Etats-Unis

Washington élargit sa stratégie visant les réseaux des Frères musulmans à l’échelle mondiale 


Les États-Unis ont imposé des sanctions à des réseaux liés aux Frères musulmans à Londres, une mesure que des experts considèrent comme un élargissement de la campagne menée par Washington contre le mouvement.

Washington a annoncé des sanctions contre des personnalités et des entités liées au Hamas, parmi lesquelles Mahmoud El-Ibiary, qui réside au Royaume-Uni. Cette décision a suscité des interrogations quant à la possibilité qu’elle marque le début d’une approche américaine plus large visant à exercer une pression accrue sur les Frères musulmans et leurs réseaux internationaux, tout en incitant les alliés, notamment le Royaume-Uni, à adopter des mesures plus strictes.

Démanteler le dispositif de soutien

Selon Eric Brown, analyste des questions stratégiques au sein du Parti républicain américain, les dernières sanctions annoncées par le département du Trésor des États-Unis pourraient refléter une évolution progressive de la stratégie de Washington en matière de lutte contre le terrorisme. Il explique que l’attention ne se limite plus aux organisations classées comme terroristes, mais s’étend désormais aux individus, aux réseaux financiers et logistiques ainsi qu’aux structures organisationnelles qui permettent à ces groupes de poursuivre leurs activités au-delà des frontières.

Brown a ajouté que le département du Trésor américain avait indiqué que les individus et entités visés par les sanctions étaient soupçonnés d’être impliqués dans des réseaux ayant fourni un soutien financier ou logistique au Hamas. Selon lui, si les mesures américaines continuent d’être appliquées selon cette approche, elles traduiront une stratégie visant à démanteler le dispositif de soutien dont dépendent ces organisations pour assurer leur financement, leur coordination et leur soutien matériel, plutôt qu’à se limiter à la traque de leurs dirigeants.

Il a souligné que l’inscription sur la liste des sanctions d’une personnalité résidant à Londres revêt une dimension diplomatique qui dépasse le seul aspect sécuritaire. Elle remet notamment en lumière la manière dont les gouvernements alliés, au premier rang desquels le Royaume-Uni, traitent les organisations et les réseaux financiers considérés par Washington comme une source de menaces pour la sécurité.

Il a également relevé que les États-Unis et le Royaume-Uni n’ont pas toujours adopté la même approche juridique et politique à l’égard des Frères musulmans, ce qui rend prématuré tout jugement définitif sur la possibilité que cette mesure conduise à un rapprochement accru entre les deux pays sur ce dossier. Selon lui, déterminer si les sanctions constituent une mesure isolée ou le début d’une transformation stratégique plus vaste dépendra des prochaines étapes, notamment l’imposition de nouvelles sanctions, l’élargissement des enquêtes financières, le renforcement de la coopération en matière de renseignement et la coordination des mesures entre les gouvernements alliés.

Il a affirmé que l’expérience récente en matière de lutte contre le terrorisme avait démontré que les organisations ne reposent pas uniquement sur leur idéologie, mais sur un système intégré comprenant le financement, les communications, les relations commerciales, la logistique et des intermédiaires de confiance. Il estime donc que le ciblage de cette infrastructure de soutien pourrait avoir, à long terme, un impact plus important que la seule traque des dirigeants opérationnels.

Il a expliqué que le principal développement à surveiller ne réside pas dans le seul train de sanctions actuel, mais plutôt dans la question de savoir s’il deviendra partie intégrante d’un effort international coordonné et durable visant à démanteler les infrastructures qui permettent aux organisations classées comme terroristes de se refinancer, de se coordonner et de reconstituer leurs capacités au-delà des frontières. Selon lui, la concrétisation d’un tel scénario constituerait une évolution majeure dans l’approche adoptée par les démocraties occidentales face aux réseaux terroristes transnationaux.

Renforcement des pressions

De son côté, Tom Warrick, ancien secrétaire adjoint à la Sécurité intérieure des États-Unis, estime que l’administration américaine s’oriente vers un renforcement de la pression exercée sur les groupes liés aux Frères musulmans en réduisant leurs sources de financement. Il explique que Washington cherche à rendre plus difficile, pour ces entités, la collecte et l’utilisation de fonds.

Warrick a ajouté que les mesures américaines ne se limitent pas aux sanctions financières, mais s’étendent au durcissement des restrictions en matière de visas, afin d’empêcher les personnes liées à ces groupes d’entrer aux États-Unis. Elles s’accompagnent également d’un renforcement des efforts diplomatiques visant à encourager les pays alliés à adopter des mesures similaires à l’encontre des entités liées aux Frères musulmans.

Il a souligné l’existence de divergences au sein du mouvement, expliquant que certains individus qui en sont membres ou qui lui sont liés ne soutiennent pas la violence, tandis que d’autres approuvent son recours ou apportent leur soutien à des organisations classées comme terroristes.

