Les jugements de l’appareil secret des Frères musulmans : la Tunisie ouvre la voie à l’interdiction d’Ennahdha
Des condamnations sévères ont été prononcées à l’encontre des dirigeants de l’organisation des Frères musulmans, au premier rang desquels le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, dans une affaire considérée comme la plus grave de l’histoire de la Tunisie.
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Mardi, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme auprès du tribunal de première instance de Tunis a rendu ses verdicts dans l’affaire de l’appareil secret du mouvement Ennahdha, considéré comme un bras sécuritaire et militaire de l’organisation.
Après leur arrivée au pouvoir en 2011, les Frères musulmans de Tunisie ont réussi à s’infiltrer dans les institutions de l’État en implantant leurs réseaux dans différents rouages de l’administration. Ils ont ainsi créé leur appareil secret afin de mener des opérations terroristes, des assassinats, des activités d’espionnage et des infiltrations au sein des institutions étatiques.
Cet appareil ne constituait qu’un élément d’une structure hiérarchique plus vaste au sein de l’organisation, dirigée par Rached Ghannouchi, chef du mouvement, sous lequel opéraient des dizaines de figures accusées d’avoir sapé l’État de l’intérieur, en représailles aux longues années passées en prison pour des actes qualifiés de terroristes.
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Détails des verdicts
Les peines prononcées vont de dix ans d’emprisonnement à la réclusion criminelle à perpétuité.
Le tribunal a condamné Rached Ghannouchi, président du mouvement Ennahdha, branche politique des Frères musulmans en Tunisie, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de trente années supplémentaires de prison.
Il a également condamné Mustapha Khedher, superviseur de l’appareil secret, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de quatre-vingt-seize années supplémentaires de prison.
Rida Barouni, Taher Boubahri, Kamel Ayfi ainsi que sept autres accusés ont été condamnés à la perpétuité assortie de soixante-seize années supplémentaires de prison.
Le tribunal a également condamné Fathi Beldi à la perpétuité assortie de cinquante années de prison supplémentaires, Abdelaziz Daghsni à la perpétuité assortie de trente-sept années supplémentaires, et Kamel Badoui à la perpétuité assortie de trente-deux années supplémentaires.
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Samir Hannachi a, pour sa part, été condamné à la perpétuité assortie de trente années supplémentaires de prison.
Les autres condamnations comprennent quarante-huit ans de prison pour Kaïs Bakkar, quarante-six ans pour Belhassen Naqqach, quarante-deux ans pour Ali Larayedh, trente-quatre ans pour Ali Ferchichi, dix-huit ans pour trois accusés, douze ans pour quatre autres accusés et dix ans pour deux accusés.
Le tribunal a également ordonné que chacun des condamnés soit placé sous surveillance administrative pendant cinq années.
Selon plusieurs observateurs, ces condamnations pourraient conduire à la dissolution du mouvement Ennahdha et à son classement comme organisation terroriste.
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L’affaire la plus grave
Le militant politique tunisien Khaled Baltaher a déclaré que l’affaire de l’appareil secret constitue la plus grave des affaires impliquant le mouvement Ennahdha en Tunisie, soulignant que ces jugements compromettent l’avenir politique et populaire du mouvement.
Selon lui, cet appareil secret fonctionnait comme un État parallèle ayant réussi à infiltrer les appareils sécuritaires et judiciaires afin d’exécuter ses projets criminels et de dissimuler ses activités de renseignement.
Il a affirmé que les verdicts rendus dans les affaires de l’envoi de combattants vers les zones de conflit ainsi que dans celle de l’appareil secret d’Ennahdha suffisent à justifier la dissolution du mouvement et l’interdiction totale de ses activités en Tunisie.
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Il a ajouté que ces jugements constituent un argument juridique solide sur lequel le gouvernement pourrait s’appuyer pour démontrer que le parti a enfreint les conditions de sa création et de son activité politique, justifiant ainsi une demande officielle de dissolution.
Il a également indiqué que Rached Ghannouchi avait déjà été condamné dans d’autres affaires à des peines dépassant soixante-seize ans de prison et qu’une nouvelle condamnation à perpétuité assortie de trente années supplémentaires venait désormais s’y ajouter, ce qui, selon lui, démontre la gravité des crimes qui lui sont reprochés.
En 2018, le comité de défense des hommes politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, assassinés en 2013, avait révélé l’existence de documents et de preuves indiquant que le mouvement Ennahdha disposait d’un appareil sécuritaire secret parallèle à l’État, impliqué dans l’assassinat d’opposants, l’espionnage, l’infiltration des institutions publiques et la surveillance des adversaires du parti.
