Argent des Frères musulmans et réseaux d’influence : al-Tamimi et Abu Daya au cœur du réseau européen
Sous couvert d’investissements et d’activités caritatives, un réseau financier complexe lié aux Frères musulmans opère en Europe, au sein duquel se croisent les rôles de personnalités de premier plan telles qu’Azzam al-Tamimi et Abdulrahman Abu Daya.
Les informations consacrées aux activités du mouvement sur le continent européen indiquent que ces réseaux financiers, à travers lesquels circuleraient chaque année des millions d’euros, ne se limiteraient pas au financement d’entités spécifiques. Ils soutiendraient un vaste ensemble d’organisations et d’associations liées aux Frères musulmans, qui poursuivraient des objectifs liés à l’implantation au sein de la société, à l’influence politique et à la diffusion du discours radical du mouvement.
Parallèlement, la cartographie des flux financiers laisse apparaître que les transferts de fonds ne s’effectuent pas de manière aléatoire, mais transitent par un nombre limité de personnalités influentes au sein du réseau européen des Frères musulmans, disposant de la capacité de gérer les canaux de financement et de les relier à des réseaux d’influence et d’action.
4 piliers de l’influence
À partir de la fin des années 1980, les dirigeants du réseau des Frères musulmans en Europe ont commencé à œuvrer à la mise en place d’une vaste structure organisationnelle à travers le continent, dans le but de créer une structure faîtière regroupant les institutions et entités liées au mouvement.
En 1989, des membres des Frères musulmans ont créé la Fédération des organisations islamiques en Europe (FIOE), une organisation basée à Bruxelles destinée à servir de structure faîtière aux institutions affiliées au mouvement dans les différents pays du continent.
Au fil du temps, la fédération, dont le nom a par la suite été changé en Conseil des musulmans d’Europe, est devenue une structure faîtière ayant contribué à la création de plusieurs entités spécialisées chargées de servir des objectifs précis. Parmi celles-ci figurent l’Union des jeunes musulmans européens et le Forum des organisations et mouvements de jeunes et d’étudiants musulmans européens (FEMYSO), qui regroupe 32 organisations de jeunesse présentes dans différents pays du continent.
Les activités de la fédération ne se sont toutefois pas limitées au domaine de la jeunesse. Elle a également créé le Conseil européen de la fatwa et de la recherche (ECFR) à Dublin, qui se présente comme une instance théologique fournissant un soutien religieux aux musulmans européens. Ses détracteurs l’accusent toutefois d’être l’un des canaux ayant contribué à diffuser les idées des Frères musulmans en Europe.
Les sources de financement immobilier
L’un des principaux leviers financiers associés au réseau des Frères musulmans en Europe serait toutefois la société Europe Trust, basée au Royaume-Uni et disposant de filiales dans plusieurs pays européens, selon un rapport publié en mars 2022 par le Centre autrichien de documentation sur l’islam politique, une institution publique.
Selon ce rapport, l’institution serait placée sous l’influence de plusieurs dirigeants du réseau européen des Frères musulmans et participerait à diverses activités financières, notamment dans le secteur de l’investissement immobilier, considéré par les détracteurs du mouvement comme l’un des canaux susceptibles de contribuer au financement d’entités qui lui sont liées.
En 2021, l’institution aurait financé l’acquisition d’un immeuble entier à Berlin pour un montant de quatre millions d’euros, afin d’en faire le siège d’associations affiliées au mouvement, ce qui a suscité de nombreuses critiques politiques et médiatiques en Allemagne.
Une note du gouvernement allemand adressée au Parlement en juin 2022, a également révélé qu’Ibrahim al-Zayyat avait siégé au conseil d’administration d’Europe Trust et qu’il était considéré, selon cette note, comme l’une des personnalités importantes des structures financières du mouvement en Europe.
Selon la même note, Europe Trust affirme recevoir des ressources financières provenant de dons d’organisations et de particuliers, ainsi que des revenus issus de ses investissements immobiliers et de la location de ses biens, auxquels s’ajouteraient des fonds provenant de pays étrangers.
