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Al-Burhan face à l’épreuve internationale : le dossier des armes chimiques au Soudan ouvrira-t-il la voie à une mise en cause historique des responsabilités ?


Le dossier des armes chimiques au Soudan ne relève plus seulement de la couverture médiatique ou d’un nouvel épisode de la guerre des déclarations entre Khartoum et Washington. Il constitue désormais un véritable test de la capacité de la communauté internationale à défendre les conventions interdisant les armes de destruction massive, et de la volonté des institutions internationales de demander des comptes aux acteurs susceptibles de les enfreindre. Alors que le Soudan continue de s’enfoncer dans la guerre et l’effondrement humanitaire, les interrogations se multiplient sur l’avenir des enquêtes concernant l’utilisation de chlore et sur les responsabilités que pourraient encourir Abdel Fattah al-Burhan et le commandement de l’armée si les accusations étaient établies.

La gravité de cette affaire tient au fait que les armes chimiques ne constituent pas un simple moyen supplémentaire dans un arsenal militaire. Elles appartiennent à une catégorie d’armes dont les traités internationaux interdisent l’emploi en raison des dommages indiscriminés et particulièrement cruels qu’elles infligent aux êtres humains et à l’environnement. Par leur nature, les substances chimiques toxiques ne distinguent pas les combattants des civils. Elles peuvent se propager au-delà du site visé, toucher des personnes étrangères aux affrontements et provoquer des effets sanitaires et environnementaux qui perdurent après l’attaque.

Depuis que les États-Unis ont annoncé, en 2025, avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024, le dossier a pris la dimension d’une crise diplomatique et juridique. Washington a annoncé des sanctions comprenant des restrictions sur l’aide, les échanges militaires et certaines formes de soutien financier. De nouvelles enquêtes journalistiques ont ensuite élargi l’attention portée à cette affaire.

Toutefois, quelle que soit leur portée politique, les sanctions américaines ne peuvent se substituer à une enquête internationale indépendante. La Convention sur l’interdiction des armes chimiques confère à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) un rôle central dans le contrôle du respect des engagements, la vérification des déclarations concernant les substances et les installations, et le traitement des allégations d’utilisation d’armes interdites. Inscrire ce dossier dans une procédure internationale claire et transparente constitue donc la principale voie pour établir la vérité.

En 2026, les États-Unis ont adopté une position plus ferme lors des réunions de l’Organisation. Ils ont appelé les autorités soudanaises à déclarer toute installation de production ou munition chimique et à coopérer avec l’OIAC pour permettre leur vérification et leur destruction conformément à la Convention. Washington a également averti que l’absence persistante de réponse à cette affaire pourrait influer sur sa position concernant la participation du Soudan aux organes de l’Organisation, notamment à son Conseil exécutif.

Cette évolution montre que la crise dépasse désormais les sanctions bilatérales entre Washington et Khartoum : elle touche à la crédibilité du régime international d’interdiction des armes chimiques. Laisser de telles accusations sans enquête indépendante pourrait affaiblir la Convention et encourager d’autres acteurs à penser que la possession ou l’utilisation d’armes chimiques peut échapper à une véritable mise en cause des responsabilités.

Par ailleurs, les enquêtes publiées par le New York Times et le Washington Post en septembre 2026 ont ajouté une nouvelle dimension au dossier. Au-delà de l’incident d’Al-Jaili, les deux journaux ont évoqué un ensemble d’éléments qui documenteraient des étapes présumées de mise au point, d’essai et de stockage de munitions au chlore, ainsi que des communications et des documents liés à des responsables militaires. Si ces éléments étaient authentifiés de manière indépendante, ils pourraient fournir une base importante pour déterminer s’il s’agissait d’une utilisation limitée ou d’un programme organisé.

L’enquête publiée par Euronews en septembre 2026, fondée sur un rapport rédigé par d’anciens responsables de l’OIAC, a également appelé à l’ouverture d’une enquête officielle sur les incidents suspects. Elle faisait état de témoignages et d’indices médicaux et environnementaux méritant d’être examinés. Le dossier comprend ainsi plusieurs sources d’information, allant des investigations numériques et journalistiques aux témoignages de terrain et aux analyses d’anciens spécialistes de l’interdiction des armes chimiques.

Comment ces éléments pourraient-ils déboucher sur une mise en cause effective des responsabilités ?

Premièrement, les faits doivent être établis par une expertise technique. Cela suppose d’examiner les restes de munitions et les contenants, d’analyser les échantillons environnementaux et médicaux, de vérifier la nature des substances utilisées et de confronter les preuves recueillies sur le terrain aux images et aux documents révélés par les enquêtes. Il faut également déterminer précisément les dates et les lieux des incidents, documenter les dommages subis par les civils et entendre les professionnels de santé ainsi que les témoins présents sur place.

Deuxièmement, la chaîne de commandement militaire doit être identifiée. La recherche des responsabilités ne se limite pas aux soldats ayant exécuté les attaques : elle concerne également les personnes qui ont conçu et produit les munitions, les acteurs ayant fourni les substances chimiques et les responsables ayant donné ou approuvé les ordres. Si l’existence d’un programme militaire organisé est démontrée, l’examen de la structure administrative et militaire qui le supervisait devient indispensable.

C’est dans ce contexte que se pose la question du rôle d’Abdel Fattah al-Burhan. En tant que chef de l’armée et dirigeant de l’autorité de fait, il assume une responsabilité politique et institutionnelle dans la gestion des forces armées et le respect, par celles-ci, des lois nationales et internationales. Sur le plan pénal, cependant, la responsabilité individuelle ne découle pas automatiquement de la fonction occupée. Ses éléments doivent être établis, notamment la connaissance des faits, les ordres donnés, la participation ou la réunion des conditions de la responsabilité du supérieur hiérarchique au regard du droit applicable. Cette distinction est essentielle pour que l’exigence de justice ne se réduise pas à un discours politique.

