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Corruption au sein du gouvernement de Port-Soudan : l’aide humanitaire au cœur des enjeux d’influence et de financement politique


La crise soudanaise ne se limite plus aux combats et aux destructions provoqués par la guerre. Elle concerne également la gestion de l’État, de ses institutions et de ses ressources, dans un contexte marqué par l’absence de contrôle efficace, le recul de la transparence et la multiplication des centres de pouvoir.

Depuis le transfert des institutions du pouvoir à Port-Soudan, des questions fondamentales se posent sur la gestion des fonds publics, les modalités de prise des décisions économiques et administratives et la capacité du gouvernement à protéger les droits des citoyens dans un pays confronté à l’une des catastrophes humanitaires les plus graves au monde. La question n’est donc plus seulement de savoir qui contrôle le territoire, mais aussi qui contrôle les ressources de l’État, qui surveille les fonds versés dans ses caisses et qui répond de l’acheminement de l’aide aux personnes qui en ont besoin, ou de leur privation de cette aide.

Le débat sur la corruption au sein du gouvernement de Port-Soudan ne devrait pas se limiter aux accusations politiques réciproques. Il doit porter sérieusement sur les institutions de contrôle et de reddition des comptes, le budget de l’État, les marchés publics et les recettes tirées des différents secteurs économiques. Un rapport du centre de ressources anticorruption U4, publié en mai 2025, souligne la persistance du contrôle exercé par les institutions militaires et paramilitaires sur des secteurs économiques importants, ainsi que les risques de détournement des ressources publiques vers des réseaux d’intérêts liés aux centres de pouvoir. Il relève également que les entreprises associées aux institutions militaires opèrent dans des secteurs rentables, notamment les mines et l’énergie, dans un contexte de faiblesse du contrôle et de la responsabilité institutionnelle.

Cette situation devient particulièrement préoccupante lorsqu’elle touche l’aide humanitaire. Le Soudan ne traverse pas une crise ordinaire pouvant être gérée par des procédures administratives classiques. Il fait face à une catastrophe caractérisée par les déplacements de population, la faim, l’effondrement des services de santé et les difficultés croissantes des familles à satisfaire leurs besoins essentiels. Dans de telles circonstances, l’aide alimentaire et médicale constitue un droit humain qui ne saurait être subordonné à des considérations politiques ou militaires, ni à des allégeances partisanes. Elle doit parvenir aux personnes dans le besoin selon des critères clairs, fondés sur l’ampleur des préjudices subis et le degré de nécessité, et non sur leur localisation, leur appartenance ou leurs relations avec les autorités qui contrôlent les lieux.

La multiplicité des autorités locales et militaires, les contradictions entre les procédures administratives et les restrictions imposées aux déplacements des organisations humanitaires compliquent toutefois l’acheminement des secours. Le rapport de consultation sur les principes opérationnels humanitaires communs au Soudan, publié en juin 2025, a documenté des difficultés concernant l’enregistrement des organisations, la fiscalité, les autorisations de déplacement, le partage des données et les relations avec les différentes autorités. Ces problèmes montrent comment la bureaucratie peut entraver l’accès à l’aide, particulièrement en l’absence de règles harmonisées et de contrôle indépendant.

Le problème ne réside pas uniquement dans le fait que certaines aides ne parviennent pas à leurs destinataires. Il tient aussi à l’absence d’un dispositif public permettant de connaître les volumes d’aide entrant dans le pays, les organismes qui les réceptionnent, leurs zones de distribution et les quantités effectivement remises aux familles dans le besoin. Les Soudanais sont en droit de connaître le nombre de camions passant par les ports et les postes-frontières, la nature de leurs cargaisons, les organismes chargés de leur stockage et les mécanismes de distribution retenus par le gouvernement. Ils doivent également pouvoir consulter des rapports périodiques établissant la différence entre l’aide arrivée dans le pays et celle effectivement reçue par les bénéficiaires.

La transparence ne peut être abordée sans évoquer le risque de politisation de l’aide. Lorsque les agréments administratifs, les autorisations de déplacement ou les listes de bénéficiaires sont soumis à l’influence d’acteurs politiques ou militaires, l’action humanitaire perd son indépendance et devient vulnérable aux pressions et aux ingérences. Certaines zones pourraient ainsi être privées d’aide en raison de leurs positions politiques ou parce qu’elles se trouvent sous le contrôle d’un autre camp, tandis que d’autres bénéficieraient de facilités accrues. Si elles sont établies, de telles pratiques constituent une violation des principes humanitaires : elles transforment les besoins essentiels des populations en instruments d’influence dans un conflit que les civils n’ont pas choisi.

