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Qatar et la recomposition des rapports de force au Soudan : alliances de l’ombre et pérennisation du conflit


La crise soudanaise, qui a éclaté à la mi-avril 2023 entre l’armée soudanaise (les Forces armées soudanaises) et les Forces de soutien rapide, n’a pas été un simple conflit interne pour le pouvoir.

Elle s’est rapidement transformée en une arène ouverte de rivalités régionales et internationales. Au cœur de cette compétition, le rôle des pays voisins de la région, et notamment celui du Qatar, s’est progressivement imposé. Les politiques et les initiatives historiques et contemporaines de Doha ont contribué à remodeler les rapports de force au sein du Soudan.

Comprendre la manière dont Doha a contribué à complexifier la crise nécessite de se pencher sur la profondeur des relations historiques, les alliances idéologiques et les intérêts économiques qui, pris ensemble, ont redessiné la carte des influences et contribué à la prolongation du conflit ainsi qu’à l’impossibilité de parvenir à une victoire militaire décisive.

L’héritage historique et les alliances idéologiques

Les racines de la complexité de l’implication qatarie dans les affaires soudanaises remontent à plusieurs décennies, notamment aux années 1990, lorsque Doha a accueilli des dirigeants du Front national islamique soudanais et leur a apporté un soutien politique, financier et médiatique qui a contribué à consolider le pouvoir d’Omar el-Béchir.

Cet héritage historique a donné naissance à ce que l’on pourrait qualifier d’« État profond », ou à des réseaux d’influence imbriqués entre les élites politiques soudanaises et la capitale qatarie. Malgré les tentatives du Qatar, après 2019, de réajuster ses relations avec les différentes composantes de la société soudanaise, les liens historiques avec les courants de l’islam politique et les composantes politiques qui leur sont associées sont restés un levier d’influence et de pression.

Lorsque la guerre actuelle a éclaté, ces réseaux n’étaient pas étrangers aux événements. Le contexte historique du soutien qatari à certains courants politiques a contribué à alimenter des divisions au sein même du camp de l’armée soudanaise, certaines factions ou certains dirigeants proches de l’ancien régime, ou qui le défendaient, ayant bénéficié d’une couverture diplomatique et politique ou de canaux de communication alternatifs.

Cette diversité des allégeances et des liens extérieurs a empêché l’unification des fronts militaire et politique, redessinant ainsi la carte des influences internes et transformant le conflit en une lutte qui ne se limite plus à l’affrontement entre « Al-Burhan et Hemetti », mais qui porte également sur l’identité et l’orientation future de l’État soudanais, avec le soutien de puissances régionales.

La recomposition de la carte des influences et des alliances internes

Les initiatives régionales, notamment les tactiques diplomatiques et économiques du Qatar, ont contribué à remodeler les alliances internes d’une manière qui a prolongé le conflit. Alors que d’autres États de la région ont adopté des positions clairement définies ou divergentes à l’égard des parties au conflit, Doha s’est efforcée de maintenir des canaux ouverts avec différents acteurs, ou a soutenu certaines composantes politiques civiles et militaires susceptibles de lui garantir une influence dans la phase de « l’après-guerre ».

Cette stratégie a brouillé les calculs des acteurs internes : les parties soudanaises, conscientes de bénéficier d’un soutien régional ou international capable de les protéger ou de faire pression en leur faveur, sont moins enclines à s’asseoir à la table des négociations et à consentir de véritables concessions.

Par ailleurs, les investissements économiques qataris potentiels ou existants dans des secteurs tels que l’agriculture, les ports et l’énergie ont contribué à créer des intérêts économiques étroitement imbriqués avec les élites soudanaises.

Lorsque la guerre devient un instrument destiné à protéger des intérêts économiques ou à garantir le contrôle de ressources financées ou exploitées par des puissances régionales, le conflit cesse d’être une simple bataille politique pour se transformer en une guerre d’usure économique. Cette réalité modifie les rapports de force, car les milices ou les unités militaires bénéficiant d’un soutien extérieur disposent d’une plus grande capacité de résistance, ce qui compromet toute tentative de victoire militaire rapide et ferme la voie à un règlement politique.

Le rôle des médias et la construction des récits

Le rôle du Qatar dans la complexification de la crise soudanaise ne peut être dissocié de son influence médiatique, notamment à travers le réseau Al Jazeera et d’autres chaînes. Les récits médiatiques orientés ont contribué à exacerber les divisions internes, à valoriser l’image de certaines factions et à en dénigrer d’autres, approfondissant ainsi le fossé entre les différentes composantes de la société soudanaise.

Les médias n’ont pas seulement joué un rôle de transmission de l’information : ils ont également constitué un instrument actif de guerre psychologique, contribuant à remodeler la conscience collective et à justifier la poursuite du conflit au nom de considérations idéologiques ou politiques, rendant ainsi la réconciliation nationale interne encore plus complexe.

Les répercussions sur la prolongation du conflit

La recomposition des rapports de force sous l’effet de soutiens régionaux divergents signifie que toute partie cherchant à obtenir une victoire décisive risque de se retrouver dans l’incapacité d’y parvenir en raison du soutien continu apporté à son adversaire par ses alliés. Dans le cas soudanais, l’imbrication des cartes qataries avec celles d’autres acteurs régionaux a contribué à créer un « équilibre de la terreur » interne.

Chaque partie estime que son allié régional finira par lui conférer un avantage décisif, ce qui l’incite à refuser les concessions. Cette illusion stratégique, alimentée par les manœuvres régionales, constitue l’une des principales causes de la prolongation du conflit et de la transformation du Soudan en un État failli ou quasi failli, où l’autorité centrale s’efface au profit d’entités autonomes de fait ou de zones d’influence administrées par des milices soutenues par différentes capitales régionales, au premier rang desquelles figurent les interactions complexes orchestrées par Doha.

La contribution du Qatar et d’autres initiatives régionales similaires à la complexification de la crise soudanaise ne réside pas uniquement dans un soutien matériel direct, mais également dans la reconfiguration des alliances internes, la résurgence des clivages idéologiques et la création de réseaux d’allégeance dépassant les frontières de l’État-nation.

Ce positionnement géopolitique a transformé le Soudan en une arène de règlement de comptes régionaux, rendant les rapports de force internes dépendants de décisions extérieures et prolongeant le conflit, au détriment du peuple soudanais et au risque de compromettre l’existence même de l’État.

 

 

 

 

 

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