Troisièmement, les civils et les témoins doivent bénéficier d’une protection réelle. Nombre de personnes susceptibles de fournir des informations vivent dans des conditions de sécurité extrêmement précaires et pourraient subir des menaces ou des représailles. Une enquête internationale doit donc prévoir des mécanismes de protection des témoins, préserver leur anonymat lorsque cela est nécessaire et sécuriser les preuves numériques et médicales qu’ils transmettent.

Sur le plan politique, le rejet des accusations par le gouvernement soudanais doit dépasser le simple démenti pour se traduire par une coopération concrète avec les organismes internationaux. En mai 2025, Khartoum a rejeté les accusations américaines, estimant que Washington avait contourné les mécanismes prévus par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, et a demandé que le dossier soit traité selon les procédures internationales. Les autorités ont ensuite annoncé la création d’une commission nationale chargée d’examiner les allégations. Selon ses conclusions préliminaires, elle n’aurait trouvé aucune preuve d’utilisation d’armes chimiques sur les sites inspectés.

Si le gouvernement est réellement convaincu que ces accusations sont infondées, autoriser une enquête indépendante serait le moyen le plus solide d’étayer sa position. Se limiter à contester l’identité de ceux qui les ont formulées ou à mettre en cause les antécédents des journalistes et des experts ne ferait qu’aggraver les soupçons et prolonger la crise.

Dans le même temps, le dossier des armes chimiques ne doit pas servir à occulter les autres crimes commis pendant la guerre. Les civils soudanais ont subi des violations massives : bombardements, déplacements forcés, meurtres, violences sexuelles, pillages et destruction d’hôpitaux et d’infrastructures publiques. Les Forces de soutien rapide font elles aussi l’objet de graves accusations de violations à grande échelle. La justice doit donc être globale et ne dépendre ni de l’identité de la partie mise en cause ni de sa position politique ou militaire.

L’utilisation d’armes chimiques, si elle est établie, présente néanmoins une gravité particulière : elle porte atteinte à l’un des principaux interdits adoptés par les États à la suite des grandes guerres. Lorsqu’il est employé comme arme, le chlore cesse d’être un simple produit industriel. Il devient un moyen de provoquer des lésions toxiques susceptibles de toucher des personnes n’ayant pris part à aucun affrontement militaire.

Cette affaire comporte également d’importantes implications régionales. Le Soudan se trouve dans une région déjà marquée par les conflits et l’instabilité. Tout programme chimique non déclaré pourrait créer des risques de transfert de substances, de savoir-faire ou de munitions à d’autres acteurs. Le traitement du dossier ne relève donc pas de la seule responsabilité des Soudanais : il exige une coopération internationale pour prévenir la prolifération des armes chimiques et garantir qu’elles ne soient pas utilisées à l’avenir.

Dans ce contexte, il faut rappeler que les sanctions ne suffisent pas à rétablir les victimes dans leurs droits, à soigner les personnes atteintes ou à rendre la vie à celles qui l’ont perdue. Une démarche associant recherche de la vérité, établissement des responsabilités, réparation et garanties de non-répétition est nécessaire. Elle doit comprendre des examens médicaux pour les personnes touchées, la décontamination des sites dont la pollution est établie, des indemnisations appropriées et l’accès de l’aide humanitaire aux zones concernées.

Al-Burhan et le commandement de l’armée sont confrontés à une épreuve que le discours politique ne permettra pas d’éluder. Si l’institution militaire nie détenir ou utiliser des armes chimiques, elle doit permettre une vérification indépendante et communiquer les informations susceptibles de dissiper les soupçons. Si les enquêtes démontrent l’existence d’un programme de production de munitions au chlore ou l’emploi de ce produit contre des personnes dans des zones civiles, toute personne ayant participé à la planification, à l’exécution ou à la dissimulation des faits devra répondre de ses actes, conformément aux preuves et au droit.

En définitive, l’avenir de cette affaire ne sera pas déterminé par les seuls communiqués officiels. Il dépendra de la capacité des enquêtes internationales à accéder aux preuves, de la possibilité pour les victimes de faire entendre leur voix et de la volonté de la communauté internationale de traduire les engagements juridiques en mesures concrètes.

Le Soudan, dont la population a payé un prix extrêmement lourd à la guerre, n’a pas besoin de voir une nouvelle série de violations reléguée au passé sans que personne n’en réponde. Ses citoyens ont besoin de connaître la vérité sur ce qui s’est produit à Al-Jaili et ailleurs : des munitions chimiques ont-elles été fabriquées ou utilisées ? Qui en a donné l’ordre ? Qui a dissimulé les faits ? Qui porte la responsabilité d’avoir mis en danger la vie des civils ?

L’histoire ne s’écrit pas seulement avec les noms des dirigeants qui ont remporté ou perdu des batailles, mais aussi avec leurs positions lorsque sont en jeu la vie et les droits des êtres humains. Le dossier des armes chimiques pourrait constituer l’une des épreuves les plus sévères du parcours politique et militaire d’al-Burhan. Il le confronte à une question à laquelle la force militaire ne peut répondre : la protection des Soudanais était-elle une priorité, ou le maintien au pouvoir et la victoire dans la guerre sont-ils devenus une justification pour franchir toutes les lignes rouges ?

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