CAIR et les Frères musulmans dans le viseur de Oklahoma : décision sécuritaire ou affrontement politique ?
La décision du gouverneur de l’Oklahoma, Kevin Stitt, d’ouvrir une enquête sur les Frères musulmans et le Council on American-Islamic Relations (CAIR) ne constitue pas une simple mesure administrative. Elle place l’une des principales organisations musulmanes américaines face aux services de sécurité de l’État et relance le débat de longue date sur les limites de l’action politique et civique islamique aux États-Unis.
Le 12 août, Stitt a signé un décret exécutif chargeant le Département de la sécurité publique et le Bureau de la sécurité intérieure d’évaluer si les Frères musulmans, le CAIR, ou les individus et entités agissant en leur nom, représentent une menace terroriste ou une menace pour la sécurité publique dans l’Oklahoma.
Il est toutefois essentiel de lever toute ambiguïté dès le départ : le décret ne démontre pas que le CAIR est une organisation terroriste et ne fournit pas de preuve publique établissant que la branche de l’organisation en Oklahoma collabore avec un groupe terroriste. Des médias locaux ont d’ailleurs souligné que le décret n’apportait aucune preuve d’une coopération entre le CAIR ou les Frères musulmans présents dans l’État et des organisations terroristes. C’est là que commence l’aspect le plus complexe de cette affaire.
Des organisations civiles sous surveillance
Le CAIR est l’une des principales organisations américaines actives dans la défense des droits civiques des musulmans. Il intervient notamment dans des affaires liées à la discrimination, à la liberté religieuse et aux droits des communautés musulmanes.
Dans l’Oklahoma, l’organisation est devenue partie prenante de plusieurs affaires publiques. En juillet dernier, le CAIR a salué l’ouverture d’une enquête par le Département américain de la Justice sur les pratiques de zonage et d’utilisation des sols dans la ville de Broken Arrow. L’affaire était liée au rejet d’une demande de modification du zonage destinée à permettre la réalisation d’un projet de mosquée.
Ce type d’activité fait de l’organisation un acteur civique et politique présent dans le débat public, ce qui explique en partie pourquoi sa présence en Oklahoma est devenue un sujet d’intérêt politique. Toutefois, l’activité politique ou la défense des droits civiques ne constituent pas, en elles-mêmes, une infraction.
La responsabilité essentielle de l’enquête sera donc de déterminer s’il existe des preuves de financement, de soutien ou de coordination avec des entités désignées comme terroristes, ou si l’affaire concerne uniquement des liens idéologiques, politiques ou historiques.
Une accusation ne vaut pas une condamnation
L’un des points les plus controversés concerne la référence, dans le décret de Stitt, à l’affaire de la Holy Land Foundation.
Dans cette affaire, le nom du CAIR figurait sur une longue liste d’entités qualifiées de « co-conspirateurs non inculpés ». Toutefois, des médias locaux ont précisé que l’organisation n’avait pas été inculpée d’une infraction dans le cadre de cette affaire. Il s’agit d’un point juridique fondamental.
Le fait qu’une organisation soit mentionnée dans les documents d’une affaire, ou qu’elle ait entretenu une relation ou un contact historique avec certaines personnes ou entités, ne signifie pas automatiquement qu’elle a commis une infraction. Le droit américain établit une distinction entre le soupçon et la preuve, ainsi qu’entre une association et une participation effective à une activité criminelle.
Les résultats de l’enquête actuelle seront donc particulièrement importants. Si les autorités de l’Oklahoma découvrent de nouveaux éléments de preuve, elles pourront les transmettre aux autorités compétentes et engager les procédures prévues par la loi.
En revanche, si elles ne trouvent rien allant au-delà de liens ou de positions politiques, l’affaire pourrait se transformer en confrontation politique et judiciaire portant sur la légitimité même de l’enquête.
Pourquoi Stitt utilise-t-il le discours de la lutte antiterroriste ?
Le discours accompagnant cette décision est clair. Stitt a déclaré que les habitants de l’Oklahoma attendent de leur gouvernement qu’il prenne le terrorisme au sérieux et qu’il agisse avant que les menaces ne se transforment en tragédies. Il a ajouté que son administration utiliserait tous les outils juridiques disponibles afin de protéger la population et d’empêcher que les ressources de l’État ne servent à soutenir le terrorisme.
