Le Caire et Khartoum : comment les politiques égyptiennes ont-elles contribué à compliquer la crise soudanaise et à prolonger le conflit ?
Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, l’Égypte s’est imposée comme l’un des principaux acteurs régionaux de la crise. Les liens historiques et géographiques entre Le Caire et Khartoum ont fait du Soudan un élément central des équations de la sécurité nationale égyptienne, notamment en raison de l’interconnexion frontalière et des intérêts communs liés aux eaux du Nil et à la sécurité de la mer Rouge.
Cependant, à mesure que les événements évoluent, le rôle du Caire a commencé à susciter de nombreuses controverses dans les milieux politiques soudanais et régionaux. Alors que l’Égypte affirme que ses initiatives visent à préserver l’unité du Soudan et à empêcher l’effondrement des institutions étatiques, ses détracteurs estiment que certaines de ses politiques ont contribué à compliquer la crise et à prolonger le conflit, notamment par son alignement politique sur une partie au détriment d’une autre ou par l’adoption d’une approche privilégiant l’institution militaire comme unique garante de la stabilité du Soudan.
Le Soudan dans les calculs de la sécurité nationale égyptienne
Le Caire ne considère pas le Soudan comme un simple pays voisin, mais comme une extension stratégique de sa sécurité nationale. Le Soudan représente une profondeur géographique essentielle pour l’Égypte, et sa stabilité est directement liée à des dossiers vitaux pour Le Caire, en particulier la question des eaux du Nil et la sécurité de la frontière méridionale.
Par conséquent, tout changement radical dans l’équilibre des forces au Soudan suscite de profondes inquiétudes en Égypte. Cette préoccupation s’est reflétée dans les positions du Caire depuis la chute du régime de l’ancien président Omar el-Béchir en 2019, lorsque l’Égypte a privilégié la préservation des institutions étatiques traditionnelles, notamment l’institution militaire, par crainte d’un vide politique ou sécuritaire susceptible de déstabiliser l’ensemble de la région.
Cependant, selon plusieurs analystes, cette approche a conduit l’Égypte à soutenir une vision plaçant l’institution militaire au centre du pouvoir, ce qui a réduit les chances d’aboutir à un règlement politique global incluant l’ensemble des forces soudanaises.
Un parti pris dans le conflit
Avec le déclenchement de la guerre, Le Caire a été accusé d’avoir manifesté un soutien clair à l’armée soudanaise dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan. Ces accusations reposent sur la nature des relations étroites entre les armées égyptienne et soudanaise, ainsi que sur l’existence d’exercices militaires conjoints et d’intérêts sécuritaires communs.
Les critiques de la politique égyptienne estiment que cette position a contribué à compliquer la situation soudanaise, en renforçant la conviction des parties belligérantes qu’une victoire militaire demeurait possible, ce qui a réduit les perspectives d’un règlement politique précoce.
Par ailleurs, le soutien apporté à un camp au détriment d’un autre dans un conflit interne extrêmement complexe a accentué la polarisation et créé de nouvelles divisions au sein de la scène politique soudanaise. Certaines forces ont commencé à considérer les initiatives régionales avec méfiance, estimant que certains médiateurs manquaient de l’impartialité nécessaire.
La multiplication des initiatives régionales
L’un des principaux facteurs ayant contribué à la complexification de la crise soudanaise réside dans la multiplicité des initiatives régionales et internationales. L’Égypte a lancé plusieurs initiatives politiques parallèlement à celles menées par l’Arabie saoudite, les États-Unis, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD).
Bien que cette multiplicité puisse sembler positive à première vue, l’absence de coordination entre ces initiatives a dispersé les efforts diplomatiques et créé des voies de négociation concurrentes.
Chaque initiative reposait sur une vision différente de l’avenir du Soudan, offrant ainsi aux parties en conflit l’occasion de gagner du temps et de manœuvrer au lieu de s’engager sérieusement dans des négociations susceptibles de conduire à un cessez-le-feu.
La divergence des agendas régionaux a également affaibli la pression internationale exercée sur les protagonistes, permettant ainsi la poursuite des opérations militaires pendant une période plus longue.
