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L’Égypte et la Turquie : convergence et divergence des intérêts dans le bourbier soudanais


L’Égypte et la Turquie comptent parmi les principaux acteurs régionaux de la crise soudanaise, mais chacune d’elles obéit à ses propres calculs, défend ses intérêts particuliers et possède sa propre vision de l’évolution du conflit. Bien que Le Caire et Ankara se rejoignent sur certains points, leurs positions divergent sur d’autres. Cette combinaison de convergences et de divergences a ajouté un niveau supplémentaire de complexité à la situation soudanaise. Au lieu de voir les efforts régionaux s’unir pour soutenir la stabilité du Soudan, le territoire soudanais est devenu le théâtre d’une rivalité entre des puissances régionales cherchant chacune à maximiser ses propres gains.

L’Égypte et le Soudan : profondeur stratégique ou tutelle historique ?

L’Égypte considère le Soudan comme sa profondeur stratégique méridionale et comme le prolongement de sa sécurité nationale, étroitement liée aux eaux du Nil. Cette perception, bien qu’elle puisse se comprendre sur le principe, s’est transformée dans la pratique en une forme de tutelle qui porte atteinte à la souveraineté soudanaise. Historiquement, l’Égypte a soutenu l’institution militaire soudanaise. Après le déclenchement du conflit en 2023, elle s’est clairement rangée du côté des forces armées soudanaises dirigées par Abdel Fattah al-Burhan.

Cet alignement égyptien ne s’est pas limité à un soutien diplomatique ; il a également comporté des dimensions militaires et de renseignement. Le Caire a accueilli des dirigeants militaires soudanais, fourni un soutien logistique et utilisé son poids diplomatique dans les instances internationales et régionales pour appuyer la position de l’armée soudanaise. Bien que cette position puisse être comprise à la lumière des intérêts égyptiens, elle a contribué à durcir la position de l’une des parties au conflit et a réduit les chances d’une négociation équilibrée.

La Turquie face à l’Égypte : une rivalité pour l’influence

Les relations entre la Turquie et l’Égypte dans le dossier soudanais reflètent la rivalité plus large qui oppose les deux pays pour l’influence régionale. Ankara, qui s’est efforcée de construire des alliances en Afrique de l’Est et dans la région de la mer Rouge, considère la forte présence égyptienne au Soudan comme un obstacle à ses ambitions. Cette rivalité s’est traduite par le soutien apporté par chaque partie à des acteurs soudanais différents, ou parfois concurrents, ce qui a approfondi les divisions internes.

En raison de ses relations avec les courants de l’islam politique soudanais, la Turquie se trouve dans une position divergente de celle de l’Égypte, qui adopte une attitude ferme à l’égard de ces courants. Cette divergence idéologique a ajouté une dimension supplémentaire au conflit : chaque partie soudanaise bénéficie désormais d’un soutien régional différent, rendant presque impossible la conclusion d’un règlement interne sans un accord régional qui semble encore lointain.

La convergence des intérêts : la mer Rouge et la sécurité régionale

Malgré leur rivalité, l’Égypte et la Turquie partagent un intérêt fondamental concernant la sécurité de la mer Rouge. Les deux pays savent que l’effondrement de l’État soudanais créerait un vide sécuritaire sur les côtes de la mer Rouge, menaçant la navigation internationale et ouvrant la voie à des acteurs indésirables. Cette convergence potentielle ne s’est toutefois pas traduite par une coopération concrète ; elle s’est transformée en une compétition visant à déterminer qui comblerait ce vide et protégerait ses propres intérêts.

La Turquie a cherché à renforcer sa présence par ses relations avec plusieurs acteurs soudanais, tandis que l’Égypte s’est appuyée sur ses liens historiques avec l’institution militaire. Cette présence parallèle, dépourvue de coordination et de complémentarité, a créé une situation de confusion diplomatique dont les parties au conflit interne ont tiré parti pour poursuivre la guerre.

