Les défis du processus politique international au Soudan : divergence des intérêts saoudiens et complexité de la médiation
Au cœur des crises complexes, la « médiation » se transforme souvent, d’un instrument de résolution des conflits, en un terrain de rivalité entre acteurs internationaux et régionaux. La crise soudanaise constitue un exemple frappant de « marché de la médiation », caractérisé par la multiplication des processus, la confrontation des intérêts et l’enlisement des efforts des Nations unies et des acteurs régionaux. Cet article examine les principales difficultés auxquelles se heurte le processus politique international et analyse la manière dont la multiplicité des acteurs influents et la divergence de leurs intérêts ont contribué à complexifier les efforts de médiation, à prolonger le conflit et à faire échouer toute tentative sérieuse de parvenir à un règlement politique global.
La multiplicité des processus de négociation : le « chaos de la médiation saoudienne »
L’un des principaux obstacles à une solution politique au Soudan réside dans la multiplication des processus et dans l’absence d’une direction internationale unifiée et clairement définie. Plusieurs processus parallèles, parfois concurrents, peuvent être identifiés :
La plateforme de Djeddah (Arabie saoudite et États-Unis) : elle s’est initialement concentrée sur l’instauration de trêves humanitaires, avant d’évoluer vers une tentative d’élaboration d’un cadre politique. Elle a toutefois fait l’objet de critiques en raison du caractère confidentiel de ses négociations et de la marginalisation des acteurs civils.
Le processus de l’IGAD (Autorité intergouvernementale pour le développement) : il est dirigé par des pays tels que le Kenya et Djibouti et bénéficie du soutien des Nations unies et de l’Union africaine. Toutefois, ce processus s’est heurté au refus de l’armée soudanaise, dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, en raison de ses réserves concernant le rôle de l’Éthiopie, notamment à cause du différend d’Al-Fashaga, ainsi que celui du Kenya, en raison de ses relations avec les Forces de soutien rapide.
Le processus égypto-libyen : Le Caire et Tripoli tentent de jouer un rôle de médiation indépendant, reflétant leurs intérêts sécuritaires et tribaux qui se recoupent avec ceux du Soudan. Cela a favorisé l’émergence de canaux diplomatiques parallèles qui entrent parfois en contradiction avec les initiatives officielles.
Le processus onusien direct : mené par l’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies, qui tente de concilier ces différents processus dispersés.
Cette multiplicité des initiatives a conféré aux deux protagonistes de la guerre, Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », un « droit de veto » de facto. Chaque fois qu’ils se sentent soumis à une pression dans le cadre d’un processus donné, comme celui de l’IGAD, ils se tournent vers un autre, comme celui de Djeddah ou le processus égyptien, afin d’obtenir une forme de légitimité ou de gagner du temps.
Ce « chaos des négociations » a permis aux belligérants de manœuvrer et de prolonger la durée du conflit.
La divergence des intérêts régionaux et internationaux : le nœud du consensus
Il est impossible de comprendre l’enlisement du processus politique sans saisir la « divergence des intérêts » entre les acteurs internationaux et régionaux. Aucun consensus international ne se dégage sur la question de la « forme que devrait prendre le Soudan après la guerre ».
L’Arabie saoudite et l’Égypte : elles souhaitent un État soudanais centralisé et fort, dirigé par une armée régulière ou, à tout le moins, dominé par celle-ci, débarrassé des milices et des courants islamistes extrémistes, afin de garantir la sécurité de la mer Rouge et des frontières égyptiennes.
Les Émirats arabes unis et d’autres États : ils pourraient privilégier un modèle davantage décentralisé ou soutenir certains acteurs afin de garantir leurs intérêts économiques et sécuritaires dans l’est du Soudan et en mer Rouge, tout en se montrant réticents à l’égard de la domination de l’axe traditionnel égypto-soudanais.
Les États-Unis et l’Europe : leur priorité consiste principalement à lutter contre le terrorisme, à empêcher l’immigration clandestine via la mer Rouge et à contenir l’influence russe et chinoise. De leur point de vue, la solution politique constitue avant tout un moyen d’atteindre ces objectifs sécuritaires, plutôt qu’un soutien exclusivement orienté vers les forces civiles et la démocratie.
