L'Europe

La contestation s’intensifie en France : la colère contre la vie chère rejoint la crainte de l’extrême droite


La grève du 5 novembre en France n’avait rien d’une journée de mobilisation ordinaire. Elle constituait un test pour un mouvement social né dans les établissements scolaires et les universités, qui cherche à s’élargir aux syndicats, aux salariés, aux retraités, aux agriculteurs et aux « gilets jaunes ».

Si les manifestants dénonçaient la baisse du pouvoir d’achat, la hausse des prix et les coupes dans les services publics, les cortèges portaient également des slogans contre le racisme et la montée de l’extrême droite, donnant à la mobilisation une dimension à la fois sociale et politique.

Une forte mobilisation, des chiffres contestés

La France a connu 193 défilés. Le ministère de l’Intérieur a recensé 575 000 participants, dont 55 000 à Paris, tandis que la CGT a revendiqué 1,6 million de manifestants, dont 350 000 dans la capitale. Le Figaro a avancé un premier bilan supérieur à 600 000 participants, présentant cette journée comme la plus forte mobilisation depuis le début de la vague de contestation étudiante.

L’écart entre les décomptes ne remet pas en cause un constat essentiel : la mobilisation du 5 novembre a dépassé celle de précédentes journées d’action, notamment du 17 octobre, pour laquelle les autorités avaient estimé la participation à 550 000 personnes.

Selon la radio américaine NPR, environ 250 actions ont été organisées, tandis qu’une proportion importante d’établissements scolaires ont été fermés ou perturbés par les grèves et les blocages étudiants.

L’ampleur de la mobilisation variait toutefois selon les secteurs. Le gouvernement a indiqué que seuls 2,2 % des lycées avaient été fermés, tandis qu’un syndicat étudiant proche de la gauche radicale évoquait un millier d’établissements totalement ou partiellement bloqués. Le ministère de l’Éducation a recensé des perturbations dans 60 des 184 établissements d’enseignement supérieur.

La vie chère devient un enjeu politique

La contestation a commencé environ un mois auparavant autour de revendications étudiantes concernant l’état des bâtiments, le manque d’enseignants et les conditions d’enseignement. Elle s’est ensuite élargie au gel des prix, à la baisse du coût des carburants, à l’augmentation des salaires et du salaire minimum, ainsi qu’à une réforme fiscale.

Dominique Moïsi, présenté dans l’article comme président de l’Institut Montaigne, estime que le problème central réside dans le sentiment des Français de voir « l’égalité » disparaître des fondements de la République, alors même que la France consacre davantage de moyens que d’autres pays à la redistribution des richesses.

Ces revendications révèlent une crise de confiance qui dépasse le projet de budget.

Les manifestants estiment que l’État leur demande de supporter l’inflation et l’austérité, tandis que les grandes fortunes et les multinationales restent moins mises à contribution.

Des slogans réclamant une fiscalité plus élevée pour les plus riches ont ainsi côtoyé des mots d’ordre contre l’extrême droite et la tonalité raciste du débat public.

Bien que le Rassemblement national n’ait ni appelé à la mobilisation ni participé en tant qu’organisation, la candidate à la présidentielle Marine Le Pen s’est emparée des revendications sociales. Depuis le salon Euronaval, elle s’est opposée à la demande syndicale d’une hausse de 10 % du salaire minimum, mettant en garde contre des « vagues de licenciements ». Selon elle, les entreprises ne peuvent absorber une augmentation imposée. Elle a proposé à la place de les exonérer des cotisations liées aux hausses de salaire.

La sécurité éclipse le message social

Les autorités ont déployé environ 70 000 policiers et gendarmes pour prévenir une répétition des pillages et des incendies survenus lors des manifestations du 17 octobre.

La majorité des défilés sont restés pacifiques, mais des affrontements ont éclaté à Lyon, à Nantes et à Paris.

À Lyon, les autorités ont fait état de 40 blessés, dont 34 membres des forces de l’ordre, après l’entrée en action d’un groupe de type « black bloc ». Des commerces ont été endommagés et une voiture incendiée.

À Toulouse, un incendie s’est déclaré dans un établissement scolaire après des jets de produits incendiaires. Des informations ont également fait état de l’utilisation de gaz lacrymogène à Lyon et à Paris.

Le ministère de l’Éducation a par ailleurs annoncé qu’environ 200 personnels du secteur avaient été blessés depuis la mi-septembre et qu’un millier de signalements avaient été transmis à la justice. Un syndicat de chefs d’établissement a indiqué qu’une cinquantaine d’entre eux envisageaient de quitter leurs fonctions ou de demander une mutation.

Le gouvernement cherche à distinguer les revendications sociales des actes de dégradation. Le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, a affirmé qu’aucune revendication ne pouvait servir de couverture à des infractions, tandis que le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a averti que le désordre ne serait pas toléré. Cette fermeté alimente toutefois les accusations d’une instrumentalisation des questions sécuritaires pour reléguer au second plan les causes de la colère, notamment face aux dénonciations de violences policières par les manifestants.

Une conférence sociale ou une trêve provisoire ?

Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé la tenue d’une « conférence sociale » à Matignon le lundi 9 novembre. Elle réunira les syndicats et les organisations patronales pour examiner les salaires et le pouvoir d’achat.

Selon Le Monde, cette initiative vise à ramener les négociations dans le cadre institutionnel avant que la mobilisation ne débouche sur une crise politique ouverte. Elle pourrait toutefois se révéler insuffisante : les manifestants attendent des mesures concrètes sur les prix, les salaires, les impôts et l’éducation, au-delà d’un dialogue symbolique.

La situation devient d’autant plus sensible à l’approche de la prochaine élection présidentielle. L’extrême droite bénéficie de la défiance envers le gouvernement, même sans jouer de rôle organisateur dans les manifestations.

La journée du 5 novembre constitue donc un avertissement : l’incapacité à répondre à la vie chère et à la dégradation des services pourrait pousser les électeurs vers des choix plus radicaux ou ouvrir la voie à de nouvelles mobilisations et à une intensification de la contestation.

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