Moyen-Orient

Bint Jbeil sans mémoire… des fantômes à la recherche de leur identité sous les décombres


Dans une scène qui dépasse la destruction des pierres et des vies humaines, une crise existentielle silencieuse est en train de mûrir dans le sud du Liban, où la guerre menace d’effacer les registres d’état civil d’environ 200 000 citoyens.

Cette crise pourrait faire de la reconstruction après la fin des combats une tâche comparable à un redémarrage à partir de zéro, puisque de nombreux habitants ne disposent plus de documents prouvant la propriété de leurs maisons ni même leur propre identité.

Avec la destruction par Israël de villes entières et de villages complets dans le sud du Liban, selon des habitants locaux et des responsables du gouvernement libanais, les archives papier qui constituent la base juridique de l’existence de communautés entières ont été gravement endommagées.

Selon le site The Intercept, les incendies et les bombardements ont détruit des bureaux de l’état civil, des titres de propriété foncière ainsi que des documents conservés par les notaires dans plusieurs villages libanais.

Le Grand Sérail… au cœur de la crise

La crise se concentre dans le district de Bint Jbeil, à l’extrême sud-ouest du Liban, plus précisément dans l’ancien bâtiment administratif du « Grand Sérail », qui abrite les titres de propriété foncière de milliers de familles réparties dans plus de vingt villages de la région. Ce bâtiment se trouve désormais dans une zone interdite depuis l’entrée des forces israéliennes.

Toutes les tentatives visant à récupérer ces archives ont échoué, qu’il s’agisse des démarches entreprises par le Comité international de la Croix-Rouge, de la coordination avec le « Comité du mécanisme » chargé de superviser l’accord de cessez-le-feu ou encore des contacts menés par le ministère libanais de l’Intérieur avec l’armée et les services de renseignement militaire.

La situation est devenue telle que le ministre libanais des Finances, Yassine Jaber, suit le sort de ces documents essentiels par satellite, sans pouvoir déterminer s’ils ont été détruits ou saisis.

Bien que le ministère des Finances conserve une copie numérique partielle de la majorité des biens immobiliers enregistrés dans le sud du pays, le principal problème concerne les milliers de dossiers qui n’ont jamais été numérisés, plaçant ainsi des centaines de milliers de Libanais dans un piège juridique susceptible de les priver définitivement de la preuve de leurs droits de propriété.

Dans ce contexte, un déplacé originaire du village d’Aïtaroun, connu sous le nom d’Abou Hassan, raconte comment il a dû abandonner derrière lui une vieille sacoche en cuir contenant le titre de propriété du terrain sur lequel il avait vécu pendant cinq ans. Il a ensuite découvert que le bureau du notaire avait été détruit et que tout espoir de retrouver une copie de son contrat de vente s’était envolé avec les décombres.

La crainte d’une nouvelle cartographie

Le danger dépasse toutefois la seule question de la propriété individuelle. Les ingénieurs civils s’inquiètent également du sort du département du cadastre de Bint Jbeil, qui conserve les relevés permettant de relier les limites foncières à des repères géographiques fixes, dont certains remontent à l’époque du mandat français.

Ces données sont liées à des coordonnées de référence situées dans la ville syrienne de Homs, lesquelles constituent un point d’ancrage fondamental pour l’ensemble de la cartographie cadastrale nationale.

Les spécialistes s’interrogent : si les repères physiques du cadastre sont détruits, qui détiendra les données GPS permettant de déterminer les frontières foncières ? Israël pourrait-il redessiner ces limites selon ses propres mesures et imposer une nouvelle réalité géographique remplaçant l’ancienne, mettant ainsi fin à tout espoir de retour à la situation antérieure ?

Des observateurs militaires libanais estiment que ce qui se produit à Bint Jbeil n’est pas le fruit du hasard, mais s’inscrit dans un schéma systématique où Israël cible les bâtiments officiels et les bureaux d’état civil afin de préparer le vidage complet de la région et la création d’une zone tampon au sud du fleuve Litani, laquelle serait ensuite intégrée à de nouvelles cartes ne laissant plus de place à ses habitants d’origine.

L’armée israélienne rejette ces accusations et affirme qu’elle ne cible ni les institutions de l’État libanais ni les civils.

Des fantômes dans leur propre pays

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, environ 190 000 personnes figuraient sur les listes électorales du district de Bint Jbeil en 2025. Ce chiffre approche le quart de million d’habitants lorsque l’on y ajoute les jeunes et les enfants. Tous sont désormais, à des degrés divers, tributaires de la disparition des registres officiels.

Dans ce contexte, une femme déplacée, productrice de vidéos locales, exprime sa profonde inquiétude pour ceux qui ont quitté leur foyer sans leurs documents d’identité. Elle appelle l’État à créer des cellules de crise dans chaque ville et chaque village afin de faciliter la réattribution des preuves de propriété.

Elle insiste toutefois sur une réalité fondamentale : « Les habitants de Bint Jbeil existent toujours. Les registres ont peut-être disparu, mais les gens connaissent leur identité et savent ce qui leur appartenait. »

Cependant, cette réalité seule pourrait ne pas suffire. Comme l’explique un autre déplacé originaire d’Aïtaroun : « La bataille de demain ne sera pas seulement celle de la reconstruction. Ce sera aussi une bataille pour prouver notre existence, avec des archives qui ont été pillées ou brûlées. »

Cette phrase résume à elle seule la tragédie d’un peuple qui risque de devenir des fantômes dans son propre pays.

 

 

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