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L’Arabie saoudite et le Qatar rivalisent au Soudan : terres agricoles, or et mer Rouge au cœur de la guerre


Pourquoi le Soudan suscite-t-il un tel intérêt régional malgré la guerre, les destructions et l’effondrement économique ? Pourquoi les contacts politiques et économiques avec les autorités de Port-Soudan se multiplient-ils alors que des millions de Soudanais perdent leur logement et leurs moyens de subsistance ? La réponse tient à sa position géographique, mais aussi à ses ressources naturelles, ses terres agricoles, ses réserves en eau, son cheptel et son littoral stratégique sur la mer Rouge.

Le Soudan représente une importante opportunité économique et stratégique pour les États à la recherche de sources d’approvisionnement alimentaire stables, de débouchés maritimes, de nouveaux marchés et de ressources minières. Ses terres et ses richesses intéressent donc plusieurs puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite et le Qatar, qui y possèdent des intérêts agricoles, commerciaux et stratégiques.

Le problème est que cet intérêt s’intensifie alors que l’État soudanais souffre d’institutions affaiblies, d’un pouvoir fragmenté et de l’absence de contrôle efficace. Cette situation fait craindre que la guerre ne serve à imposer des arrangements économiques de longue durée qui ne reflètent pas nécessairement les intérêts du peuple soudanais.

Le Soudan dans les calculs saoudiens

L’Arabie saoudite mesure l’importance du Soudan pour sa sécurité alimentaire et économique. Le royaume importe une part importante de ses besoins alimentaires et recherche des sources stables de céréales, de viande et de produits agricoles. Il souhaite également développer ses projets économiques liés à la mer Rouge.

Le Soudan possède des atouts qui en font un partenaire important : de vastes terres agricoles, un cheptel abondant, des ressources en eau et une proximité géographique avec les marchés du Golfe.

Un rapport du Conseil européen des relations internationales publié en juillet 2025 souligne que les intérêts saoudiens au Soudan concernent la sécurisation des approvisionnements agricoles et en bétail, ainsi que le maintien de relations stables avec un pays important de la rive africaine de la mer Rouge. Il relève aussi que la stabilité régionale est liée aux intérêts des grands projets saoudiens sur ce littoral.

Ces intérêts soulèvent toutefois des questions sur l’avenir des terres agricoles soudanaises. Sont-elles considérées comme une possibilité d’investissement mutuellement bénéfique aux agriculteurs soudanais et à l’économie nationale, ou comme des espaces à attribuer à des entreprises étrangères pour approvisionner les marchés extérieurs ?

L’investissement agricole ne pose pas problème du seul fait que l’investisseur est saoudien ou qatari. Le danger apparaît lorsque des entreprises étrangères obtiennent des droits étendus sur les terres et l’eau sans garanties suffisantes pour les communautés locales.

Le Soudan ne devrait pas devenir une immense exploitation destinée à nourrir d’autres pays pendant que ses propres citoyens souffrent d’insécurité alimentaire. Il est inacceptable que ses terres servent à sécuriser l’approvisionnement des marchés étrangers alors que des millions de Soudanais ne peuvent satisfaire leurs besoins essentiels.

Tout accord agricole doit d’abord garantir la sécurité alimentaire du Soudan, fixer des obligations précises en matière d’emploi local, respecter les droits des agriculteurs et des éleveurs, protéger l’eau et les sols et empêcher les monopoles.

Le Qatar entre sécurité alimentaire et influence politique

Les intérêts du Qatar au Soudan dépassent les relations politiques traditionnelles. Doha a besoin de sources fiables de céréales, de bétail et de produits laitiers, et le Soudan dispose d’un potentiel important dans ces secteurs.

Selon le Conseil européen des relations internationales, les intérêts qataris portent sur la sécurisation de ces approvisionnements, le maintien d’une influence politique et la recherche d’un équilibre face aux autres puissances régionales. Le rapport examine également les relations historiques entre Doha et les courants islamistes soudanais.