Les activités d’Europe Trust ne se limiteraient toutefois pas à l’investissement immobilier. Le réseau des Frères musulmans en Europe continuerait à développer son influence par l’intermédiaire de sociétés opérant dans le secteur immobilier, en exploitant ce domaine comme l’un des canaux susceptibles de soutenir des entités liées au mouvement, selon plusieurs rapports et suivis officiels.
Dans ce contexte, des perquisitions menées par les autorités autrichiennes en 2020 ont ciblé sept sociétés immobilières et trois institutions privées, dans le cadre d’enquêtes portant sur les activités d’entités et de personnalités liées aux Frères musulmans.
Dans cette affaire, les autorités ont ouvert une enquête concernant un investisseur détenant des participations dans près de 70 start-up en Autriche, dont le nom est apparu dans le cadre d’investigations portant sur ses liens avec des cercles associés au mouvement.
D’autres sociétés sont également apparues dans la cartographie des investissements immobiliers liés à des personnalités considérées comme proches des Frères musulmans, notamment Yas Investment and Real Estate et Navel Capital, toutes deux basées à Londres et se présentant comme des sociétés de portefeuille spécialisées dans l’investissement immobilier.
Les deux sociétés sont dirigées par Abdulrahman al-Jabri, qui réside au Royaume-Uni et figure sur les listes nationales de terrorisme des Émirats arabes unis. Il est le fils de Hassan Munif al-Jabri, condamné dans l’affaire dite de « l’organisation secrète ».
Les certifications halal
Parallèlement aux activités immobilières, le secteur de la certification halal constitue l’une des sources de financement auxquelles auraient recours des réseaux liés aux Frères musulmans en Europe. Un rapport du Centre autrichien de documentation sur l’islam politique a identifié quatre principales sources de financement du mouvement, à savoir :
- les dons de ses membres ;
- les contributions financières provenant de l’étranger ;
- les bénéfices des entreprises gérées par le mouvement en Europe ;
- ainsi que les aides accordées par des gouvernements européens dans le cadre de programmes destinés à soutenir l’intégration et le dialogue avec les communautés musulmanes.
L’activité de certification halal figure parmi les domaines ayant suscité le plus de questions auprès de certaines autorités européennes, certaines estimations indiquant qu’elle constitue une source de revenus importante pour les organismes qui la gèrent.
Dans ce contexte, l’Office fédéral allemand de protection de la Constitution, chargé du renseignement intérieur, a indiqué que le Centre islamique de Munich, qu’il décrit comme l’un des principaux relais liés aux Frères musulmans, délivre des certificats halal pour certains produits.
L’Office bavarois de protection de la Constitution, dans le sud de l’Allemagne, classe le Centre islamique de Munich parmi les « entités extrémistes faisant l’objet d’une surveillance » et l’associe aux Frères musulmans. L’organisme exprime également des réserves concernant le rôle du centre dans la délivrance de certifications halal.
L’Office a affirmé que certains courants extrémistes considèrent les certifications halal comme un modèle commercial lucratif qui ne se limite pas à générer des revenus financiers, mais qui peut également contribuer à élargir les cercles de radicalisation et de recrutement, une évolution considérée comme préoccupante.
Les sociétés de production : al-Tamimi et Abu Daya au premier plan
Parallèlement à leurs investissements économiques, les Frères musulmans ont cherché à établir une présence médiatique par l’intermédiaire de sociétés de production et de plateformes de diffusion, afin de disposer d’outils permettant de promouvoir leur discours radical.
Dans ce contexte, Azzam al-Tamimi, membre des Frères musulmans, se distingue. En 2005, il a fondé la chaîne Al-Hiwar, affiliée au mouvement et diffusée depuis Londres.
Lors de la création d’Al-Hiwar, al-Tamimi dirigeait également une autre société londonienne, Islam Expo Limited, active dans le domaine des investissements liés aux activités artistiques et culturelles.