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Cependant, la justice tunisienne, que le mouvement Ennahdha contrôlait selon ses détracteurs depuis 2011, n’avait alors entrepris aucune action, le ministre de la Justice de l’époque étant Noureddine Bhiri, dirigeant du mouvement.
Le dossier de l’appareil secret est resté en dehors des enquêtes jusqu’en 2019, lorsque le parquet tunisien a annoncé l’ouverture d’une enquête concernant des informations faisant état de l’existence d’un appareil sécuritaire secret parallèle à l’État au sein d’Ennahdha.
Les informations révélées au cours des enquêtes menées ces dernières années décrivent la nature du fonctionnement de cet appareil secret des Frères musulmans, qui comprenait notamment un service de renseignement intégré à l’administration tunisienne, composé de 21 000 personnes recrutées grâce à la loi d’amnistie générale et occupant des postes sensibles.
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Depuis le 25 juillet 2021, dans le cadre d’une vaste campagne, le ministère tunisien de l’Intérieur a relevé de leurs fonctions plusieurs responsables des services des frontières, des étrangers et de la formation, ainsi que des chefs de régions, de brigades et de postes de police, dans le cadre des investigations liées à cet appareil secret.
Le responsable de l’appareil secret
Mustapha Khedher est considéré comme le principal responsable de l’appareil secret du mouvement Ennahdha. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de quatre-vingt-seize années supplémentaires de prison.
Il est également considéré comme le principal accusé dans l’affaire de l’assassinat de Chokri Belaïd. Emprisonné en 2013 pour avoir dissimulé des informations relatives à cet assassinat, il aurait été libéré huit ans plus tard avant d’être exfiltré hors de Tunisie.
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Khedher était un ancien militaire et membre du groupe sécuritaire lié au mouvement Ennahdha, lequel avait été accusé de tentative de coup d’État contre le président défunt Habib Bourguiba en 1987, avant d’être libéré après la chute du régime de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali.
Il était chargé par le mouvement de collecter des informations personnelles sur les membres des forces de sécurité, les journalistes et même certains chauffeurs de taxi susceptibles d’être utilisés dans la mise en œuvre de projets controversés.
La « chambre noire »
La « chambre noire » contenait des documents transférés depuis une auto-école appartenant à Mustapha Khedher, responsable de l’appareil secret des Frères musulmans, vers le ministère de l’Intérieur sans procès-verbal de saisie et sans que la brigade de police judiciaire ni le juge d’instruction chargé de l’affaire n’en soient informés.
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L’existence de cette chambre n’a été officiellement reconnue qu’après que le juge d’instruction chargé de l’affaire de l’assassinat de Mohamed Brahmi se soit rendu au ministère de l’Intérieur et ait saisi des cartons et des sacs contenant une quantité considérable de documents.
Ces documents ont ensuite été transférés au pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme le 13 novembre 2018.
À la suite de ces découvertes, le juge d’instruction chargé des dossiers Belaïd et Brahmi a inculpé Mustapha Khedher pour homicide volontaire dans l’affaire Brahmi, en plus de vingt-deux autres chefs d’accusation.
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Le comité de défense de Belaïd et Brahmi avait alors révélé que le juge avait découvert des documents relatifs à l’organisation secrète du mouvement Ennahdha ainsi qu’aux assassinats politiques.
Parmi ces documents figuraient des dossiers concernant Mohamed Aouadi, responsable de la branche militaire de l’organisation terroriste Daech et accusé de l’assassinat de Mohamed Brahmi. Les documents contenaient notamment une recommandation visant à lui fournir une escorte sécuritaire jusqu’à sa sortie du territoire tunisien.
Le juge a également découvert deux documents contenant des listes de délinquants accompagnées de leurs numéros de téléphone, parmi lesquels Amer Belazzi, accusé dans les affaires des assassinats de Brahmi et Belaïd pour avoir jeté en mer les deux armes utilisées dans les deux crimes. Mustapha Khedher a reconnu avoir été en relation avec lui.
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Le comité de défense de Belaïd et Brahmi avait déjà affirmé que le mouvement Ennahdha disposait d’une organisation spéciale liée aux assassinats politiques et que Mustapha Khedher, exfiltré hors du pays, en assurait la supervision tout en détenant des documents concernant les assassinats de Belaïd et Brahmi.
Il avait également indiqué qu’un ensemble de documents avait été découvert en décembre 2013 dans le lieu où résidait alors Khedher.
Le comité a enfin affirmé qu’une partie de ces documents se trouvait dans la « chambre noire » du ministère de l’Intérieur, appelant à son ouverture et à la consultation de son contenu.
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