Il est donc essentiel de distinguer la coopération économique légitime de l’utilisation de l’influence politique pour obtenir des concessions déséquilibrées.

Si le Qatar souhaite investir dans l’agriculture et l’élevage, il peut légitimement négocier avec l’État soudanais. Le peuple a toutefois le droit de connaître les conditions des accords, les superficies attribuées, la durée d’exploitation et les obligations financières et environnementales.

Ces investissements doivent également relever de lois soudanaises claires et ne pas devenir des arrangements liés au maintien d’un pouvoir politique ou militaire particulier.

Le même principe s’applique à tout éventuel soutien politique, financier ou militaire. Les relations économiques ne doivent pas servir à étendre l’influence politique au sein des institutions soudanaises.

Al-Burhan et les accords susceptibles d’engager l’avenir du Soudan

Au centre de ces dossiers se trouve Abdel Fattah al-Burhan, devenu pendant la guerre un interlocuteur majeur de plusieurs pays étrangers sur les plans politique et économique.

Dans son rapport d’avril 2026, l’International Crisis Group indique qu’il a mobilisé le soutien de plusieurs États, dont l’Arabie saoudite et le Qatar. Certains possèdent des intérêts commerciaux dans les terres agricoles, le bétail, l’or, les minerais et les ports de la mer Rouge. Le rapport précise également que certains baux fonciers existaient avant la guerre.

Ces informations justifient un examen approfondi des terres et des concessions économiques au Soudan.

Qui vérifie les anciens contrats ? Qui détermine leur légalité ? Des terres ont-elles été attribuées à des entreprises étrangères à des conditions inéquitables ? Certaines concessions ont-elles été prolongées ou modifiées pendant la guerre ? Les autorités actuelles ont-elles obtenu les autorisations légales nécessaires avant de signer de nouveaux accords ?

Ces questions ne peuvent être écartées, particulièrement lorsque la guerre rend difficile le contrôle citoyen et institutionnel des grandes décisions économiques.

Accuser al-Burhan d’avoir vendu des terres soudanaises à l’Arabie saoudite et au Qatar exige des documents établissant un transfert de propriété ou une concession de souveraineté. La responsabilité politique ne se limite toutefois pas à la preuve d’une vente. Les baux de longue durée, les droits d’usage, les licences minières et les accords de gestion d’installations économiques peuvent tous avoir des conséquences stratégiques durables.

Il faut donc publier l’ensemble des contrats et accords concernant les terres agricoles, les ports, les mines et l’élevage, et préciser l’identité des entreprises bénéficiaires, leurs sources de financement et les autorités ayant approuvé les concessions.

La mer Rouge, au croisement des intérêts

L’intérêt saoudien et qatari pour le Soudan ne peut être compris sans examiner la mer Rouge.

Le littoral soudanais occupe une position importante sur l’un des principaux corridors maritimes mondiaux, lié au commerce international, à l’énergie, aux ports et au transport maritime. Une influence économique durable dans les ports soudanais pourrait donner aux entreprises et aux États bénéficiaires des concessions une présence significative dans la région.

Pour l’Arabie saoudite, la côte soudanaise représente un prolongement stratégique de ses intérêts en mer Rouge. Pour le Qatar, sa présence économique et commerciale au Soudan offre des possibilités de renforcer ses relations dans une région d’importance croissante.

Les ports ne sont toutefois pas de simples projets commerciaux. Ils relèvent de la sécurité nationale et de la capacité de l’État à maîtriser son commerce extérieur, ses sources de revenus et ses voies maritimes.

Tout accord relatif à leur gestion, à leur développement ou à l’octroi de droits d’usage doit donc respecter des conditions strictes. La durée des concessions, leurs modalités de renouvellement et les droits de gestion de l’État doivent être clairement définis.

Le gouvernement soudanais ne doit pas permettre que les circonstances exceptionnelles facilitent la conclusion d’accords stratégiques difficiles à modifier ultérieurement.

