Un million de feddans contre de l’influence : les terres soudanaises deviennent-elles le prix du soutien saoudien ?
Alors que des millions de Soudanais sont confrontés aux déplacements forcés, à la faim et à la perte de leurs moyens de subsistance, les terres agricoles s’imposent comme l’un des dossiers les plus sensibles des relations entre le Soudan et l’Arabie saoudite. Doté d’un immense potentiel agricole et d’importantes ressources en eau, le Soudan constitue depuis plusieurs années une destination majeure pour les investissements saoudiens visant à renforcer la sécurité alimentaire du royaume et à garantir un approvisionnement durable en produits agricoles.
Ce n’est toutefois pas l’existence de ces investissements qui soulève des interrogations, mais la nature des accords, leur durée, leurs conditions et l’identité des instances habilitées à prendre des décisions concernant les terres et les ressources de l’État.
L’un des principaux jalons de ce dossier remonte à juin et juillet 2016, lorsque le Parlement soudanais a approuvé un accord accordant à la partie saoudienne le droit d’exploiter un million de feddans de terres agricoles dans l’est du Soudan pour une durée pouvant atteindre 99 ans. Selon les informations publiées par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, cet accord portait sur un vaste projet agricole dans la région du cours supérieur de l’Atbara.
Cet accord revêt une importance particulière à la lumière des bouleversements politiques et militaires survenus depuis au Soudan. La guerre actuelle a notamment remis au premier plan la question de la souveraineté sur les terres et les ressources, ainsi que celle de la capacité des institutions soudanaises à protéger les intérêts nationaux dans un contexte d’instabilité politique.
Les terres agricoles ne sont pas de simples surfaces destinées à l’investissement. Elles constituent une ressource stratégique liée à la sécurité alimentaire, à l’eau, aux droits des populations locales et à l’avenir des générations futures. Lorsque les contrats d’investissement s’étendent sur 99 ans, l’enjeu dépasse les considérations commerciales à court terme : il engage l’avenir d’actifs nationaux qui touchent directement à la souveraineté du pays.
Le dossier devient d’autant plus sensible qu’il se conjugue aux besoins en investissements et en financements extérieurs du pouvoir militaire établi à Port-Soudan. Confrontées à une profonde crise économique et à la nécessité de mobiliser des ressources pour administrer les territoires sous leur contrôle et reconstruire leurs institutions, les autorités peuvent subir des pressions croissantes pour attirer les capitaux étrangers et accorder de larges garanties aux investisseurs.
Dans ce contexte, il est indispensable de savoir si les anciens accords agricoles sont effectivement entrés en application, si de nouvelles ententes prévoient une expansion des investissements saoudiens dans les terres soudanaises et quelles garanties ont été accordées aux investisseurs.
Des questions se posent également sur la place des communautés locales dans ces accords, les bénéfices qu’elles retirent des projets agricoles, le nombre d’emplois créés et leurs droits d’utilisation des terres et de l’eau.
Il est par ailleurs indéniable que l’Arabie saoudite a des intérêts stratégiques à sécuriser des sources d’approvisionnement alimentaire au-delà de ses frontières. Les terres soudanaises occupent, à ce titre, une place importante dans ses orientations économiques à long terme.
Mais une question doit être adressée au pouvoir dirigé par Abdel Fattah al-Burhan : les terres soudanaises sont-elles gérées comme une richesse nationale, selon une vision économique indépendante, ou les besoins en financements et en investissements risquent-ils de conduire à l’octroi de concessions de longue durée sans contrôle citoyen et institutionnel suffisant ?
Il ne s’agit pas de rejeter les investissements saoudiens, mais de soumettre les accords relatifs aux terres, à l’eau et aux ressources naturelles à des exigences de transparence et de responsabilité, et d’en rendre les dispositions accessibles à l’opinion publique soudanaise.
Le Soudan, dont la population paie déjà le prix de la guerre, ne devrait pas subir une perte supplémentaire en renonçant à ses perspectives économiques futures. La reconstruction ne saurait non plus servir à pérenniser des avantages de longue durée au détriment de la souveraineté économique et des droits nationaux.
