L’appareil secret des Frères musulmans tunisiens : une avocate révèle la structure de la pieuvre
Un appareil agissant comme un bras de renseignement parallèle chargé d’espionner les opposants et les personnes ciblées à travers des branches spécialisées allant de la collecte des sources à la diffusion de rumeurs et à la gestion des bases de données.
Le dossier de « l’appareil secret » des Frères musulmans en Tunisie est particulièrement complexe. Il a récemment été tranché par la justice à travers de lourdes condamnations visant plusieurs dirigeants de premier plan du mouvement Ennahdha, notamment Rached Ghannouchi, ainsi que l’ancien ministre de l’Intérieur Ali Larayedh et d’autres responsables.
Cependant, malgré les décisions judiciaires rendues dans cette affaire, des voix continuent de s’élever en Tunisie pour réclamer des poursuites contre d’autres personnes liées au dossier, notamment en demandant l’extradition des condamnés en fuite à l’étranger, au nombre de onze.
Une pieuvre
L’avocate tunisienne Imen Gzara, membre du Comité de défense des hommes politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, a révélé l’existence d’une structure organisationnelle de « l’appareil secret » des Frères musulmans.
S’exprimant en marge d’une conférence de presse organisée à Tunis par ce collectif d’avocats, Gzara a déclaré : « Parmi les documents saisis et retrouvés dans le dossier de Mustapha Khedher figurait un document détaillant la structure organisationnelle de cette organisation terroriste. »
Elle a expliqué que cette structure comprenait un directeur de l’appareil secret, un secrétaire général, ainsi que plusieurs sections spécialisées, notamment la collecte de sources ouvertes, la collecte de sources confidentielles, les relations de renseignement, le contre-espionnage, la protection de l’appareil, la guerre psychologique, la propagation de rumeurs, les archives et les bases de données.
Elle a insisté sur le fait que « les documents existants démontrent les activités d’espionnage et d’écoute menées par cet appareil secret, y compris dans des chambres privées, des bureaux et même à l’étranger ».
Selon Gzara, « le tribunal a confronté les accusés à des documents révélant l’infiltration du service de sécurité extérieure du pays ainsi que les liens de l’appareil secret avec des organisations terroristes en Tunisie et à l’étranger ».
« Rien que la vérité »
Lors de cette conférence de presse, le Comité de défense a annoncé son intention de faire appel prochainement des jugements de première instance rendus dans l’affaire de « l’appareil secret du mouvement Ennahdha », considéré comme le bras politique des Frères musulmans tunisiens, afin de poursuivre les autres parties impliquées et d’approfondir le processus de reddition de comptes.
Dans son intervention, Abdelnasser Aouini, membre du comité, a indiqué que celui-ci ferait appel des jugements rendus dans cette affaire.
Il a précisé que le Comité de défense ne réclamait aucune indemnisation financière mais uniquement la vérité, soulignant que « le dossier n’est ni vide ni politique, contrairement à ce qui est parfois avancé ».
Il a également rappelé que « la plainte avait été déposée contre des individus et non contre le mouvement Ennahdha en tant que parti », ajoutant que « la responsabilité pénale est individuelle, tout comme la sanction, tandis que le mouvement Ennahdha porte une responsabilité politique ».
Aouini a appelé le ministère de la Justice à entreprendre les démarches nécessaires pour demander l’extradition de l’islamiste Ridha Barouni, actuellement en Espagne, ainsi que de Mustapha Khedher et de Kamel Aïfi, dirigeant affilié aux Frères musulmans résidant en France, soulignant que tous trois ont été condamnés à la réclusion à perpétuité.
Il a indiqué que les enquêtes avaient établi l’existence de seize appels téléphoniques intensifs, la nuit de l’assassinat de Mohamed Brahmi, entre Mustapha Khedher et Kamel Badoui.
Aouini a ajouté que les jugements rendus confirment l’implication des accusés dans des crimes graves portant atteinte à la sécurité de l’État. Il a précisé qu’un certain nombre d’agents de sécurité avaient, dès 2013, documenté de nombreux éléments sous forme de rapports concernant l’appareil secret d’Ennahdha, ses liens avec le ministère de l’Intérieur ainsi que ses relations extérieures.
Les condamnations
Le 2 juin dernier, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme du tribunal de première instance de Tunis a rendu son verdict dans l’affaire de l’appareil secret du mouvement Ennahdha, présenté comme une structure sécuritaire et militaire parallèle du mouvement. Les peines prononcées allaient de dix ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité.
Le tribunal a condamné Rached Ghannouchi à la prison à perpétuité assortie de trente années supplémentaires d’emprisonnement.
