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Égypte et Turquie dans la guerre au Soudan : un soutien militaire qui prolonge le conflit et aggrave la tragédie des civils


La guerre au Soudan ne se résume plus à un affrontement interne entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Au fil du temps, elle est devenue le théâtre d’intérêts régionaux croisés et de calculs stratégiques, des puissances étrangères ayant vu dans l’effondrement de l’État soudanais une occasion de renforcer leur influence politique, militaire et économique. Au cœur de cette équation figurent l’Égypte et la Turquie, deux pays qui entretiennent avec le Soudan des relations historiques et stratégiques, ainsi que des intérêts dépassant le cadre diplomatique traditionnel. Une question s’impose toutefois : Le Caire et Ankara ont-ils contribué à éteindre l’incendie soudanais, ou leurs relations militaires et politiques avec le commandement de l’armée ont-elles créé les conditions permettant à la guerre de se poursuivre ?

Depuis le début des combats, en avril 2023, l’Égypte a adopté une position politique claire à l’égard de l’institution militaire soudanaise, affirmant son soutien à l’unité du Soudan et à ses institutions nationales. Le Caire présente cette position comme relevant de la défense de sa sécurité nationale, compte tenu de la longue frontière entre les deux pays et de leurs intérêts communs concernant les eaux du Nil et la sécurité régionale. Cette position ne peut cependant être dissociée des liens historiques entre les institutions militaires des deux pays, ni de la préférence du Caire pour une autorité militaire centrale capable de maîtriser la situation à Khartoum, plutôt que pour une transition politique susceptible de redistribuer les rapports d’influence au sein de l’État soudanais.

Des enquêtes internationales ont révélé plusieurs formes de coopération et de soutien militaires et logistiques entre l’Égypte et l’armée soudanaise. En février 2026, Reuters a publié une enquête sur le déploiement de drones de combat Akıncı, de fabrication turque, sur une base égyptienne proche de la frontière soudanaise, en s’appuyant sur des images satellites et des informations recueillies auprès de responsables et d’experts régionaux. L’enquête indiquait que Le Caire avait renforcé sa présence sécuritaire et militaire aux abords du Soudan et que des responsables égyptiens de la sécurité avaient évoqué un soutien logistique et technique aux forces armées soudanaises.

Ces évolutions soulèvent une question fondamentale sur la nature du rôle égyptien : se limite-t-il à protéger les frontières et à empêcher la propagation du chaos, ou consiste-t-il aussi à influer directement sur les rapports de force dans la guerre au Soudan ? Lorsque des bases, des aéroports et des équipements militaires deviennent des facteurs déterminants dans le déroulement des opérations, ce rôle doit être soumis à un examen politique et juridique, particulièrement lorsqu’il contribue à prolonger les combats et à étendre les destructions.

Le problème central de la position égyptienne réside dans le fait de considérer l’armée comme l’unique garante de la stabilité, sans accorder suffisamment d’attention à l’aspiration des Soudanais à bâtir un État civil affranchi de la domination des armes. La stabilité du Soudan ne saurait se réduire au maintien d’un commandement militaire au pouvoir. De même, la protection des frontières égyptiennes ne devrait pas servir de justification à la marginalisation de la volonté politique des Soudanais ni au soutien d’arrangements permettant la poursuite de la guerre.

Concernant la Turquie, des enquêtes journalistiques ont mis en évidence un rôle plus direct dans la fourniture d’armements. Dans une enquête publiée en mars 2025, fondée sur des documents, des correspondances, des données commerciales et des registres de vols, The Washington Post faisait état de contrats d’armement turcs destinés à l’armée soudanaise. Ceux-ci comprenaient des drones Bayraktar TB2, des munitions et des missiles, pour un montant estimé à au moins 120 millions de dollars, selon les documents consultés par le quotidien. L’enquête évoquait également la présence de personnel lié à l’entreprise turque Baykar lors des livraisons et du suivi technique.

Replacées dans le contexte d’une guerre ouverte, ces informations montrent que les relations entre la Turquie et le Soudan dépassent désormais la coopération de défense traditionnelle. Elles touchent à un secteur sensible : les technologies de drones et les munitions qui influent directement sur les capacités des belligérants.

Le danger de ce soutien ne tient pas uniquement à la provenance des armes, mais aussi à la nature de la guerre dans laquelle elles sont utilisées. Le Soudan compte des villes dévastées, des quartiers résidentiels bombardés, des hôpitaux hors service, des voies d’approvisionnement alimentaire interrompues et des millions de personnes contraintes au déplacement. Dans de telles circonstances, fournir des armes plus sophistiquées aux parties en guerre risque d’élargir les opérations et d’en alourdir le coût humain.

Dans une enquête publiée en juillet 2024, Amnesty International a documenté l’arrivée au Soudan d’armes et de munitions modernes provenant de plusieurs pays, dont la Turquie. L’organisation a souligné le risque que certaines soient acheminées vers des zones de conflit, notamment le Darfour, malgré les restrictions sur les livraisons d’armes à cette région. Elle a également recensé des exportations turques d’armes et de munitions vers le Soudan et appelé à renforcer le contrôle des chaînes d’approvisionnement.

