accusent d’être « une importante organisation caritative utilisée pour dissimuler des transferts de fonds vers le Hamas ».
Le magazine précise qu’Interpal rejette fermement ces accusations et a engagé des procédures judiciaires au Royaume-Uni contre ceux qui les reprennent.
Des outils de lutte jugés insuffisants
Le magazine affirme que les États-Unis regardent avec étonnement la position britannique, tandis que Londres répond que la Charity Commission a enquêté à plusieurs reprises sur Interpal sans parvenir à établir ses liens avec le terrorisme.
The Spectator estime toutefois que les pouvoirs de la Charity Commission et la nature des enquêtes qu’elle est habilitée à mener ne lui permettent pas nécessairement de répondre de manière exhaustive à cette question.
Le renforcement de la réglementation du secteur caritatif figurait, selon le magazine, parmi les mesures proposées pour lutter contre l’influence des Frères musulmans.
Un échec dans la lutte contre l’extrémisme
The Spectator inscrit la question des Frères musulmans dans un échec plus large de la politique britannique de lutte contre l’extrémisme.
Le magazine estime que l’incapacité à s’attaquer au mouvement reflète un échec plus général dans la mise en œuvre de la stratégie de lutte contre l’extrémisme lancée par David Cameron en 2015, qui promettait de combattre « l’idéologie des extrémistes non violents comme violents ».
Il rappelle que cette stratégie a expiré en 2020 sans avancées significatives dans ce domaine et que l’examen mené par Sir William Shawcross sur le programme Prevent a par la suite conclu aux insuffisances de l’approche gouvernementale.
Selon The Spectator, la stratégie visant à lutter contre l’extrémisme non violent n’a pas véritablement été intégrée au cœur de la réflexion plus large sur la sécurité nationale, et l’inaction à l’égard des Frères musulmans constitue l’une des manifestations les plus importantes de cet échec.
Un appel à durcir la position britannique
Le magazine conclut en appelant à une réforme de cette politique, estimant que le gouvernement britannique est en mesure, et devrait être en mesure, de remédier à ces problèmes.
Il souligne que la ministre britannique de l’Intérieur, Shabana Mahmood, a fait preuve de fermeté sur la question de l’immigration et estime qu’elle devrait manifester la même détermination face aux Frères musulmans et, plus largement, à l’extrémisme.
Le magazine conclut que le Royaume-Uni ne devrait pas avoir besoin de subir des pressions de Washington pour prendre conscience de ce qu’il considère comme la gravité de la menace et modifier de manière concrète sa politique à l’égard de l’organisation.