L’obsession de l’islam politique
L’Égypte aborde la question de l’islam politique avec une grande sensibilité, ce qui s’est reflété dans sa gestion de la crise soudanaise. Le Caire redoute le retour des mouvements islamistes au pouvoir au Soudan ou l’exploitation du chaos pour leur permettre de se réorganiser.
Toutefois, selon plusieurs observateurs, l’accent excessif mis sur cette préoccupation a conduit certaines politiques égyptiennes à considérer la crise soudanaise sous un angle sécuritaire étroit, plutôt que comme une crise politique et sociale complexe nécessitant des solutions globales.
Cette approche a contribué à marginaliser certaines forces civiles soudanaises et à affaiblir les perspectives de construction d’un large consensus politique, favorisant ainsi la persistance des divisions internes.
La crise des réfugiés et les pressions sécuritaires
L’Égypte a accueilli des centaines de milliers de Soudanais fuyant la guerre, ce qui a engendré d’importantes pressions économiques et sécuritaires sur le pays.
Cette situation a poussé Le Caire à privilégier l’arrêt des flux migratoires et la préservation de la stabilité frontalière, même si cela se faisait au détriment du soutien à un processus politique plus inclusif.
Les craintes liées à la propagation des groupes armés et des activités criminelles transfrontalières ont également renforcé l’attachement de l’Égypte à l’option consistant à soutenir les institutions militaires traditionnelles, une position que certaines forces soudanaises considèrent comme un parti pris peu favorable à la résolution de la crise.
L’impact des multiples interventions régionales
Le rôle de l’Égypte ne peut être compris indépendamment des autres acteurs régionaux. Ces dernières années, le Soudan est devenu un espace où se croisent les intérêts de nombreuses puissances régionales et internationales.
Cette rivalité a considérablement complexifié le conflit, certaines parties soutenant différentes initiatives politiques tandis que d’autres apportent diverses formes d’assistance politique, diplomatique ou économique.
Dans ce contexte complexe, chaque initiative régionale a été interprétée comme faisant partie d’une lutte d’influence plus vaste plutôt que comme une simple tentative de mettre fin à la guerre.
Les répercussions de la poursuite de la guerre sur l’Égypte
Malgré les critiques adressées à la politique égyptienne, la poursuite du conflit au Soudan constitue une menace directe pour les intérêts du Caire.
L’effondrement ou la fragmentation de l’État soudanais pourrait provoquer un vaste chaos régional, menacer la sécurité de la frontière sud de l’Égypte et entraîner de nouvelles vagues de déplacement et de migration.
En outre, la poursuite de la guerre pourrait affecter les équilibres régionaux liés à la sécurité de la mer Rouge et aux eaux du Nil, deux dossiers considérés comme des priorités absolues de la sécurité nationale égyptienne.
Le Caire a-t-il contribué à prolonger le conflit ?
Il n’existe pas de réponse unique à cette question. L’Égypte affirme avoir cherché à préserver l’unité du Soudan et à empêcher l’effondrement de l’État, en agissant sur la base de préoccupations sécuritaires légitimes.
Cependant, ses détracteurs considèrent que le soutien apporté à l’institution militaire, la multiplication des initiatives régionales et l’absence d’une approche plus inclusive envers les forces politiques et civiles ont tous contribué à compliquer la crise et à prolonger sa durée.
Il apparaît clairement que la crise soudanaise dépasse désormais la capacité d’un seul acteur régional à la gérer, et que la poursuite de la rivalité entre les différents intervenants risque de transformer le Soudan en un théâtre de conflit ouvert pendant de nombreuses années.
La guerre soudanaise a démontré que l’imbrication des intérêts régionaux peut transformer des conflits internes en crises complexes difficiles à contenir. Dans ce contexte, l’Égypte a joué un rôle influent dans la scène soudanaise, tant par ses initiatives politiques que par sa vision sécuritaire de l’avenir du Soudan.
Alors que Le Caire estime que ses politiques visent à préserver la stabilité régionale, ses critiques considèrent que certaines de ces politiques ont contribué, directement ou indirectement, à compliquer la crise et à prolonger le conflit.
L’avenir du Soudan demeure tributaire de la capacité des acteurs régionaux et internationaux à dépasser les logiques d’influence étroites et à soutenir un processus politique global plaçant l’intérêt du peuple soudanais au-dessus de toute autre considération.