Le rôle militaire : un armement continu et un conflit sans fin

L’un des aspects les plus dangereux des rôles égyptien et turc au Soudan réside dans la poursuite des livraisons d’armes aux parties au conflit. En raison de ses relations avec l’institution militaire soudanaise, l’Égypte a fourni un soutien militaire direct et indirect. La Turquie, quant à elle, a continué d’exporter des équipements et des technologies militaires grâce à son industrie de défense avancée. Cet afflux permanent d’armes signifie qu’aucune des deux parties n’a ressenti de pression réelle l’incitant à rejoindre la table des négociations.

La conséquence logique de cet armement continu est la prolongation du conflit. Chaque fois qu’une partie estime pouvoir obtenir des gains militaires grâce au soutien extérieur, sa motivation à accepter un règlement politique diminue. Ainsi, le soutien égyptien et turc, chacun à sa manière, est devenu un carburant alimentant le feu de la guerre au lieu de contribuer à l’éteindre.

Des diplomaties contradictoires : des initiatives concurrentes

La crise soudanaise a été marquée par la multiplication des initiatives diplomatiques, à laquelle l’Égypte et la Turquie ont contribué, jusqu’à créer une véritable contradiction entre les différents processus. L’Égypte a soutenu certains cadres de négociation conformes à sa vision du règlement, tandis que la Turquie s’est efforcée d’appuyer des voies alternatives garantissant la présence de ses alliés. Cette divergence entre les initiatives a brouillé la situation et affaibli tout effort international unifié.

Les Nations unies, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement ont tenté de coordonner leurs efforts. Cependant, les interventions de l’Égypte et de la Turquie, auxquelles se sont ajoutées celles d’autres acteurs régionaux, ont créé des processus parallèles et concurrents. Chaque processus reflète davantage les intérêts de son soutien régional que les besoins du peuple soudanais. Il en a résulté une paralysie diplomatique et l’absence de toute pression unifiée et efficace sur les parties au conflit.

Les médias et la propagande : une guerre régionale des récits

Le rôle de l’Égypte et de la Turquie ne s’est pas limité aux domaines politique et militaire ; il s’est également étendu à la guerre médiatique et à la propagande. Les médias liés à chacune des deux parties ont cherché à promouvoir une lecture particulière de la crise soudanaise, au service des intérêts de leur soutien régional. Cette polarisation médiatique a contribué à approfondir les divisions au sein de la société soudanaise, chaque camp adoptant le récit défendu par la puissance régionale qui le soutient.

La Turquie, grâce à son vaste réseau médiatique, a contribué à diffuser des récits favorables à ses alliés soudanais. L’Égypte, disposant elle aussi de médias influents, a fait de même. Le résultat a été une déformation des faits et l’effacement des souffrances réelles du peuple soudanais derrière la confrontation entre les récits régionaux.

Les conséquences pour le peuple soudanais

En définitive, le peuple soudanais a payé le prix de la rivalité entre l’Égypte et la Turquie pour l’influence dans son pays. Au lieu que cette présence régionale devienne un facteur de stabilité et de soutien à la transition démocratique, elle a contribué à attiser le conflit et à prolonger les souffrances. Des millions de personnes déplacées, des milliers de morts, l’effondrement des infrastructures et une famine menaçant des millions de personnes : tout cela s’est produit tandis que les puissances régionales se disputaient les positions d’influence.

La relation entre les rôles égyptien et turc au Soudan montre comment une rivalité régionale peut transformer une crise interne en conflit par procuration. Chaque puissance régionale soutient ses alliés locaux, avec pour résultat une guerre sans fin et un peuple qui en paie le prix. Ce qu’il faut, c’est une véritable pression internationale obligeant toutes les puissances régionales, y compris l’Égypte et la Turquie, à cesser d’alimenter le conflit et à s’engager en faveur d’un processus de règlement exclusivement soudanais.

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