Les prisonniers de guerre oubliés : la piraterie maritime iranienne transforme la vie des marins en enfer
La guerre impliquant l’Iran s’est transformée en une crise humanitaire qui touche des milliers de marins civils, pris au piège au cœur du conflit à la suite des attaques contre la navigation maritime.
Alors que l’attention internationale se concentre sur les développements militaires, des milliers de travailleurs du secteur du transport maritime vivent dans des conditions matérielles et psychologiques de plus en plus difficiles, sans aucune perspective claire quant à la fin de leur calvaire, selon le journal américain The New York Times.
Le « Francesca », symbole d’une tragédie humaine
Le porte-conteneurs MSC Francesca illustre cette crise. Environ vingt marins originaires du Monténégro, d’Indonésie, des Philippines et d’autres pays sont toujours retenus à bord depuis la saisie du navire par l’Iran lors de son passage dans le détroit d’Ormuz, le 22 avril.
Le bâtiment est ancré à seulement quatre milles des côtes iraniennes, sous haute surveillance, tandis que les membres de l’équipage vivent dans un isolement presque total. Selon une source proche du dossier, ils ne sont autorisés à accéder à Internet que pendant trente minutes tous les quelques jours.
La crise ne se limite pas au Francesca. Selon les estimations de l’Organisation maritime internationale, les opérations militaires lancées le 28 février dernier, ainsi que la fermeture ultérieure du détroit d’Ormuz, ont immobilisé environ 1 500 navires et près de 20 000 marins.
Bien qu’un certain nombre de navires aient ensuite quitté la région, environ six mille marins restent bloqués sur place, poursuivant les opérations de maintenance, de surveillance et d’inspection des cargaisons sans moyen sûr de regagner leur pays.
L’escalade du conflit a également eu des répercussions directes sur le commerce mondial. Le nombre moyen de navires traversant quotidiennement le détroit d’Ormuz est tombé à un peu plus de douze unités, contre environ cent trente avant le déclenchement de la guerre.
Le détroit, par lequel transite près d’un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole, était auparavant considéré comme l’une des voies maritimes les plus sûres, avant que les attaques iraniennes ne poussent les compagnies maritimes à éviter la zone.
Des marins au cœur du conflit
Les marins civils se sont retrouvés en première ligne du conflit, une situation exceptionnelle dans le secteur du transport maritime.
Depuis le début des hostilités, dix-sept marins ont perdu la vie lors de soixante-trois attaques visant des navires dans les environs du détroit d’Ormuz. La majorité des victimes ont péri lors d’attaques attribuées à l’Iran, tandis que trois marins ont été tués lors du bombardement d’un navire par la marine américaine en juin.
Le mouvement houthiste a également pris pour cible des navires en mer Rouge, tandis que deux bâtiments ont pris feu dans un port égyptien la semaine dernière, illustrant l’extension des menaces pesant sur la navigation régionale.
MSC, le géant du transport maritime au cœur de la crise
Le Francesca appartient à MSC, la plus grande compagnie mondiale de transport de conteneurs, basée à Genève. L’entreprise exploite plus d’un millier de navires répartis sur près de trois cents lignes maritimes internationales.
Le navire était entré dans le golfe Persique le 22 février avant d’être saisi deux mois plus tard. L’entreprise a refusé de commenter l’incident et n’a pas répondu aux sollicitations des médias.
Fondée en 1970 par le capitaine italien Gianluigi Aponte, la société est devenue, en 2022, le premier armateur mondial de porte-conteneurs, dépassant le groupe danois Maersk grâce à l’essor spectaculaire du transport maritime pendant la pandémie de Covid-19. Depuis, elle a étendu ses activités aux secteurs portuaire, ferroviaire et logistique.
Des efforts diplomatiques et des libérations limitées
Conformément aux conventions maritimes internationales, le Panama, dont le Francesca bat pavillon, mène les négociations en vue de la libération du navire.
L’ambassadrice du Panama auprès de l’Organisation maritime internationale, Janeth Testa, a confirmé des progrès dans les discussions, tout en refusant de divulguer des détails susceptibles d’affecter les négociations en cours.
De son côté, le ministère croate des Affaires étrangères a annoncé la libération de deux marins croates membres de l’équipage. Romano Perić, coordinateur du syndicat croate des marins, a précisé que les personnes toujours détenues recevaient une nourriture suffisante et étaient traitées correctement, bien que leur accès aux moyens de communication soit désormais fortement restreint.
Le gouvernement suisse a également confirmé que les canaux diplomatiques restaient mobilisés afin d’obtenir la libération du navire et de son équipage.
Le jour même de la saisie du Francesca, l’Iran a également immobilisé le porte-conteneurs Epaminondas, exploité par MSC dans le cadre d’un contrat d’affrètement et battant pavillon libérien. Le navire demeure dans les eaux iraniennes, malgré la libération de plusieurs marins philippins qui se trouvaient à son bord.
Une tragédie humaine et un avenir incertain
La Fédération internationale des ouvriers du transport affirme que les marins bloqués ont le sentiment d’avoir été abandonnés à leur sort, alors que leurs conditions de vie matérielles et psychologiques continuent de se détériorer.
Mohammed Al-Rashidi, coordinateur régional de la fédération pour le monde arabe et l’Iran, a déclaré que certains membres d’équipage ne reçoivent qu’un seul repas quotidien composé de riz et de lentilles, tandis que d’autres dorment habillés, prêts à faire face à une éventuelle attaque surprise.
Bien que le droit maritime autorise les marins à demander leur débarquement et leur rapatriement par voie aérienne, ces procédures restent rares en raison des contraintes administratives, des complications liées aux règles migratoires et de la crainte, pour de nombreux marins employés sous contrats de courte durée, d’être inscrits sur des listes noires par les compagnies maritimes s’ils refusent de naviguer dans des zones dangereuses.
