L’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth approche de son dénouement
Les procès dans cette affaire débuteront après la publication de l’acte d’accusation, attendue avant la fin de l’année. L’intégralité du dossier sera ensuite transmise au Conseil de justice.
Six ans après la catastrophe qui a ébranlé le Liban, l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth s’approche d’une étape décisive. La publication de l’acte d’accusation paraît désormais imminente, après la remise récente des conclusions du parquet près la Cour de cassation. Cette avancée pourrait ouvrir une nouvelle phase dans le processus d’enquête et de reddition de comptes concernant l’une des affaires les plus douloureuses de l’histoire contemporaine du pays.
Le 4 août 2020, une gigantesque explosion s’est produite dans le port de Beyrouth, faisant plus de 235 morts et plus de 7 000 blessés, tout en provoquant des destructions considérables dans la capitale libanaise.
Les autorités ont attribué la déflagration à un incendie d’origine indéterminée survenu dans le port, où d’importantes quantités de nitrate d’ammonium hautement explosif étaient entreposées sans mesures de sécurité appropriées.
Mardi, l’avocat général près la Cour de cassation, le juge Mohammad Saab, a remis au juge d’instruction chargé de l’affaire, Tarek Bitar, les conclusions qu’il avait préparées dans le dossier, selon l’Agence nationale d’information libanaise.
L’agence a précisé que ce document de 270 pages exposait les demandes et les observations du parquet près la Cour de cassation concernant les investigations menées sur l’explosion du port.
Le parquet a remis ses conclusions cinq mois après avoir reçu le dossier du juge Bitar. Celui-ci avait clôturé son instruction à la fin du mois de mars dernier avant de transmettre le dossier au parquet afin qu’il rende son avis.
Dans le cadre de cette affaire, Tarek Bitar a engagé des poursuites contre plus de 70 personnes, parmi lesquelles figurent des responsables politiques, des dirigeants des services de sécurité, des officiers de l’armée et des fonctionnaires.
La remise de ces conclusions signifie que la publication de l’acte d’accusation par le juge Bitar est désormais proche, selon l’avocat Choukri Haddad, rapporteur du bureau chargé des poursuites dans l’affaire de l’explosion du port au sein de l’Ordre des avocats de Beyrouth.
Haddad a expliqué que « les conclusions du parquet constituent le premier document officiel présentant une appréciation complète des faits ». Leur importance réside, selon lui, dans le fait qu’elles représentent « le premier récit judiciaire des événements du 4 août ».
Ces conclusions et les éléments factuels qu’elles contiennent ne sont toutefois pas contraignants pour le juge d’instruction. Celui-ci peut décider d’en tenir compte ou de les écarter, la décision définitive relevant habituellement du juge d’instruction et de l’acte d’accusation qu’il rendra, a précisé Haddad.
L’avocat a également souligné que le document était confidentiel et que seuls les avocats habilités auprès de la Cour de cassation ainsi que le juge d’instruction pouvaient le consulter. La décision finale appartient à ce dernier, qui peut décider de mettre en accusation une personne ou un responsable, que son nom figure ou non dans les conclusions du parquet.
Jeudi, le site libanais privé Asas a rapporté que l’avocat général près la Cour de cassation avait attribué à l’ancien président Michel Aoun une responsabilité pénale directe dans l’explosion, au motif qu’il avait connaissance de la présence du nitrate d’ammonium sans avoir pris les mesures appropriées.
Mercredi, Michel Aoun a déposé une plainte en justice à la suite de ce qu’il a qualifié de « fabrication de fausses allégations, diffamation et violation du secret de l’instruction ».
Dans sa plainte, l’ancien président a estimé que la diffusion et la promotion de fausses informations déformaient les faits, contribuaient à dissimuler l’identité des véritables responsables et fabriquaient une condamnation médiatique en dehors du cadre judiciaire.
Selon Haddad, les procès commenceront après la publication de l’acte d’accusation, attendue avant la fin de l’année en cours. Le dossier sera ensuite intégralement transmis au Conseil de justice.
Au Liban, le Conseil de justice est la plus haute juridiction d’exception chargée d’examiner les crimes portant atteinte à la sûreté de l’État, notamment les assassinats politiques, les actes terroristes et les crimes que le Conseil des ministres lui transmet au motif qu’ils menacent la sécurité nationale.
Selon des observateurs, les conclusions du juge Saab retracent le parcours de la cargaison de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium arrivée au port de Beyrouth en 2013, depuis son déchargement et son transfert vers le hangar numéro 12 jusqu’à son explosion en 2020.
Le document constitue une synthèse de milliers de pages de correspondances, de procès-verbaux d’interrogatoires, d’aveux et de témoignages. Il définit les responsabilités administratives, sécuritaires, militaires et judiciaires, sans pour autant constituer un acte d’accusation ni une notification officielle de poursuites.
L’enquête s’est heurtée à plusieurs reprises aux divisions politiques du pays, notamment à l’opposition du Hezbollah. En 2021, le mouvement avait réclamé le remplacement du juge d’instruction, accusant celui-ci de « politiser » l’affaire. Les investigations avaient fini par être totalement suspendues en 2023.
Après l’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République au début de l’année 2025 et la formation du gouvernement de Nawaf Salam, le juge Bitar a repris ses investigations. Pendant ces six années, les familles des victimes n’ont jamais cessé de réclamer que les responsables de l’explosion soient traduits en justice.