L’or et les minerais, des richesses nationales sous la pression de la guerre

L’or et les autres minerais constituent l’une des principales sources de richesse du Soudan. Le secteur minier est de plus en plus lié à l’économie de guerre, à travers la production, la contrebande et les réseaux commerciaux transfrontaliers.

Des rapports de recherche internationaux indiquent que les intérêts étrangers ne se limitent pas à l’agriculture et aux ports, mais comprennent également l’or et les autres ressources minières. L’International Crisis Group souligne que plusieurs pays cherchent à protéger leurs intérêts économiques liés aux minerais et aux richesses naturelles soudanaises.

La faiblesse du contrôle public expose le secteur à la corruption, à la contrebande et aux monopoles. Ses revenus risquent de financer les opérations militaires plutôt que les services publics et la reconstruction.

Une enquête approfondie doit donc être ouverte sur les licences minières accordées pendant la guerre. Les contrats avec les entreprises étrangères doivent être examinés, et les bénéficiaires des revenus de la production et des exportations identifiés.

Il faut également déterminer si des accords accordent à des entreprises saoudiennes, qataries ou d’autres pays des droits exceptionnels d’extraction ou de commercialisation des minerais.

Les ressources minières appartiennent aux Soudanais. Elles ne doivent pas servir à financer le pouvoir, à récompenser des alliés ou à acheter un soutien extérieur.

La guerre affaiblit l’État et favorise l’influence étrangère

Le problème fondamental ne réside pas uniquement dans l’ampleur des interventions étrangères, mais aussi dans la fragilité des institutions censées les encadrer et protéger les intérêts nationaux.

Dans un État stable, un gouvernement ne peut accorder facilement des concessions stratégiques : un parlement, un contrôle juridictionnel, des institutions financières indépendantes et une presse attentive aux contrats assurent une surveillance.

Au Soudan, la guerre a affaibli les institutions, contraint les autorités à fonctionner dans des circonstances exceptionnelles et fortement lié les décisions politiques et économiques au commandement militaire.

La responsabilité d’al-Burhan s’en trouve accrue. Il doit protéger les ressources du pays autant que diriger les opérations militaires. Il doit également démontrer que ses relations extérieures ne servent pas à subordonner l’avenir du Soudan aux intérêts d’autres États.

L’Arabie saoudite et le Qatar doivent, eux aussi, clarifier la nature de leurs accords avec les autorités de Port-Soudan et garantir que leurs investissements ou concessions ne portent atteinte ni à la souveraineté soudanaise ni aux droits des populations locales.

Le soutien financier, politique ou économique ne doit pas davantage devenir un moyen de prolonger la guerre ou de renforcer un camp au détriment du processus politique.

Le Soudan n’est pas une terre sans propriétaires

L’un des scénarios les plus graves serait que les Soudanais découvrent, après la guerre, un pays épuisé dont les ressources stratégiques ont été réparties par des accords auxquels ils n’ont pas participé, et dont les terres, censées soutenir la reconstruction économique, sont engagées dans des concessions de longue durée.

La souveraineté économique doit donc être au cœur de tout futur règlement politique, à travers l’examen de l’ensemble des contrats et accords concernant les terres, les ports, les mines et les ressources naturelles.

Un mécanisme indépendant doit également enquêter sur les contrats conclus pendant la guerre, révéler les sources de financement et d’approvisionnement et demander des comptes à toute personne dont l’implication dans l’exploitation abusive des ressources publiques ou les atteintes aux droits des citoyens aura été établie.

Le peuple soudanais a surtout besoin de garanties concrètes protégeant ses terres, ses richesses et l’avenir de ses générations, au-delà des slogans sur l’investissement arabe ou le partenariat stratégique.

Le Soudan n’est ni une exploitation agricole destinée à nourrir les autres, ni une mine ouverte aux marchés étrangers, ni un port dont l’avenir pourrait être négocié sans ses propriétaires. C’est un État souverain dont les ressources appartiennent à son peuple. Ni al-Burhan ni aucun autre dirigeant n’ont le droit de les échanger contre un soutien politique ou militaire.

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