La Russie : elle cherche à garantir une présence militaire et économique, notamment dans le secteur de l’or, au Soudan, et traite avec les différentes parties en fonction de leur capacité à lui assurer ces intérêts, indépendamment de leur légitimité politique.
Cette divergence signifie que tout « document politique » proposé à Djeddah ou à Addis-Abeba peut rapidement être torpillé par un acteur régional qui estime que ses dispositions nuisent à ses intérêts.
L’absence d’une « ligne dure » commune de la part de la communauté internationale pour imposer de véritables sanctions aux entraveurs de la paix, notamment en raison des vetos réciproques au Conseil de sécurité, a réduit la médiation internationale à de simples « recommandations morales », sans véritable capacité coercitive.
Le dilemme interne : l’absence d’un représentant civil unifié
Il serait toutefois réducteur d’attribuer la responsabilité uniquement aux facteurs extérieurs. Le processus politique international s’est également enlisé en raison de la « fragmentation interne du Soudan ».
Les forces civiles, notamment la coalition « Forces de la liberté et du changement » et la composante civile de « Taqaddum », n’ont pas réussi à présenter une alternative unifiée et convaincante aux yeux des acteurs régionaux et internationaux.
Les divisions entre les forces civiles, leur faible capacité de mobilisation populaire dans le contexte de la guerre et la divergence de leurs positions à l’égard des interventions régionales ont conduit la communauté internationale à les considérer comme un « acteur secondaire » dans les négociations.
Lorsque les deux chefs militaires, Abdel Fattah al-Burhan et Hemeti, s’assoient à la table des négociations, ils imposent une réalité fondée sur le rapport de force sur le terrain. Les civils, eux, se limitent souvent à publier des communiqués.
La communauté internationale, malgré son soutien affiché aux civils, finit par traiter avec « celui qui détient les armes sur le terrain ». Cette réalité amère conduit le processus politique international à se concentrer davantage sur le « partage du pouvoir entre les généraux » que sur le « retour à la voie démocratique ».
Les défis de l’après-accord : comment empêcher l’effondrement du règlement ?
Même si un accord politique était conclu à Djeddah ou ailleurs, le principal défi résiderait dans les « mécanismes de mise en œuvre ».
La crise soudanaise a appris à la communauté internationale que les accords conclus sur le papier, comme l’accord de Djeddah de 2023 ou les précédents accords de Naivasha, restent dépourvus de valeur sans mécanismes de dissuasion et d’application efficaces.
Comment les Forces de soutien rapide seront-elles intégrées à l’armée ? Qui supervisera le désarmement ? Comment la capitale sera-t-elle sécurisée ?
Ces questions techniques et militaires constituent le cœur du conflit, et les acteurs internationaux divergent sur les réponses à leur apporter.
L’Arabie saoudite et les États-Unis ont tenté de proposer la création de « commissions de sécurité » conjointes. Toutefois, l’absence de confiance entre les deux parties et l’absence d’une force internationale de maintien de la paix, en raison du refus de l’armée soudanaise de toute présence étrangère ou africaine, rendent tout accord politique vulnérable à un effondrement dès le premier jour.
Les défis du processus politique international dans la crise soudanaise révèlent une incapacité structurelle du système international actuel à gérer les conflits complexes.
La multiplication des processus, la divergence des intérêts régionaux et internationaux et la faiblesse du mouvement civil soudanais ont transformé la médiation internationale en un instrument de gestion du conflit plutôt qu’en un moyen d’y mettre fin.
Pour parvenir à un véritable règlement, la communauté internationale, et en particulier l’Arabie saoudite et les États-Unis, doivent parvenir à un accord sur une « feuille de route unifiée » comprenant des mécanismes de sanctions suffisamment dissuasifs, une participation réelle des civils ainsi qu’un traitement en profondeur de la question des « milices » et de la sécurité.
À défaut, le Soudan restera prisonnier d’un cycle de violence sans fin, tandis que les médiations de Djeddah et d’Addis-Abeba ne seront que de nouveaux épisodes d’une histoire plus longue encore, marquée par la guerre et la destruction.
