Quand le soupçon devient un crime : violations contre les civils dans les centres de détention de l’armée soudanaise
Au Soudan, la guerre ne se mesure plus uniquement au nombre de morts sur les champs de bataille ou aux villes qui passent d’un camp à l’autre. Une autre guerre se déroule loin des lignes de front et commence parfois par un seul mot : « collaborateur ».
Selon des témoignages et des rapports d’organisations de défense des droits humains, ce mot peut suffire à conduire en détention un civil qui n’a jamais porté d’arme ni participé aux combats. Il peut soudainement être accusé d’appartenir au camp adverse simplement parce qu’il vivait dans une zone auparavant contrôlée par celui-ci, qu’il menait une activité humanitaire ou qu’il exprimait une position politique déplaisante aux autorités.
L’État d’Al-Jazira est l’une des régions illustrant le plus clairement la gravité de cette évolution. Devenue un théâtre majeur de changements territoriaux successifs pendant la guerre, la région a connu des vagues d’arrestations de civils après la reprise, par l’armée et ses alliés, de zones précédemment contrôlées par les Forces de soutien rapide.
Pour certains civils, le retour des forces gouvernementales n’a pas nécessairement mis fin aux souffrances. Il a marqué le début d’une nouvelle période de peur, dominée par la recherche présumée de « collaborateurs » de l’adversaire.
Human Rights Watch a documenté des arrestations arbitraires, des actes de torture et des mauvais traitements dans des zones contrôlées ou reprises par l’armée, notamment dans l’État d’Al-Jazira. Selon l’organisation, les Forces armées soudanaises et les groupes qui leur sont affiliés ont arrêté des civils accusés de collaborer avec les Forces de soutien rapide.
Dans plusieurs cas, d’après les témoignages recueillis, ces arrestations reposaient sur l’identité de la personne, son appartenance politique supposée, ses activités humanitaires ou le simple fait qu’elle ait auparavant vécu dans une région contrôlée par les Forces de soutien rapide.
Le problème de cette accusation réside dans sa capacité à s’étendre presque sans limites. À mesure que la guerre se prolonge, des millions de Soudanais vivent dans des régions dont le contrôle est passé successivement d’un belligérant à l’autre.
Un civil resté chez lui n’est pas nécessairement un combattant et n’a pas forcément choisi la force ayant pris le contrôle de sa région. Pourtant, le simple fait d’avoir vécu sous l’autorité de l’une des parties peut, dans certains cas, être utilisé contre lui après un changement du rapport de force.
Le soupçon perd alors toute signification juridique lorsqu’il devient une sanction en lui-même. Il peut constituer le point de départ d’une enquête, mais ne peut se substituer à la preuve. Accuser une personne d’avoir collaboré avec une force armée ne la rend pas automatiquement coupable et n’autorise pas ceux qui l’ont arrêtée à la torturer, à l’humilier ou à la priver d’un procès équitable.
Les témoignages recueillis par les organisations de défense des droits humains révèlent une situation plus complexe. Certaines des personnes arrêtées étaient des militants politiques ou des volontaires engagés dans des initiatives humanitaires. D’autres étaient des civils qui, selon leurs propres récits, n’entretenaient aucune relation avec une organisation militaire.
Elles se sont pourtant retrouvées interrogées par les services de sécurité au sujet de leurs relations personnelles, de leur travail, de leurs opinions politiques et de leur ancien lieu de résidence.
Parmi les situations documentées par Human Rights Watch figure celle d’une femme de 35 ans qui avait quitté l’État d’Al-Jazira avec ses deux frères pour se rendre à Port-Soudan. Des agents de sécurité les y auraient arrêtés et accusés de collaboration avec les Forces de soutien rapide.
La femme a déclaré à l’organisation avoir été battue malgré le fait qu’elle ait informé ses interrogateurs qu’elle souffrait de diabète. Elle aurait été libérée une semaine plus tard sans qu’aucune accusation ne soit retenue contre elle.
Si les détails de ce récit sont confirmés, ce cas résume une partie fondamentale du problème : comment une personne peut-elle être libérée sans inculpation après avoir subi des violences et des humiliations pendant sa détention ? Et s’il n’existait pas suffisamment de preuves pour la traduire devant un tribunal, sur quel fondement avait-elle initialement été arrêtée ?
Ces questions deviennent encore plus urgentes lorsque les familles ignorent le lieu de détention de leurs proches. Human Rights Watch a signalé des cas de détention au secret, affirmant que certaines familles n’avaient reçu aucune information suffisante sur le lieu où se trouvaient leurs proches. Dans certains cas, les autorités n’auraient même pas reconnu que les personnes concernées étaient détenues.