Pour les partisans de cette décision, cette approche est logique : les services de sécurité ne devraient pas attendre qu’une attaque se produise avant d’ouvrir une enquête.
Mais les détracteurs soulèvent une autre question : comment établir la frontière entre la prévention en matière de sécurité et la suspicion collective ?
Cette question devient particulièrement sensible lorsqu’elle concerne des organisations représentant une minorité religieuse. Des experts interrogés par Oklahoma Voice ont estimé que l’enquête pourrait contribuer à renforcer une représentation stéréotypée associant l’engagement civique islamique à une menace pour la sécurité, considérant que la décision s’inscrivait dans un contexte politique plus large.
La crainte d’une « stigmatisation collective »
Les préoccupations exprimées par les détracteurs de cette décision ne concernent pas uniquement le CAIR. Si l’appartenance à un réseau idéologique ou religieux particulier devient suffisante pour justifier l’ouverture d’une enquête sécuritaire, d’autres organisations pourraient à leur tour se retrouver sous surveillance.
C’est pourquoi la manière dont l’enquête sera menée pourrait être plus importante que l’annonce politique elle-même.
Si elle repose sur des informations précises et vise à établir des faits liés à des crimes, au financement ou au soutien matériel d’organisations terroristes, elle s’inscrit dans le cadre de la prévention sécuritaire.
En revanche, si elle s’étend à la surveillance d’activités politiques ou religieuses sur la seule base de soupçons idéologiques, elle pourrait entrer dans un domaine particulièrement sensible sur le plan constitutionnel.
Le contexte national
La démarche de l’Oklahoma ne peut être dissociée des évolutions qui l’ont précédée à Washington.
En novembre 2025, le président Donald Trump a signé un décret exécutif lançant une procédure visant à examiner la possibilité de désigner certaines branches des Frères musulmans comme organisations terroristes étrangères. Certaines branches ont ensuite fait l’objet de différentes procédures fédérales.
Ainsi, Stitt ne part pas de zéro : sa décision s’inscrit dans une dynamique fédérale déjà existante.
Il existe toutefois une différence fondamentale entre des branches étrangères de l’organisation et des organisations américaines actives dans le domaine des droits civiques. Cette distinction restera centrale à chaque étape de l’affaire.
Une bataille qui pourrait se retrouver devant les tribunaux
Si l’enquête débouche sur des mesures coercitives ou des restrictions visant les activités de ces organisations, des questions constitutionnelles et juridiques devraient probablement émerger concernant la liberté d’expression, la liberté d’association et la liberté religieuse.
Les États-Unis disposent d’une solide tradition juridique de protection de l’activité politique et religieuse, même lorsque celle-ci est controversée ou critique à l’égard du gouvernement.
Ces libertés ne confèrent toutefois aucune immunité à une organisation s’il est établi qu’elle est effectivement impliquée dans le financement ou le soutien du terrorisme, ou dans la commission d’infractions. En définitive, l’affaire dépendra donc des preuves.
La décision de Stitt peut être interprétée de deux manières.
La première est sécuritaire : un gouverneur souhaite s’assurer qu’aucun réseau terroriste n’opère à l’intérieur des frontières de son État et demande donc aux services compétents d’examiner les liens, les financements et les activités concernés.
La seconde est politique : cette décision intervient dans un contexte de durcissement du discours américain sur l’islam politique et place une importante organisation de défense des droits civiques sous le regard des autorités sans qu’aucune accusation pénale publique n’ait été formulée.
Mais, à ce stade, la réalité se situe entre ces deux lectures : une enquête officielle a été ouverte et une intervention fédérale a été demandée, mais le décret lui-même ne désigne pas le CAIR comme une organisation terroriste étrangère et ne présente aucune preuve publique établissant son implication dans le terrorisme.
La prochaine étape constitue donc un véritable test : les autorités seront-elles en mesure de transformer des soupçons politiques en preuves juridiquement recevables, ou l’enquête restera-t-elle confinée au terrain du conflit politique qui a précédé son annonce ?