Des enquêtes de presse soudanaises ont fait état de soupçons de vente de produits humanitaires et de détournement de ces produits vers les marchés, ainsi que de réseaux d’intermédiaires intervenant dans les cargaisons d’aide. Ces allégations appellent des enquêtes indépendantes, un examen des documents, des témoignages des bénéficiaires et des registres des entrepôts, plutôt qu’un simple échange d’accusations. L’aide fournie par les institutions internationales et les pays donateurs n’appartient ni aux responsables publics, ni aux entreprises, ni aux groupes armés. Elle est destinée à sauver des vies civiles.

L’un des aspects les plus préoccupants de la crise est que la guerre a favorisé l’affaiblissement du contrôle des dépenses publiques. Lorsque les institutions législatives et de contrôle sont paralysées et que les décisions sécuritaires et militaires deviennent prioritaires, les citoyens, les journalistes et la société civile disposent de moins de moyens pour comprendre la gestion des fonds publics. Le rapport BTI 2026 consacré au Soudan indique que les informations relatives au budget gouvernemental n’étaient pas accessibles au public au cours des deux années précédentes et qu’il n’existait pas de contrôle indépendant efficace des dépenses, alors qu’une part importante des ressources publiques était réorientée vers le financement de l’effort de guerre.

Il incombe donc aux autorités de Port-Soudan de fournir des réponses claires sur les recettes, les dépenses, les dettes et les marchés publics. La guerre ne donne à aucun gouvernement un mandat illimité pour disposer des fonds publics sans contrôle et ne dispense pas les responsables de leur devoir d’information. Elle rend, au contraire, le contrôle plus nécessaire encore, car les sommes dépensées sans transparence risquent de se perdre entre institutions, intermédiaires et entreprises sous contrat.

La question de l’aide ne doit pas non plus servir à masquer les défaillances économiques et administratives. Un État qui ne parvient pas à fournir de la nourriture, des médicaments et du carburant à ses citoyens, puis dépend de plus en plus de l’aide extérieure, doit expliquer les causes de l’effondrement de la production, des services et des marchés. Annoncer l’arrivée de cargaisons humanitaires ou la tenue de réunions avec des organisations internationales ne suffit pas. Le gouvernement doit démontrer, chiffres à l’appui, que l’aide est parvenue aux bénéficiaires et qu’elle n’est devenue ni une source de profits pour des réseaux commerciaux ni un moyen de pression politique.

Pour remédier à cette crise, il faut créer un mécanisme indépendant de suivi de l’aide, réunissant des experts financiers et humanitaires ainsi que des représentants de la société civile, et habilité à examiner les registres de réception, de stockage et de distribution. Des données mensuelles devraient être publiées sur les volumes d’aide, leur provenance, les zones bénéficiaires et le nombre de familles ayant reçu une assistance. Des canaux sûrs doivent également permettre de déposer des plaintes et d’enquêter sur celles-ci.

Les contrats gouvernementaux et les achats publics doivent, eux aussi, être soumis à un examen. Les bénéficiaires des exonérations et des facilités doivent être rendus publics, tout comme les entreprises chargées du transport, du stockage et des services logistiques. Tout contrat financé par des fonds publics doit pouvoir être contrôlé, et tout responsable chargé de gérer une ressource publique doit rendre des comptes.

Le Soudan a besoin d’institutions qui respectent le droit des citoyens à l’information et au contrôle de l’action publique, au-delà d’une gestion de crise reposant sur les communiqués et les discours. L’aide humanitaire n’est pas un privilège que le gouvernement peut accorder à sa guise, et les ressources publiques n’appartiennent pas à ceux qui contrôlent les institutions. Si le gouvernement de Port-Soudan affirme administrer l’État dans des circonstances exceptionnelles, le premier test de sa légitimité administrative réside dans sa capacité à ouvrir ses comptes, à communiquer les informations et à garantir l’accès de toute personne dans le besoin aux secours, sans discrimination.

Une question continuera donc de lui être posée : où va l’argent de l’État, qui le contrôle et pourquoi les citoyens soudanais ne peuvent-ils pas connaître le sort des ressources et de l’aide censées sauver leur vie ? La réponse passe par la publication des budgets, l’ouverture des dossiers, des enquêtes indépendantes et la mise en cause de toute personne dont la responsabilité dans le gaspillage de fonds publics ou les manipulations de l’aide aura été établie, plutôt que par des slogans ou des accusations contre les détracteurs.

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