L’organisation considère que certaines de ces situations pourraient constituer des disparitions forcées.
Dans l’État d’Al-Jazira, Human Rights Watch a documenté le cas d’un homme dont la famille affirme qu’il a été arrêté à Wad Madani en janvier 2025. Après son arrestation, ses proches seraient restés près de deux mois sans obtenir d’informations précises sur son lieu de détention.
Selon l’organisation, la famille aurait reçu des informations contradictoires au sujet de son transfert entre différents services de sécurité. Elle aurait ensuite appris que son état de santé s’était détérioré et qu’il avait été transporté à l’hôpital, sans jamais parvenir à obtenir une confirmation officielle de sa situation ou de l’endroit où il se trouvait.
Pour une famille, une disparition ne signifie pas simplement l’absence d’une personne au domicile. Elle impose une attente indéfinie, ouverte sur les pires scénarios : aucun certificat de décès, aucune date de procès, aucun avocat capable d’accéder au détenu et aucune autorité clairement identifiable à laquelle demander des comptes.
Dans cette zone d’incertitude, le détenu ne demeure présent dans la vie de sa famille qu’à travers la peur.
Selon les rapports d’organisations de défense des droits humains, ces pratiques ne seraient pas limitées à l’État d’Al-Jazira. Human Rights Watch évoque l’existence d’un réseau de « cellules de sécurité » comprenant, dans les cas documentés, des membres du Service général de renseignement, du renseignement militaire et de la police, ainsi que, dans certaines situations, des combattants appartenant à des groupes armés liés à l’armée.
Ces différentes forces auraient participé à l’arrestation de personnes et à leur détention dans des lieux officiels comme dans des sites clandestins.
Ce type d’organisation devient particulièrement dangereux lorsque les responsabilités ne sont pas clairement définies. Si un détenu est transféré d’un lieu à l’autre et d’un service à l’autre, sa famille peut difficilement déterminer quelle autorité en est responsable.
Il devient également plus difficile pour un avocat de confirmer son lieu de détention, tandis que toute enquête concernant d’éventuelles violences se heurte à des obstacles supplémentaires.
C’est pourquoi le contrôle judiciaire constitue une nécessité et non un simple détail administratif. Toute autorité procédant à une arrestation doit pouvoir préciser le motif de celle-ci, le lieu de détention, le service responsable, les charges retenues contre la personne et la durée légale de sa privation de liberté.
Maintenir une personne dans un lieu inconnu et l’empêcher de communiquer avec son avocat ou sa famille ouvre la voie à des violations échappant à toute surveillance.
La dimension ethnique de cette question ne peut pas davantage être ignorée. Human Rights Watch a recueilli des témoignages faisant état du ciblage de personnes originaires du Darfour, soupçonnées d’entretenir des liens avec les Forces de soutien rapide, dont une grande partie des combattants sont issus de cette région.
Un homme originaire du Darfour a raconté que des hommes armés avaient fait irruption dans le lieu où il résidait avec d’autres personnes de la même région. Ils auraient été battus et arrêtés, tout en faisant l’objet d’insultes liées à leurs origines.
La guerre devient alors plus dangereuse qu’un simple affrontement entre deux forces militaires. Lorsque l’identité d’une personne commence à déterminer si elle sera arrêtée ou traitée comme une ennemie, le conflit quitte le seul champ de bataille pour pénétrer au cœur de la société.
Des rapports antérieurs ont déjà mis en garde contre la longue histoire du ciblage des personnes originaires du Darfour en raison de leur identité ou de soupçons politiques. Human Rights Watch rappelle que, par le passé, les forces de sécurité soudanaises avaient déjà arrêté et torturé des personnes originaires de cette région, accusées d’entretenir des liens avec des groupes armés ou d’opposition.
Dans la guerre actuelle, la nouveauté réside dans l’élargissement considérable du champ du soupçon. Toute personne vivant dans une région auparavant contrôlée par les Forces de soutien rapide peut faire l’objet d’un interrogatoire. Toute personne engagée dans l’action humanitaire peut être accusée d’avoir communiqué avec le camp adverse. Tout militant politique peut devenir un « collaborateur » aux yeux d’un service de sécurité.
Le civil se retrouve ainsi contraint de prouver qu’il est innocent d’un acte qu’il n’a peut-être jamais commis.
La situation ne concerne pas uniquement les civils ordinaires. Human Rights Watch a documenté des cas visant des volontaires humanitaires, dont certains auraient été interrogés en raison de leurs activités dans des cuisines communautaires et des initiatives d’aide aux personnes déplacées.
