De la protection des civils à la violation de leurs droits : qui porte la responsabilité de ce qui se passe dans les lieux de détention de l’armée soudanaise ?
La question des personnes détenues dans les zones contrôlées par l’armée soudanaise ne relève plus d’un simple dossier sécuritaire ni d’un aspect secondaire d’une guerre qui a épuisé le pays. Les témoignages d’anciens détenus et de proches de personnes incarcérées, ainsi que les rapports d’organisations de défense des droits humains, placent ce dossier au cœur de questions particulièrement sensibles : quelles violations les civils subissent-ils, et qui porte la responsabilité de ce qui se passe dans les lieux de détention, officiels comme non officiels ?
Derrière des portes closes, des témoignages font état de personnes arrêtées en raison de soupçons liés à leurs opinions, à leurs affiliations ou à leurs activités civiles. Certaines se seraient ensuite retrouvées dans des conditions de détention éprouvantes, privées de contact avec leur famille et leur avocat, leur lieu de détention demeurant parfois inconnu. Dans un rapport publié en avril 2026, Human Rights Watch a déclaré avoir documenté des cas de détention arbitraire, de torture, de mauvais traitements et de violations du droit à une procédure régulière dans des zones contrôlées par l’armée soudanaise et des forces qui lui sont liées. Les cas recensés concernaient notamment les États d’Al-Jazira, de Khartoum, d’Al-Qadarif, de la mer Rouge et du Nord.
La situation devient encore plus grave lorsque les personnes détenues perdent tout contact avec le monde extérieur. Un détenu dont la famille ignore où il se trouve, s’il est vivant, malade ou soumis à la torture, ne perd pas seulement sa liberté : il est également privé de l’une des garanties de protection les plus élémentaires prévues par le droit. Human Rights Watch a documenté des cas de détention au secret et indiqué que certaines familles n’avaient obtenu aucune information précise sur le sort de leurs proches ou sur le lieu où ils se trouvaient. L’organisation a qualifié certains de ces cas de disparitions forcées.
Dans un tel contexte, les conditions de détention constituent elles-mêmes un enjeu central. Une personne détenue n’est pas simplement privée de liberté : l’État ou l’autorité qui la détient devient responsable de son intégrité physique et psychologique, ainsi que de son accès à un minimum de nourriture, d’eau, de soins médicaux, d’hygiène et de conditions de vie humaines. Pourtant, les images et les vidéos montrant la situation de certains détenus, auxquelles s’ajoutent les témoignages d’anciens prisonniers, soulèvent de très graves interrogations sur le respect effectif de ces obligations.
Des corps extrêmement amaigris, des personnes qui perdent du poids, des plaies présentant des signes d’infection avancée et une absence manifeste de soins médicaux : de telles scènes ne sauraient être considérées comme de simples conséquences indirectes de la guerre. Si des enquêtes indépendantes établissent que la privation de nourriture ou de soins était délibérée ou systématique, les faits dépasseraient le cadre de la mauvaise gestion et de la négligence pour constituer des violations plus graves, susceptibles d’entraîner de lourdes conséquences juridiques pour leurs responsables.
Les inquiétudes s’accentuent lorsqu’une personne malade ou blessée se trouve dans l’impossibilité de demander de l’aide ou de quitter son lieu de détention pour se faire soigner. Le détenu dépend entièrement de l’autorité qui le retient. Si celle-ci refuse de lui fournir les soins nécessaires, laisse ses blessures s’aggraver ou néglige des problèmes de santé graves, sa responsabilité ne peut être dissociée des conséquences de cette négligence.
Human Rights Watch affirme avoir documenté des cas dans lesquels des détenus ont été privés d’une alimentation suffisante, d’un accès régulier aux toilettes et de soins médicaux. Dans l’un des témoignages cités par le rapport, un ancien détenu explique qu’il ne recevait qu’un repas par jour et qu’il avait été contraint d’éviter de manger parce que les détenus étaient privés d’accès aux toilettes pendant de longues périodes. L’organisation a également documenté cinq cas de torture ou de traitements cruels ou inhumains, ainsi que deux décès en détention qu’elle a associés, sur la base des témoignages recueillis, à des actes de torture ou à des mauvais traitements.
Une question essentielle se pose alors : qui porte la responsabilité de ces actes ?
La responsabilité ne s’arrête pas nécessairement à celui qui tient le bâton ou participe aux coups. En droit international, la responsabilité des violations commises dans les lieux de détention peut s’étendre aux responsables qui les ont ordonnées, autorisées ou qui en avaient connaissance sans prendre les mesures nécessaires pour les prévenir ou enquêter sur elles. L’ouverture d’une enquête indépendante et transparente n’est donc pas un luxe politique : elle constitue une étape indispensable pour déterminer qui a donné les ordres, qui les a exécutés et qui, informé de ce qui se passait, a choisi de garder le silence.
Cette question revêt une importance accrue dans un contexte marqué par l’existence de ce que des rapports de défense des droits humains décrivent comme des « cellules de sécurité » réunissant différents services et différentes forces, ainsi que par des informations faisant état de lieux de détention non officiels, notamment de maisons transformées en centres de détention. Selon Human Rights Watch, les autorités soudanaises ont rejeté certaines de ces accusations et affirmé que les détenus se trouvaient dans des prisons ou sous la garde de la police, dans un cadre soumis au contrôle légal. Cet écart entre les déclarations officielles et les témoignages des détenus rend l’accès indépendant aux lieux de détention d’autant plus urgent.