De son côté, Abdulrahman Abu Daya dirige à Londres la société Noon Multimedia Limited, au sein d’un réseau d’activités médiatiques et d’investissement liées à des personnalités considérées comme proches du mouvement.
L’utilisation de la couverture caritative
Outre les canaux économiques et médiatiques, le recours à des mécanismes permettant de détourner les financements publics européens constitue un autre axe du réseau d’influence développé par les Frères musulmans sur le continent.
Selon plusieurs rapports et suivis, un certain nombre d’organisations et d’associations liées à l’environnement du mouvement auraient recours à des structures présentées comme caritatives ou communautaires afin d’obtenir des financements publics.
Ces dernières années, des organisations appartenant à des cercles proches des Frères musulmans en Europe ont obtenu des fonds publics destinés à des activités liées à l’intégration, à la prévention de l’extrémisme, à la lutte contre le racisme et l’« islamophobie ». Ces programmes ont été mis en place par les gouvernements européens afin de favoriser le dialogue et la cohésion au sein des sociétés. Toutefois, les détracteurs du mouvement estiment que certaines entités qui lui sont liées exploitent ces mécanismes afin de renforcer leur présence et de développer des réseaux d’influence au sein des sociétés européennes.
Selon un rapport du Centre autrichien de documentation sur l’islam politique, des organisations appartenant au réseau des Frères musulmans bénéficieraient de financements provenant d’agences européennes d’aide publique pour mettre en œuvre des projets dans des régions décrites comme particulièrement vulnérables en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.
Dans ce contexte, une note adressée par le gouvernement allemand au Parlement le 30 octobre dernier, a révélé que le ministère allemand de l’Intérieur avait accordé un soutien financier de 60 000 euros à l’organisation Kleim, liée aux Frères musulmans et active dans le domaine de la lutte contre le racisme, au cours de l’exercice budgétaire 2024, puis de 373 000 euros au cours de l’exercice 2025.
La commissaire du gouvernement fédéral chargée des migrations, des réfugiés et de l’intégration, qui est également responsable de la lutte contre le racisme, a par ailleurs accordé un financement à un projet affilié à l’Alliance Kleim d’un montant de 54 770,22 euros en 2022, de 281 610,90 euros en 2023, de 202 283 euros en 2024 et de 230 254 euros en 2025.
Dans le même contexte, le rapport intitulé « Un réseau de réseaux : les Frères musulmans en Europe », publié en 2021 par le groupe des Conservateurs et Réformistes européens, indique que l’organisation FEMYSO, liée aux Frères musulmans, avait reçu jusqu’en 2019 un financement de la Commission européenne s’élevant à 288 856,50 euros.
Un réseau d’influence clandestin derrière des façades multiples
Selon des observateurs, le réseau des Frères musulmans en Europe ne repose pas sur une seule source de financement, mais sur un système aux multiples ramifications allant des entreprises et des investissements aux institutions médiatiques, en passant par des entités opérant sous couvert d’activités caritatives et communautaires.
Ces observateurs estiment que cette diversification des canaux de financement permet au mouvement de reproduire son influence par différents moyens, en exploitant les espaces économiques, médiatiques et communautaires pour établir une présence durable sur le continent.
Cependant, ce qui ressort particulièrement de ce réseau, selon ces observateurs, est la concentration de rôles influents entre les mains d’un nombre limité de personnalités qui évoluent dans plusieurs domaines et cumulent la gestion des dossiers financiers, médiatiques et organisationnels.
Parmi ces personnalités figure Ibrahim al-Zayyat, considéré comme l’une des figures liées aux structures financières des Frères musulmans en Europe, aux côtés d’Azzam al-Tamimi et d’Abdulrahman Abu Daya, dont les noms sont associés à des activités médiatiques et d’investissement. Cela témoignerait, selon des observateurs, de l’imbrication des rôles au sein du système d’influence construit par le mouvement au cours de plusieurs décennies.
