Etats-Unis

Le pays le plus fermé au monde frappe à la porte de Trump : les coulisses d’un voyage secret du dirigeant du Turkménistan


Le 15 février dernier, les caméras de surveillance de l’aéroport international de Fort Lauderdale-Hollywood ont capté une scène inhabituelle : un Boeing 737-700 blanc, dont la dérive était ornée de l’emblème du faucon vert, a atterri discrètement avant de s’immobiliser sur le tarmac.

Trois jours plus tard, un second appareil identique est arrivé et s’est stationné à ses côtés. Selon le média Politico, ces deux avions gouvernementaux provenaient du Turkménistan, cet État isolé d’Asie centrale dont la plupart des habitants de Floride ignorent jusqu’à l’emplacement sur une carte.

La présence de ces deux appareils a éveillé la curiosité d’une chaîne de télévision locale, qui a dépêché un journaliste sur place pour tenter d’élucider le mystère. Celui-ci n’a toutefois obtenu aucune information concrète et a supposé que cette visite pouvait être liée à d’éventuelles négociations portant sur des contrats agricoles ou industriels.

Les informations qui ont ensuite filtré, ainsi que les brèves communications publiées discrètement par les autorités, ont finalement révélé que le passager ayant embarqué à bord du second appareil avant son décollage n’était autre que Gurbanguly Berdimuhamedow, le véritable dirigeant du pays. Bien qu’il ait officiellement cédé la présidence à son fils en 2022, il demeure, selon les observateurs, le détenteur du pouvoir réel.

Le ministère turkmène des Affaires étrangères a encore renforcé le mystère en publiant un bref communiqué annonçant que Gurbanguly Berdimuhamedow avait entamé une visite officielle aux États-Unis, sans préciser ni sa destination, ni son programme, ni la durée de son séjour. Le ministère s’est contenté de qualifier cette visite comme « l’un des événements les plus importants de l’année » et comme « le début d’une nouvelle étape dans les relations bilatérales ».

Cette discrétion a particulièrement retenu l’attention, d’autant plus que cette visite coïncidait avec la présence du président américain Donald Trump dans le sud de la Floride durant le week-end. La région connaissait alors une intense activité diplomatique depuis le début de son second mandat. Pourtant, la délégation turkmène est demeurée totalement à l’écart des regards et n’est apparue dans aucun des lieux habituellement fréquentés par les hauts responsables étrangers.

Cette visite revêt une importance particulière en raison de la nature même du régime politique du Turkménistan, considéré comme l’un des États les plus fermés et les plus répressifs au monde. Depuis son indépendance à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, le pays a instauré un système de pouvoir extrêmement centralisé, initié sous la présidence du défunt Saparmurat Niazov.

Ce modèle s’est poursuivi, sous différentes formes, durant l’ère Berdimuhamedow, qui a renforcé l’appareil sécuritaire et consolidé l’image d’un État hermétiquement fermé. Achgabat impose de sévères restrictions aux déplacements et à la presse et ne délivre chaque année qu’un nombre très limité de visas, ce qui fait de l’apparition de son dirigeant sur le sol américain un événement tout à fait exceptionnel.

Selon plusieurs analystes, Berdimuhamedow espérait obtenir un entretien direct avec Donald Trump dans son « bastion politique » de Palm Beach. Toutefois, l’agenda du président américain en a décidé autrement, celui-ci ayant rapidement regagné Washington afin de participer au lancement du « Conseil pour la Paix », une nouvelle organisation internationale que Trump souhaite ériger en plateforme de gestion de plusieurs dossiers internationaux, notamment celui de la reconstruction de Gaza.

D’après plusieurs journalistes turkmènes de l’opposition, Achgabat aurait manifesté son intérêt pour rejoindre ce Conseil, mais aurait jugé les frais d’adhésion trop élevés. Les autorités turkmènes auraient alors privilégié une autre stratégie consistant à renforcer leurs liens avec les cercles économiques et politiques proches de Donald Trump.

Malgré l’absence d’une rencontre directe, la visite ne s’est pas limitée à des déplacements protocolaires. Berdimuhamedow a rencontré plusieurs hommes d’affaires et investisseurs réputés proches de Donald Trump, parmi lesquels Steve Wynn, ancien directeur général de Wynn Resorts, John Reese, président de Nicklaus, société spécialisée dans la conception de parcours de golf, ainsi que les milliardaires Isaac Perlmutter et William Koch, figure majeure de l’industrie américaine et soutien de longue date du président américain.

Pour plusieurs observateurs, ces rencontres illustrent la stratégie de diplomatie économique adoptée par Achgabat, qui cherche à établir des canaux de communication avec des personnalités influentes capables de faciliter l’accès à l’administration américaine en dehors des circuits diplomatiques traditionnels.

Les résultats de cette visite demeurent toutefois sujets à controverse. Le journaliste turkmène Ruslan Myatiev estime que les responsables américains se sont limités à des échanges de courtoisie sans parvenir à des accords concrets. Selon lui, les propositions de la délégation turkmène se sont limitées à des projets tels que la construction d’un terrain de golf, l’achat de matériel agricole auprès de John Deere, ainsi qu’à une éventuelle négociation concernant l’acquisition d’un nouvel avion Boeing.

D’autres chercheurs considèrent néanmoins que la simple volonté de se rapprocher de l’entourage de Donald Trump traduit une évolution de la politique étrangère du Turkménistan, désormais en quête d’une reconnaissance internationale plus large et de nouveaux partenariats économiques.

Ces démarches interviennent alors que le Turkménistan cherche à valoriser ses immenses réserves de gaz naturel, parmi les plus importantes au monde, ainsi que ses ressources en minerais rares. Le pays souhaite également réduire sa dépendance vis-à-vis du marché chinois en ouvrant de nouveaux corridors d’exportation vers l’Europe, notamment grâce à un projet de gazoduc traversant la mer Caspienne jusqu’à la Turquie.

De son côté, l’administration Trump semble davantage intéressée par le renforcement de sa présence économique en Asie centrale, notamment à travers des investissements dans les minerais stratégiques et l’encouragement des flux de capitaux entre les deux parties. Cette orientation a été renforcée par les initiatives de l’émissaire de Donald Trump pour la région, Sergio Gor, qui avait rencontré les dirigeants turkmènes quelques semaines avant cette visite.

Plusieurs mois après le départ des deux avions gouvernementaux du territoire américain, Achgabat n’a annoncé ni accord officiel ni résultat tangible. Les véritables objectifs de cette mission demeurent donc entourés de mystère.

Pour certains, cette visite constitue une tentative d’ouvrir une nouvelle page dans les relations avec Washington. Pour d’autres, elle n’était qu’une démarche destinée à conclure des accords avec le cercle rapproché de Donald Trump. Quoi qu’il en soit, ce déplacement reste l’une des initiatives diplomatiques les plus intrigantes entreprises par le pays le plus isolé d’Asie centrale au cours des dernières années.

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