Politique

États-Unis et Russie… Les missiles de dissuasion ébranlent les ponts du dialogue nucléaire


Face à l’escalade des tensions internationales et à l’impasse des négociations sur la limitation des armements nucléaires, les États-Unis et la Russie ont procédé à des essais de missiles balistiques intercontinentaux. Une démarche qui a ravivé les craintes d’une nouvelle course aux armements nucléaires et compromis les espoirs de progrès en matière de non-prolifération.

Au cours du mois en question, alors que des représentants de nombreux pays se réunissaient au siège des Nations unies pour discuter des questions de non-prolifération nucléaire, Washington et Moscou ont choisi de rappeler au monde l’ampleur de leur puissance destructrice.

Le 12 mai, la Russie a effectué un essai de lancement de son missile balistique intercontinental « Sarmat », avant que le président russe Vladimir Poutine n’annonce que ce missile entrerait en service opérationnel d’ici fin 2026.

Essais de dissuasion nucléaire

Huit jours plus tard, l’armée de l’air américaine a lancé un missile intercontinental « Minuteman 3 » sans tête nucléaire. Ce missile est en service depuis 1970 et pourrait rester opérationnel jusqu’en 2050, soit 14 ans de plus que prévu initialement, en raison des retards importants et des surcoûts du programme de remplacement de nouvelle génération « Sentinel », selon le site américain Responsible Statecraft.

Bien que ces essais n’aient pas rendu les deux pays plus sûrs, ils ont contribué à détériorer le climat diplomatique. Sur le plan politique, leur impact a été négatif, renforçant l’idée que la politique nucléaire est désormais utilisée comme un outil de communication et de démonstration de القوة plutôt que comme un domaine de diplomatie, à un moment où les diplomates tentaient de se concentrer sur la réduction des risques nucléaires.

L’armée de l’air américaine a affirmé que le tir avait été planifié à l’avance et « n’était pas une réponse à des événements mondiaux ». Cependant, son timing est apparu particulièrement inopportun, intervenant seulement deux jours avant la clôture de la onzième Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire à New York, sans adoption d’un document final consensuel, selon le même site.

Pourquoi cette conférence est-elle importante ?

La Conférence d’examen du TNP est un sommet périodique réunissant États dotés et non dotés de l’arme nucléaire afin de négocier de nouvelles étapes vers le désarmement et de maintenir les engagements du traité.

Elle se tient tous les cinq ans et constitue l’un des piliers du système mondial de non-prolifération. Lorsqu’un accord sur un document final est trouvé, cela démontre qu’en dépit des divergences, un socle commun sur la menace nucléaire subsiste.

Mais cette année, la conférence a échoué pour la troisième fois consécutive. Le principal point de blocage concernait un désaccord entre les États-Unis et l’Iran sur la manière de traiter les activités nucléaires iraniennes dans le texte final. Washington voulait une formulation explicite mentionnant l’Iran, tandis que Téhéran s’y est opposé fermement et a exigé la condamnation des États nucléaires l’ayant déjà attaqué.

Le président de la conférence, l’ambassadeur vietnamien Do Hung Viet, n’a même pas soumis la dernière version du projet au vote. Il avait averti avant l’ouverture que tout nouvel échec serait catastrophique, déclarant : « Nous pourrions perdre la crédibilité du TNP lui-même ».

Cependant, se focaliser uniquement sur le différend iranien ne reflète pas la profondeur réelle de la crise. Selon Daryl Kimball, directeur exécutif de l’Association pour le contrôle des armements, les États parties ont manqué une occasion majeure de réaffirmer leur soutien au traité et à ses objectifs fondamentaux, à un moment où les risques nucléaires augmentent.

Après un mois de négociations, le projet final n’a même pas exigé des puissances nucléaires qu’elles poursuivent de manière urgente les discussions sur le désarmement, alors que cet engagement figure déjà dans l’article VI du traité. Le texte s’est limité à appeler à un « dialogue constructif » susceptible de faciliter de futures discussions.

Parallèlement, les États nucléaires et leurs alliés ont cherché à affaiblir les formulations traditionnelles relatives aux conséquences humanitaires de l’utilisation des armes nucléaires.

Toutefois, tout n’a pas été négatif. Malgré les objections américaines, certains États ont réussi à inclure un texte soutenant le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et rejetant la reprise des essais explosifs. Cela constitue une défense partielle d’une norme internationale fragilisée, surtout après que le président américain Donald Trump a évoqué la possibilité de reprendre les essais nucléaires, tandis que la Russie a menacé de riposter.

Il convient également de replacer ces résultats dans un contexte plus large. Selon l’expert russe Vladimir Orlov, la conférence ne se limite pas à un document final, mais comprend un processus d’examen en soi, lequel a bien eu lieu, sans qu’aucun État ne remette en cause l’importance du traité.

La démonstration militaire prend le pas sur la diplomatie

En mai, les actes ont parlé plus fort que les mots. Des contradictions nettes sont apparues entre le discours diplomatique et les comportements militaires. Tandis que les diplomates américains et russes louaient le TNP à New York, les armées des deux pays exposaient les capacités mêmes que le traité est censé encadrer.

Les essais des missiles « Sarmat » et « Minuteman 3 » ont coïncidé avec des exercices nucléaires russes de grande ampleur entre le 19 et le 21 mai, présentés comme des simulations d’emploi des forces nucléaires en cas de menace contre le pays.

Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, a déclaré : « À la suite d’actions provocatrices dans le domaine nucléaire, les risques stratégiques augmentent, tout comme le risque d’une confrontation directe entre l’OTAN et notre pays, avec des conséquences potentiellement catastrophiques ».

Une frappe nucléaire imminente ?

Bien que personne ne pense sérieusement qu’une frappe nucléaire soit imminente, la dissuasion fonctionne précisément sur cette perception. Le véritable problème réside dans l’érosion de l’espace diplomatique : des essais routiniers peuvent désormais être perçus comme des menaces, et les menaces comme des préparatifs de guerre.

Parallèlement, l’architecture du contrôle des armements s’affaiblit. Le traité New START, dernier grand accord limitant les arsenaux stratégiques des États-Unis et de la Russie, a expiré le 5 février dernier. Bien que les deux pays semblent respecter informellement ses plafonds, ils ne sont plus juridiquement contraints et aucun mécanisme de vérification n’est en place.

La question demeure : vers où se dirigent désormais les efforts de désarmement ?

La conférence du TNP devait être l’occasion minimale de réaffirmer les engagements et de considérer le désarmement comme un pilier de la sécurité internationale. Elle a échoué.

Avec un nouveau blocage et des essais de missiles omniprésents dans l’actualité, le compromis fondamental du TNP — désarmement progressif des puissances nucléaires contre renoncement des autres à l’arme nucléaire — apparaît plus fragilisé que jamais.

L’histoire montre que les courses aux armements se terminent toujours par des accords de limitation, mais souvent après des escalades inutiles, parfois après des quasi-catastrophes. La question reste entière : combien de risques le monde devra-t-il encore affronter avant un retour à de véritables négociations ?

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