L’un des volontaires interrogés par l’organisation a déclaré avoir été détenu pendant 17 jours et questionné sur les activités de son groupe ainsi que sur ses sources de financement.
Ces arrestations ont des conséquences qui dépassent largement les personnes concernées. Lorsque les volontaires craignent d’être arrêtés, l’action humanitaire recule. Lorsque les membres des cuisines communautaires redoutent que leur assistance aux civils soit transformée en accusation, ce sont les communautés déjà dépendantes de ces initiatives, dans un contexte d’effondrement des services publics, qui en subissent les conséquences.
En période de guerre, l’aide humanitaire peut constituer le seul moyen de maintenir certaines familles en vie. Transformer cette assistance en motif de suspicion et d’arrestation ajoute donc une nouvelle forme de souffrance aux populations déjà confrontées au déplacement, à la faim et à la disparition des services essentiels.
Il convient néanmoins de souligner que toutes les accusations de collaboration avec les Forces de soutien rapide ne sont pas nécessairement infondées. La guerre a été marquée par des violations et des crimes de grande ampleur attribués à ces forces. Des organisations de défense des droits humains ont documenté des meurtres, des viols, des pillages et des détentions visant des civils dans l’État d’Al-Jazira et dans d’autres régions.
L’existence d’une véritable menace sécuritaire ne supprime cependant pas la nécessité de respecter la loi. Elle la rend au contraire plus importante.
Si les autorités disposent de preuves démontrant l’implication d’une personne dans un crime, ces éléments doivent être présentés devant un tribunal et non dans une salle de torture. Si l’individu est un combattant ou a participé à des hostilités, il doit faire l’objet des procédures judiciaires appropriées. En revanche, un civil contre lequel aucune preuve suffisante n’existe ne peut devenir l’otage d’un simple soupçon.
La situation devient encore plus préoccupante lorsque ces procédures aboutissent à des condamnations à mort. Human Rights Watch rapporte que des avocats et des défenseurs des droits humains ont fait état de peines capitales prononcées dans des affaires liées à des accusations de collaboration avec les Forces de soutien rapide, sur fond de préoccupations concernant le respect des garanties d’un procès équitable et l’accès à un avocat.
L’organisation souligne également que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a recensé au moins 108 condamnations à mort entre janvier et la fin du mois de juin 2025. La majorité concernait des affaires liées à des accusations de collaboration avec les Forces de soutien rapide.
La question ne porte alors plus uniquement sur la détention. Il s’agit d’un processus complet susceptible de commencer par un soupçon, puis de se poursuivre par une arrestation, un interrogatoire, la privation d’un avocat, un procès et enfin une condamnation.
Si la procédure est viciée dès sa première étape, la justice de son issue devient nécessairement contestable.
La situation dans l’État d’Al-Jazira nécessite donc une enquête indépendante qui ne se limite pas à comptabiliser les détenus. Elle doit examiner les motifs des arrestations, les critères employés pour sélectionner les personnes visées, les méthodes d’interrogatoire, les lieux de détention, les décès signalés, l’accès aux avocats et l’existence éventuelle de mandats judiciaires autorisant les interpellations.
La divulgation des lieux de détention ne doit pas être considérée comme une exigence secondaire. Les familles ont le droit de connaître le sort de leurs proches. Les détenus ont le droit de savoir pourquoi ils sont privés de liberté, et les avocats doivent pouvoir accéder à leurs clients.
Plus ces droits disparaissent, plus l’espace disponible pour les abus s’élargit.
En définitive, l’État d’Al-Jazira ne peut devenir un terrain d’expérimentation pour une politique de « suspicion collective ». Un civil n’est pas responsable de la force ayant pris le contrôle de sa ville. Il ne devient pas un combattant parce qu’il a vécu sous l’autorité d’un groupe armé et ne perd pas ses droits en raison de son nom, de ses origines, de son appartenance politique ou des soupçons formulés à son encontre.
Si l’État souhaite réellement poursuivre les auteurs de crimes commis pendant la guerre, la voie à suivre est claire : recueillir les preuves, mener une enquête, garantir un procès équitable, puis appliquer la peine décidée par la justice.
Lorsque l’accusation remplace la preuve, que la cellule se substitue au tribunal et que la torture tient lieu d’enquête, l’État ne se protège pas. Il détruit ce qu’il reste de la confiance de ses citoyens.
La guerre a déjà suffisamment épuisé les Soudanais. Un civil qui sort d’une zone de combat n’a pas besoin d’une nouvelle prison, mais de la garantie qu’il ne sera puni ni pour l’endroit où il a vécu, ni pour l’aide qu’il a apportée, ni pour son identité, ni pour les seuls soupçons dont il fait l’objet.