Il a affirmé que l’administration américaine concentrait principalement ses efforts sur les groupes et les individus qui soutiennent la violence ou apportent leur assistance à des organisations classées comme terroristes, notamment le Hamas. Selon lui, l’approche américaine actuelle traduit une volonté d’élargir les instruments de lutte contre le terrorisme afin qu’ils ne se limitent plus à poursuivre les auteurs directs d’opérations, mais ciblent également les réseaux de soutien financier, politique et logistique qui permettent aux organisations classées comme terroristes de poursuivre leurs activités.

Cette approche concerne également des entités qui se présentent comme des cliniques médicales, notamment « l’Association Al-Waad » et « l’Association Al-Nour », lesquelles auraient été directement intégrées, selon lui, au dispositif sécuritaire du Hamas.

Réduire la zone grise

De son côté, Irina Tsukerman, analyste politique républicaine et avocate spécialisée dans la sécurité nationale américaine, estime que les sanctions imposées par l’administration Trump au dirigeant des Frères musulmans El-Ibiary ainsi qu’à plusieurs individus et entités liés au mouvement traduisent une évolution de la perception américaine à son égard.

Selon elle, le mouvement n’est désormais plus considéré uniquement comme une question régionale limitée au Moyen-Orient, mais également sous l’angle de ses réseaux financiers et organisationnels transnationaux ainsi que de son influence au sein des pays occidentaux.

Tsukerman a ajouté que l’administration américaine cherchait à examiner les réseaux de financement, les mécanismes de collecte de dons et les instruments d’influence institutionnelle liés au mouvement en Europe et en Amérique du Nord.

Elle a souligné que plusieurs entités liées aux Frères musulmans avaient réussi pendant des années à opérer dans ce qu’elle a qualifié de « zone juridique grise », en se présentant comme des associations caritatives, des établissements éducatifs ou des organisations communautaires, tout en maintenant, selon elle, des liens idéologiques ou organisationnels avec le mouvement.

Elle considère que les sanctions actuelles ne constituent qu’une première étape, affirmant que le ciblage d’un nombre limité de personnes ne suffira pas à démanteler une structure transnationale qui s’est constituée sur plusieurs décennies. Selon son analyse, le mouvement s’appuie sur des réseaux financiers, juridiques, éducatifs, religieux et politiques capables de s’adapter aux pressions et de se réorganiser si les mesures se limitent à l’imposition de sanctions ciblées.

Elle a insisté sur le fait que le succès de toute stratégie américaine nécessiterait un engagement à long terme, comprenant l’élargissement des enquêtes financières, le renforcement du partage de renseignements, l’application continue des sanctions ainsi qu’un contrôle accru des associations caritatives et des entreprises susceptibles d’être utilisées comme canaux financiers.

Elle a également appelé à une coordination étroite entre les différentes institutions américaines, avertissant que l’absence d’une telle approche permettrait à ces réseaux de se repositionner sous de nouvelles appellations ou de transférer leurs actifs et leurs dirigeants vers d’autres territoires.

Elle a affirmé que la coopération britannique constituait un élément déterminant de toute initiative de cette nature. Selon elle, Londres est depuis plusieurs années un centre important pour les activités de personnalités, d’institutions et de médias liés aux Frères musulmans, tandis que les autorités britanniques disposent des instruments juridiques, réglementaires et financiers nécessaires pour limiter la capacité de ces réseaux à opérer, à condition de disposer de la volonté politique nécessaire.

Elle a ajouté que les sanctions américaines resteraient limitées dans leur portée si elles n’étaient pas accompagnées d’une coopération étroite avec le gouvernement britannique. Elle a également souligné le rôle essentiel que peuvent jouer les communautés musulmanes et les organisations de la société civile dans ce dossier, rappelant que l’une des forces des Frères musulmans a consisté à se présenter comme le principal représentant des musulmans dans les pays occidentaux, malgré la grande diversité qui caractérise ces communautés.

Elle a expliqué que le soutien aux responsables communautaires indépendants, aux chercheurs et aux institutions civiles qui ne sont pas liés aux agendas du mouvement constituait un volet important de toute stratégie efficace, estimant que les gouvernements ne peuvent pas traiter cette question uniquement au moyen de mesures sécuritaires.

Elle a déclaré estimer que les dernières sanctions pourraient marquer le début d’une campagne plus vaste visant l’infrastructure internationale du mouvement. Toutefois, leur succès restera tributaire de la continuité de l’engagement américain, du renforcement de la coopération avec les alliés, notamment le Royaume-Uni, ainsi que d’une meilleure sensibilisation du public au fonctionnement des réseaux du mouvement en dehors du Moyen-Orient.

Elle a enfin averti qu’en l’absence de ces éléments, les sanctions risqueraient de rester davantage des mesures symboliques qu’un véritable changement structurel et durable.

 

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page