Il a également condamné Mustapha Khedher à la prison à perpétuité assortie de quatre-vingt-seize années supplémentaires de prison, tandis que Ridha Barouni, Taher Boubahri, Kamel Aïfi et sept autres accusés ont été condamnés à la prison à perpétuité assortie de soixante-seize années supplémentaires.
Le tribunal a également prononcé :
- La prison à perpétuité assortie de cinquante années supplémentaires contre Fathi Beldi.
- La prison à perpétuité assortie de trente-sept années supplémentaires contre Abdelaziz Daghsni.
- La prison à perpétuité assortie de trente-deux années supplémentaires contre Kamel Badoui.
- La prison à perpétuité assortie de trente années supplémentaires contre Samir Hannachi.
Les autres peines prononcées sont les suivantes :
- 48 ans de prison contre Kaïs Bakkar.
- 46 ans de prison contre Belhassen Naqqach.
- 42 ans de prison contre Ali Larayedh.
- 34 ans de prison contre Ali Ferchichi.
- 18 ans de prison contre trois accusés.
- 12 ans de prison contre quatre autres accusés.
- 10 ans de prison contre deux accusés.
Les détails de l’affaire
En 2018, le Comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, tous deux assassinés en 2013, a révélé des documents et des preuves affirmant que le mouvement Ennahdha disposait d’un appareil sécuritaire secret parallèle à l’État, impliqué dans l’assassinat d’opposants, l’espionnage, l’infiltration des institutions publiques et la surveillance des adversaires du mouvement.
À l’époque, la justice tunisienne n’avait pas engagé d’action, le ministre de la Justice étant alors Noureddine Bhiri. Le dossier est resté sans suite jusqu’à ce que le parquet tunisien annonce en 2019 l’ouverture d’une enquête sur des informations faisant état de l’existence d’un appareil sécuritaire secret parallèle à l’État.
Selon des éléments révélés par l’enquête au cours des dernières années, cet appareil aurait inclus un service de renseignement composé de 21 000 membres intégrés à l’administration tunisienne dans le cadre de la loi d’amnistie générale et occupant des postes sensibles.
Mustapha Khedher est considéré comme le principal responsable de cet appareil secret. Il a été condamné à la réclusion à perpétuité assortie de quatre-vingt-seize années supplémentaires de prison.
La « chambre noire » contenait des documents transférés depuis une auto-école appartenant à Mustapha Khedher vers le ministère de l’Intérieur sans procès-verbal de saisie et sans que la brigade de police judiciaire ni le juge d’instruction chargé du dossier n’en soient informés.
L’existence de cette chambre n’a été officiellement reconnue qu’après le déplacement du juge d’instruction chargé de l’affaire Brahmi au ministère de l’Intérieur, où il a saisi des cartons et des sacs contenant une quantité considérable de documents.
Les documents ont ensuite été transférés au pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme le 13 novembre 2018. Sur la base des éléments découverts, le juge chargé des dossiers Belaïd et Brahmi a retenu contre Mustapha Khedher une accusation d’homicide volontaire dans l’affaire Brahmi, ainsi que vingt-deux autres chefs d’inculpation.
Le Comité de défense a affirmé que le juge avait découvert des documents relatifs à l’organisation secrète du mouvement Ennahdha ainsi qu’aux assassinats politiques. Parmi ces documents figuraient des dossiers concernant Mohamed Aouadi, responsable de la branche militaire de l’organisation terroriste Islamic State et accusé de l’assassinat de Mohamed Brahmi, comprenant une recommandation visant à lui assurer une protection sécuritaire jusqu’à son départ de Tunisie.
Deux autres documents contenant des listes de personnes accompagnées de leurs numéros de téléphone ont également été retrouvés. Parmi elles figurait Amer Belazzi, accusé dans les affaires des assassinats de Brahmi et de Belaïd pour avoir jeté à la mer les armes utilisées lors des deux opérations. Mustapha Khedher a reconnu avoir eu des liens avec lui.
Le Comité de défense avait déjà affirmé que le mouvement Ennahdha disposait d’une organisation spéciale liée aux assassinats politiques et que Mustapha Khedher, qui avait été exfiltré hors du pays, dirigeait cet appareil et détenait des documents relatifs aux assassinats de Belaïd et Brahmi.
Il a également indiqué qu’en décembre 2013, un ensemble de documents avait été découvert dans le lieu de résidence de Khedher à l’époque, ajoutant qu’une partie de ces documents se trouvait dans la « chambre noire » du ministère de l’Intérieur.