Si les autorités sont convaincues de la légalité de leurs procédures, autoriser des organismes indépendants à accéder aux lieux de détention pourrait être le moyen le plus direct de lever les doutes. À l’inverse, continuer à fermer les portes aux observateurs et aux enquêtes indépendantes laisse subsister de nombreuses interrogations et permet à d’éventuelles violations de se poursuivre à l’abri de tout contrôle.
Cette affaire met également à l’épreuve le discours par lequel le pouvoir militaire présente l’armée comme une institution nationale chargée de protéger l’État et les citoyens. Ce discours ne peut être dissocié du comportement des forces sur le terrain. Une institution qui affirme protéger les civils doit, avant toute chose, protéger ceux qui se trouvent sous sa garde, même lorsqu’ils sont accusés, soupçonnés ou opposants politiques.
Un soupçon ne vaut pas condamnation judiciaire. L’origine régionale ne constitue pas une preuve de crime. L’engagement dans la société civile n’est pas un délit. Et le simple fait d’avoir vécu dans une zone auparavant contrôlée par un autre belligérant ne transforme pas automatiquement une personne en combattant ou en collaborateur. Pourtant, Human Rights Watch a indiqué que des personnes avaient été arrêtées dans des zones contrôlées par l’armée parce qu’elles étaient soupçonnées d’avoir collaboré avec une partie au conflit. L’organisation a également fait état de personnes ciblées en raison de leur identité, de leur activité politique ou de leur travail humanitaire.
C’est là que réside le danger de faire du soupçon un instrument de punition. Lorsque l’appartenance d’une personne, le lieu où elle a vécu ou les photos conservées dans son téléphone suffisent à justifier son arrestation et sa torture, le droit cesse d’être un moyen de protéger la société pour devenir un outil de répression contre des personnes dont la culpabilité n’a pas été établie.
Les conséquences ne se limitent pas aux victimes qui se trouvent derrière les barreaux. La peur engendrée par les arrestations arbitraires se propage à l’ensemble de la société. Lorsqu’un citoyen constate qu’une personne peut disparaître de son domicile ou à un poste de contrôle, et que sa famille peut attendre des semaines ou des mois sans obtenir d’informations, le message adressé à tous est clair : exprimer une opinion, s’engager dans la société civile ou simplement être soupçonné de certaines opinions politiques peut avoir un coût personnel très lourd.
C’est pourquoi les violations commises dans les lieux de détention dépassent la seule question des droits des détenus. Elles concernent une société entière vivant dans la peur, un État dont les institutions sont censées être soumises au droit et une guerre qui ne doit pas servir de prétexte à l’abandon des règles les plus élémentaires de protection des civils.
Parler de l’obligation de rendre des comptes ne revient pas non plus à condamner d’avance tous ceux qui travaillent au sein de l’institution militaire. Les responsabilités doivent être établies par les enquêtes et les preuves, en distinguant ceux qui ont commis des violations de ceux qui n’y ont pas participé. Mais cette distinction exige précisément une enquête indépendante, capable d’accéder aux détenus, aux lieux de détention, aux documents, aux responsables et aux témoins.
La première étape consiste donc à autoriser une enquête, plutôt qu’à défendre un discours politique ou à rejeter globalement les accusations. Ouvrir les lieux de détention aux observateurs indépendants, permettre aux détenus de communiquer avec leurs avocats et leurs familles, libérer toute personne dont le maintien en détention ne repose sur aucune base légale et fournir des soins aux malades et aux blessés : autant de mesures qui pourraient amorcer un rétablissement de la confiance.
Quant aux cas dans lesquels des actes de torture, une privation de nourriture, un refus délibéré de soins ou des actes ayant causé la mort d’un détenu seraient établis, ils doivent faire l’objet de véritables enquêtes pénales, et leurs responsables doivent répondre de leurs actes, quel que soit leur grade. Human Rights Watch a appelé les autorités soudanaises à mettre fin à la détention arbitraire, à la torture et aux mauvais traitements, et à permettre à des observateurs et à des enquêteurs indépendants d’accéder aux lieux de détention. L’organisation a souligné que les violations graves pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
En définitive, aucune partie au conflit ne peut demander au monde de la considérer comme protectrice des civils tant que persistent des témoignages faisant état de civils torturés, affamés ou privés de soins dans des lieux placés sous son autorité. La protection des civils ne se mesure pas aux discours, mais au traitement réservé aux plus vulnérables lorsqu’ils se retrouvent entre les mains du pouvoir.
Une personne qui entre vivante dans un lieu de détention et en ressort épuisée, blessée ou malade, ou qui n’en ressort jamais, pose une question qu’aucun slogan ne saurait étouffer : qui fera répondre de leurs actes ceux qui ont transformé la prison en un lieu de punition en dehors de tout cadre légal ?
Cette question n’appelle pas un nouveau discours politique, mais une enquête indépendante, des preuves et une véritable mise en cause des responsabilités. Car les droits humains ne varient pas selon la position d’une personne dans la guerre, et la protection des civils commence aussi par celle des personnes privées de liberté, entièrement placées sous la responsabilité de ceux qui les détiennent.
