Le terrorisme au Sahel entre dans une phase de gestion de l’influence à partir d’un Mali aux portes grandes ouvertes
Des experts politiques estiment que le Mali entre dans une phase extrêmement dangereuse, marquée par une intensification sans précédent des attaques armées et par l’imbrication d’acteurs locaux et internationaux dans le conflit.
Ces attaques à grande échelle menacent de provoquer un effondrement sécuritaire généralisé dans l’ensemble de la région du Sahel, notamment après l’assassinat du ministre malien de la Défense.
Le ministre malien de la Défense, l’un des principaux dirigeants du conseil militaire au pouvoir depuis 2020, a été tué lors d’une attaque visant sa résidence samedi, menée par un groupe affilié à Al-Qaïda dans la région du Sahel, selon le journal français Le Figaro, citant sa famille ainsi que des sources gouvernementales et militaires.
Un coup stratégique majeur
Le chercheur politique français Ivan Guichaoua, spécialiste de la gouvernance sécuritaire au Sahel, a déclaré
que la mort du ministre de la Défense constitue « un coup stratégique majeur » pour le régime militaire au Mali, dans la mesure où l’appareil sécuritaire repose fortement sur des figures centrales dans la gestion du conflit.
Il a ajouté : « L’attaque révèle une profonde faille sécuritaire au sein de la capitale et de ses environs », soulignant que la coordination entre les Touaregs et les groupes terroristes reflète une alliance tactique dangereuse.
Guichaoua a précisé que la démonstration de force des groupes terroristes indique un changement dans leur stratégie, passant de la confrontation directe à une logique de gestion de l’influence, ce qui pourrait entraîner une recomposition des rapports de force dans la région.
Il a mis en garde contre une possible entrée du Mali dans une phase de « désintégration progressive de l’État » si ces attaques se poursuivent au même rythme, en particulier en raison de la faiblesse des institutions civiles.
Une incitation à intensifier les opérations
De son côté, la chercheuse malienne Nikagali Bagayoko a déclaré que ce qui se déroule au Mali ne constitue pas seulement une escalade sécuritaire, mais une redéfinition de la carte géopolitique du Sahel.
Elle a expliqué que la mort du ministre de la Défense représente un choc majeur au sein de la structure du régime militaire, d’autant plus que le pouvoir en place depuis 2020 repose sur un cercle restreint de dirigeants sécuritaires et militaires.
La chercheuse a indiqué que cet événement pourrait conduire à une reconfiguration des équilibres de pouvoir au sein du conseil militaire, et potentiellement ouvrir la voie à des luttes internes discrètes entre différents centres d’influence.
Elle a également averti que cet incident révèle la fragilité du système sécuritaire, ce qui pourrait encourager les groupes armés à intensifier leurs opérations et accroître ainsi les risques d’effondrement sécuritaire, en particulier dans les zones vulnérables en dehors de la capitale.
Coordination entre terroristes et Touaregs
Elle a souligné que cette coordination reflète une évolution stratégique importante dans la nature du conflit, qui n’est plus une simple confrontation entre l’État et des groupes dispersés, mais tend à devenir un système d’alliances flexibles réunissant des acteurs divers (terroristes et séparatistes) autour d’intérêts tactiques communs.
La chercheuse a ajouté que cette évolution complique considérablement la situation, car elle combine des objectifs idéologiques et politico-séparatistes, rendant toute tentative de maîtrise du conflit plus difficile.
Conséquences de l’intervention internationale
La chercheuse estime que l’intervention internationale, notamment à travers des forces paramilitaires, a introduit une nouvelle dimension à la crise, sans pour autant produire une stabilisation réelle, mais en contribuant plutôt à une militarisation accrue du conflit.
Elle a précisé que la présence de multiples acteurs internationaux renforce la complexité des équilibres et engendre une compétition indirecte entre grandes puissances sur le territoire malien.
Elle a averti que cette situation pourrait entraîner une extension du conflit aux pays voisins du Sahel, en raison de la facilité de circulation des groupes armés à travers les frontières, ce qui risque de transformer la crise en un conflit régional ouvert.
Une phase décisive
La situation au Mali s’oriente vers une complexification accrue, avec une intensification des opérations militaires et une imbrication des forces locales et internationales, plaçant le pays à un tournant décisif susceptible de déterminer l’avenir de la stabilité dans l’ensemble du Sahel.
Dans un autre développement, des rebelles touaregs ont annoncé dimanche être parvenus à un « accord » avec des éléments du « Corps africain », qui soutiennent l’armée malienne à Kidal et qui étaient retranchés dans un ancien camp des Nations unies.
Des affrontements ont repris dans la ville du nord le même jour, tandis que de nouveaux combats ont éclaté à Kati, la ville militaire située à proximité de la capitale Bamako.
L’un des chefs rebelles touaregs a déclaré à la chaîne française TV5 Monde qu’« un accord a été conclu permettant à l’armée et à ses alliés du Corps africain de quitter le camp numéro 2, où ils étaient retranchés depuis samedi ». Il a ajouté que la ville du nord était désormais « sous le contrôle total » du Front de libération de l’Azawad.
Un habitant de Kidal a déclaré : « Nous avons vu un convoi militaire quitter les lieux, mais nous ne connaissons pas les détails de la situation. Les combattants des mouvements armés contrôlent désormais les rues ».
Un porte-parole des rebelles touaregs a confirmé dimanche matin la reprise des combats à Kidal, précisant que l’objectif est de « chasser les derniers combattants réfugiés dans l’un des camps ». Ces rebelles, alliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans affilié à Al-Qaïda, affrontent l’armée malienne initialement soutenue par des forces paramilitaires.
Reprise des combats à Kati
De nouveaux affrontements ont également éclaté à Kati entre l’armée malienne et des groupes terroristes, cette ville abritant le quartier général de l’armée ainsi que la résidence du président de transition, le général Assimi Goïta.
Un habitant a indiqué que « les combats ont repris dans plusieurs zones, les terroristes étant positionnés près des collines surplombant la ville », ajoutant que l’aviation militaire est également intervenue.
La ville avait été attaquée samedi par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ainsi que par des rebelles touaregs.
Contrôle de Kidal et extension des combats
Le Front de libération de l’Azawad, un mouvement séparatiste revendiquant une région du nord du Mali, a annoncé avoir pris le contrôle de la ville de Kidal, que l’armée malienne avait reprise en novembre 2023 avec le soutien de combattants du groupe Wagner. Le mouvement a également affirmé contrôler d’autres positions dans la région de Gao, au nord du pays.
Le gouvernement malien a indiqué que les affrontements ont fait 16 blessés parmi les civils et les militaires, avec des « dégâts matériels limités », tout en assurant que « la situation est sous contrôle » dans toutes les zones visées.
Une escalade sans précédent depuis 2012
L’analyste sécuritaire Charlie Werb a déclaré que « le Mali fait face à une attaque coordonnée à l’échelle nationale, la plus importante depuis 2012, lorsque le gouvernement avait perdu le contrôle de la moitié du pays ».
Depuis cette année-là, le Mali est confronté à une crise sécuritaire profonde liée à des groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda et à l’organisation État islamique, ainsi qu’à des groupes criminels et séparatistes.
Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a condamné « l’extrémisme violent », appelant à un soutien international coordonné pour lutter contre le terrorisme dans la région du Sahel. L’Union européenne a également condamné les attaques, réaffirmant son engagement à soutenir la sécurité et la stabilité au Mali et dans la région.