La responsabilité des pays exportateurs d’armes est donc engagée. Il ne suffit pas que les gouvernements affirment que les contrats sont légaux ou que les armes sont destinées à des institutions officielles. Le droit international humanitaire n’accorde à aucune partie une immunité du seul fait de son statut officiel. Tout transfert d’armes à une partie à un conflit armé exige également une évaluation du risque qu’elles soient utilisées pour commettre de graves violations.

Mais la responsabilité n’incombe pas uniquement au Caire et à Ankara. En tant que commandant en chef de l’armée et président du Conseil de souveraineté, Abdel Fattah al-Burhan porte une lourde responsabilité politique dans les choix du commandement soudanais et dans les relations établies avec les puissances étrangères. Une autorité qui accepte d’élargir sa coopération militaire et économique avec des acteurs extérieurs, sans transparence ni contrôle civil, met dangereusement à l’épreuve l’indépendance de la décision nationale.

Le commandement soudanais aurait pu faire de l’arrêt de la guerre et de la reconstruction des institutions civiles une priorité, avant la recherche de soutiens militaires supplémentaires. Il aurait pu fixer des conditions claires à toute coopération extérieure, afin d’empêcher que les terres, les ports et les richesses du Soudan deviennent des monnaies d’échange contre des armes et un appui politique. Mais le manque de transparence entourant de nombreux arrangements économiques et militaires soulève des questions légitimes sur le prix que le pays pourrait payer en contrepartie de ce soutien.

La question des terres et des ports occupe ici une place importante. Des enquêtes journalistiques ont fait état de négociations entre les autorités soudanaises et des entreprises turques concernant des projets dans les secteurs portuaire et minier, ainsi que dans l’exploitation des ressources naturelles. Des documents cités par The Washington Post évoquaient également la volonté des autorités soudanaises de confier à des entreprises turques un rôle dans le développement et la gestion du port d’Abou Amama, ainsi que des possibilités d’investissement minier et d’octroi de licences économiques.

L’attribution de concessions stratégiques dans les ports ou les mines ne constitue pas nécessairement une vente du territoire. Elle devient toutefois un enjeu majeur de souveraineté lorsqu’elle échappe au contrôle du Parlement et des citoyens, ou lorsqu’elle est liée à des contrats militaires dont les Soudanais ignorent les conditions et les conséquences.

Le Soudan n’est pas un territoire offert à la négociation, ni une réserve d’or, de minerais et de terres agricoles dont les concessions pourraient être distribuées au gré des calculs du pouvoir en place. La terre appartient au peuple, les ports font partie intégrante de la sécurité de l’État et les ressources naturelles constituent un droit pour les générations présentes et futures.

Les civils, quant à eux, paient le prix le plus lourd. L’enfant privé d’école, le malade qui ne trouve pas d’hôpital et la famille qui a fui son logement sous les bombardements ne se préoccupent ni des calculs géopolitiques, ni des contrats d’armement, ni des ambitions des entreprises. Ils veulent que la guerre cesse, que la sécurité revienne et que l’État retrouve ses fonctions essentielles.

La poursuite du soutien extérieur aux belligérants, quelles qu’en soient les justifications, affaiblit les perspectives de règlement et donne aux commandements militaires une raison supplémentaire de croire à une victoire par la force. Plus leur capacité à poursuivre les combats augmente, moins ils sont incités à s’engager dans des négociations sérieuses.

La question adressée au Caire et à Ankara ne relève donc pas de l’hostilité. Elle est politiquement et moralement légitime : qu’ont apporté ces relations aux Soudanais ? Ont-elles contribué à mettre fin à la guerre ou à renforcer les capacités militaires qui permettent sa poursuite ?

La question posée à al-Burhan est tout aussi importante : en vertu de quel mandat national négocie-t-on l’avenir des ports, des richesses et des concessions stratégiques ? Qui contrôle les accords conclus au nom du Soudan ? Un commandement militaire est-il en droit de subordonner la sécurité de l’État et ses intérêts économiques aux calculs liés à son maintien au pouvoir ?

Mettre fin à la guerre exige davantage que des déclarations diplomatiques. Cela suppose d’interrompre les flux d’armes, de demander des comptes aux responsables des violations, de soumettre les accords extérieurs à la transparence et de rendre aux civils leur place, en tant que premiers détenteurs du droit de décider de l’avenir de leur pays.

Le Soudan ne retrouvera pas sa souveraineté par le seul déplacement des lignes de front, et l’élargissement de son arsenal ne lui apportera pas la stabilité. La souveraineté commence lorsque les décisions, les richesses et les terres demeurent entre les mains des Soudanais, et qu’aucun acteur étranger ne peut déterminer l’avenir du pays au moyen d’un contrat d’armement, d’une concession portuaire ou d’un accord conclu à huis clos avec un commandement militaire.

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